
Il est des chiffres qui ne relèvent plus du débat politique, ni même de l’analyse technique, mais du constat accablant. Des chiffres qui disent, avec une brutalité presque indécente, ce que des années de discours prudents, de rapports rangés dans les tiroirs et de silences administratifs n’ont jamais osé formuler clairement. Martinique Transport coûte aujourd’hui près de 7 000 euros par usager et par an. Dans des villes comparables comme Rouen, Metz, Pau ou Nouméa, ce coût est inférieur à 1 000 euros. Le simple énoncé de cette réalité devrait suffire à provoquer un électrochoc collectif.
Comment un réseau de transport desservant 350 000 habitants, doté d’un BHNS, d’un réseau bus et maritime, peut-il afficher un coût par voyage de 23,53 euros quand la moyenne nationale est de 2,48 euros ? Comment expliquer qu’avec un budget d’exploitation de 157 millions d’euros, les recettes de billetterie plafonnent à 10,8 millions ? Comment admettre que l’on mobilise près de quatre fois plus de personnel par voyage que dans les autres réseaux comparables ? Comment comprendre qu’un parc de matériel roulant particulièrement important soit sous-exploité dans des proportions proches de dix fois moins que dans les réseaux de référence ?
Ce ne sont plus des écarts. Ce sont des gouffres.
Les chiffres de fréquentation sont tout aussi révélateurs. Là où Rouen enregistre plus de 46 millions de validations annuelles, Martinique Transport en affiche à peine 6,7 millions. Là où Pau, avec un réseau trois fois plus petit, dépasse les 10 millions de voyages, la Martinique reste engluée dans une fréquentation anormalement basse, au point que l’on peut parler de « gratuité déguisée » liée à la fraude et à la non validation des titres de transport. Autrement dit, le réseau fonctionne en partie hors de tout contrôle réel.
À cette inefficience opérationnelle s’ajoute un climat social délétère. En trois ans, le nombre de jours de perturbation liés aux mouvements sociaux atteint des sommets. 145 jours en 2025. 49en 2024. 53 en 2023. Salaires et primes non payés. Sous traitants défaillants. Dialogue social rompu. Le service public de transport, pilier de la vie quotidienne, devient une variable aléatoire pour les usagers.
Et pourtant, la fiscalité est maximale. Le versement mobilité est fixé à 2 pour cent, bien au dessus de la moyenne nationale de 0,86 pour cent. Les subventions atteignent 77,5 millions d’euros. La part fiscale 60 millions. Autrement dit, les Martiniquais financent massivement un système qui, objectivement, ne fonctionne pas.
Comme si cela ne suffisait pas, le réseau supporte un loyer annuel de PPP de près de 35 millions d’euros et un emprunt en cours de 6,8 millions. Une dette dont l’effet réel est, selon le document, « difficile à appréhender ». Cette phrase, en apparence anodine, est en réalité redoutable. Elle signifie que l’on navigue à vue.
Le plus inquiétant n’est peut être pas le niveau des dépenses, mais l’absence de données fiables pour piloter le réseau. Comment gérer, comment corriger, comment réformer, lorsque les chiffres eux mêmes sont incertains, lorsque les validations ne reflètent pas la réalité des usages, lorsque l’on ne sait plus exactement combien de voyages sont réellement effectués.
Et c’est bien là que réside le véritable enjeu. Car derrière ces colonnes de chiffres, ce sont des millions d’euros d’argent public, ce sont des contribuables, ce sont des usagers, ce sont des salariés, qui subissent les conséquences d’un système devenu hors norme.
Martinique Transport n’est pas victime d’un manque de moyens. Il est victime d’un défaut de gestion, d’un défaut de contrôle, d’un défaut de pilotage, d’un défaut de responsabilité. Ce qui est en cause ici n’est pas la technique du transport public. C’est la gouvernance.
Martinique Transport et la gouvernance de la CTM sont aujourd’hui le symptôme d’un modèle qui a cessé de se regarder en face. Et tant que l’on refusera de poser le diagnostic avec lucidité, tant que l’on s’abritera derrière la complexité sociale ou géographique, tant que l’on évitera la question centrale de la gestion, tant qu’on laissera la CTM et son président poursuivre leur fuite en avant et voter des surtaxes comme forme inédite de cavalerie budgétaire, la facture, elle, continuera de s’alourdir. Pour tous.
Il ne s’agit plus d’un débat budgétaire. Il s’agit d’une alerte démocratique.
Michel Taube



















