Edito
10H19 - vendredi 11 janvier 2019
France

Le Pen en marche vers le pouvoir ? L’édito de Michel Taube

 

Pendant que l’exécutif est empêtré dans la crise provoquée par les gilets jaunes, alors que PS et Républicains sont d’un silence assourdissant, tandis que Mélenchon s’égare dans un romantisme jaune que même ses troupes ont du mal à suivre, Marine Le Pen, elle, creuse son sillon et avance en ordre de bataille.

Dimanche 13 janvier, la présidente du Rassemblement National (ex-FN) lancera sa campagne des Européennes en présentant ses douze premiers candidats avec sa tête de liste, le jeune et, disons talentueux, Jordan Bardella (tiens, il est encore plus jeune que Marion Maréchal Le Pen).

Dans Valeurs actuelles, Marine Le Pen soulignait hier combien les gilets jaunes avaient rapproché l’ex-FN de Mélenchon, corroborant notre analyse sur la proximité croissante entre les extrêmes et les passerelles que la situation crée entre elles.

Les gilets jaunes, eux, semblent incapables pour le moment de forger une offre politique qui leur permette de récolter les fruits de leur mouvement aux prochaines Européennes.

Résultat des courses : seule Le Pen profite de la situation actuelle. Forte de son capital de 10 638 475 voix au second tour de la présidentielle 2017 (un score remarquable malgré un duel de l’entre-deux tours raté), la présidente du RN avance et gagne dangereusement en légitimité et en crédibilité.

Certes, l’exécutif remonte dans les sondages, certes, l’adhésion aux gilets jaunes diminue fortement dans l’opinion, certes, le pouvoir espère que la tornade est passée et que le Débat national permettra de relancer la machine à gouverner…

Mais, fondamentalement, c’est Marine Le Pen seule qui profite de cette crise sociale et politique. Et si demain le Débat national venait à échouer, si, comme il se dit dans le le tout Paris, le président de la République venait à dissoudre l’Assemblée Nationale d’ici le printemps  (selon nos informations, la Ville de Paris vient de créer une cellule « législatives ») et provoquer de nouvelles élections nationales (une cohabitation serait la meilleure carte pour que Emmanuel Macron se relance en vue de 2022), Marine Le Pen pourrait se retrouver premier ministre avant même les Européennes…

 

Mélenchon travaille pour Le Pen malgré lui

Naguère, lorsque l’UMP et le PS étaient les partis dominants, Marine Le Pen se plaisait à les qualifier d’UMPS. Elle fustigeait ces créatures du « système », blanc bonnet et bonnet blanc. Elle n’avait pas tort, car au-delà de leurs différences somme toutes assez marginales, ces partis partageaient et, doit-on l’espérer, partagent encore, les valeurs républicaines et démocratiques, le libéralisme politique et économique, certes très relatifs, puisque l’Etat issu des institutions de la VèmeRépublique et d’une longue histoire colbertiste et jacobine, est omniprésent, souvent jusqu’à l’excès. Les 10 points de prélèvements obligatoires que nous avons en plus de nos voisins occidentaux, et dont les gilets payent le prix fort avec un excès de taxes et d’impôts, sont aussi le fruit de cette histoire.

Malgré les dérives du libéralisme et de la mondialisation et les inégalités croissantes, l’alternative proposée par l’opposition, aujourd’hui incarnée par le Rassemblement national et la France insoumise gagnerait à être examinée avec sang-froid, avant d’y souscrire.

Chacun détient sa part de vérité. Marine Le Pen peut légitimement considérer qu’avant d’accueillir des migrants en nombre, l’Etat exsangue devrait d’abord secourir les Français, quand bien même devrait-elle étendre sa générosité à ceux qui résident légalement sur le territoire national. Mais elle est plus nationaliste que pragmatique ou humaniste, et flatte le sentiment national que trop de Français ne demandent qu’à partager. « On est chez nous ! »

Jean-Luc Mélenchon peut à juste titre s’indigner des méfaits d’un capitalisme dogmatique conduisant par exemple à la misère des agriculteurs, dans un pays naguère considéré comme le grenier à blé de l’Europe. L’un comme l’autre fustige à raison une Europe focalisée depuis sa création sur le libre-échange et les intérêts économiques. Sur le constat, les deux extrêmes ne sont en définitive pas si extrêmes, ce qui explique dans une large mesure que les Français soutiennent encore majoritairement les gilets jaunes, malgré ses débordements de plus en plus violents.

Mais dès qu’on en arrive à la méthode pour guérir la France et l’Europe de leurs excès, les partis extrémistes perdent l’essentiel de leur crédit et seraient contraints soit à se soumettre aux lois du marché et de l’Union européenne, soit à conduire la France et les Français, en particulier les plus pauvres, à la ruine.

Aujourd’hui, la France insoumise se présente comme le parti le plus hostile au système et son chef comme un autocrate hystérique. De plus, le positionnement des « insoumis » à l’égard de l’immigration et de l’islam est à l’opposé de ce qui a largement contribué à l’essor de l’extrême-droite en Europe, voire dans le monde. Le résultat en est un recul de popularité et de crédibilité, la France insoumise pouvant tout au plus espérer devenir un supplétif au Rassemblement national, les deux mouvements ayant factuellement bien plus de points communs que de différences.

L’assouplissement de la position de Marine Le Pen à l’égard de l’Europe et de l’euro, à l’image de Matteo Salvini, véritable homme fort du gouvernement italien, laisse supposer qu’elle s’accommoderait du « système » et contribuerait peut-être même à le réformer dans un sens plus social, ce qui correspond au désir des Français et des Européens. Le concept de frontière est indissociable de l’histoire de l’humanité, et ceux qui préconisent son abolition, même avec la sincérité d’un citoyen du monde, sont et resteront à jamais des utopistes ou des menteurs. Mais la frontière peut et sans doute doit être européenne et non nationale. L’Europe, que ce soit l’espace de Schengen ou l’Union européenne, doit se doter de gardes-frontières comme les Etats-Unis d’Amérique, et conserver ce formidable acquis qu’est la libre-circulation de ses citoyens.

Nous avons manqué l’occasion de créer une citoyenneté européenne et il est aujourd’hui regrettable que le Rassemblement national, si tant est qu’il accepte de renoncer à l’idée de rétablir les frontières nationales, ne conçoive l’Europe que comme un espace blanc et chrétien, avec toutes les dérives racistes et antisémites que ce raisonnement induit.

 

L’extrême-droite raciste en embuscade

Comme annoncé sur son site internet, le 19 janvier prochain se déroulera à Paris une réunion publique sous l’égide d’Alain Soral, qui se proclame ni plus ni moins que nazi, avec la participation de la fine fleur de l’extrême droit française, fédérée autour d’un antisémitisme viscéral. Pour elle, le mouvement des gilets jaunes et les débats annoncés par les pouvoirs publics sont du pain béni et une occasion rêvée de vomir leur haine des Juifs, des homos, des bourgeois, et ce à visage découvert, dans une démarche prosélyte qui rappelles les heures les plus noires de notre pays. Depuis la naissance des gilets jaunes, les réseaux sociaux sont le reflet de la proximité d’un pan important du mouvement avec l’extrême-droite, tantôt militants, tantôt sympathisants ou simplement électeurs.

Cette agitation à la droite du Rassemblement national risque de conduire Marine Le Pen à se raidir pour ne pas être débordée. Elle avait naguère condamné les propos antisémites de son père, certes. Mais des anciens du FN, proches de Jean-Marie Le Pen, sont toujours membres ou proches du RN, qui, malgré plusieurs ravalements de sa façade, demeure un parti d’extrême droite, dont bon nombre de cadres et d’hommes de l’ombre sont xénophobes, nationalistes, racistes et antisémites. Est-ce de cette France que veulent les Français ?

Contrairement à Jean-Luc Mélenchon qui s’évertue à se marginaliser, Marine Le Pen est aujourd’hui l’alternative la plus vraisemblable à Emmanuel Macron, en 2022 ou même avant si les choses devaient tourner mal. A son égard, seules deux positions peuvent être adoptées : convaincre les Français que la peste brune conduirait au désastre moral et économique, et donc à leur ruine, ou convaincre Marine Le Pen qu’il faut définitivement et irrémédiablement s’affranchir de toutes ses références et soutiens d’extrêmes droite, et ce, sans la moindre ambiguïté. Mais le souhaite-t-elle ? Qui est véritablement Marine Le Pen ? Et quand bien-même le voudrait-elle, ce qui reste à démontrer, en aurait-elle la liberté ? N’est-elle pas aussi prisonnière de son aile droite extrémiste que le système qu’elle dénonce l’est du marché et des institutions européennes ?

Les Français qui avaient fait barrage à Marine Le Pen en élisant Emmanuel Macron en mai 2017 approuvent aujourd’hui les gilets jaunes sans être pour le moins choqués par les dérives conspirationnistes, racistes et antisémites qui polluent parfois et trop souvent, leurs cortèges et groupes Facebook. Sont-ils prêts à franchir le pas, à porter l’extrême droite au pouvoir, éventuellement renforcée de l’extrême-gauche en force d’appoint ?

Macron est né sur les cendres de l’UMPS. Mais peut-être ne fait-il qu’assurer l’intérim vers les fachos-gauchos aujourd’hui de jaune vêtus…

 

Michel Taube

Auteur de « Pourquoi, malgré tout, il ne faut pas voter Le Pen » (2017)

 

Directeur de la publication