Printemps arabe
Tunisie /
15H57 - mardi 25 octobre 2011

Deux visages pour une Tunisie : entretien avec deux élues à l’Assemblée constituante, Nadia Chaabane et Mehrezia Labidi

mardi 25 octobre 2011 - 15H57

Le peuple tunisien a tranché. Alors que les résultats nationaux définitifs sont toujours attendus, les Tunisiens de France, eux, ont élu leurs 10 représentants : 4 viennent du parti islamiste Ennahda (plus de 30% des suffrages exprimés), 4 de listes modernistes de gauche, un indépendant. Parmi ces 10 représentants, 4 sont des femmes.

En terme de participation, 120.000 Tunisiens se sont déplacés pour voter en France, soit près de 70% des Tunisiens en âge de voter et répertoriés lors des préparatifs des élections.

Sur les 47 listes en lice, seules 8 listes ont dépassé les 1.000 voix chacune. La forte dispersion des candidatures a certainement pesé sur le scrutin, organisé à la proportionnelle.

Malgré quelques contestations, grâce à une organisation remarquable pour une première, les élections se sont passées dans la transparence et le respect des normes démocratiques.


On connaît donc enfin la vraie Tunisie et, à bien des égards, les deux femmes élues à Paris sur des listes politiques radicalement opposées représentent à elles deux les deux nouveaux visages de la nouvelle Tunisie, d’une même Tunisie.

Entretien avec les deux nouvelles élues pour Opinion internationale.

Nadia Chaabane, vous êtes élue du Pôle démocratique moderniste, coalition de partis politiques, d’initiatives citoyennes et d’indépendants. Quel projet porte votre liste ?

Nous sommes porteurs de valeurs progressistes et modernistes, voulant inscrire dans la Constitution des valeurs tournant autour de l’égalité citoyenne, de l’égalité hommes – femmes, de l’égalité entre les régions. Nous sommes en rupture avec l’ancien régime et nous voulons une Tunisie égalitaire et moderne. Nous voulons l’égalité citoyenne à tous les niveaux et ceci est non négociable.

Pourquoi avez-vous émergé parmi des dizaines de listes ?

Les Tunisiens ont voté pour des projets et non pour tel ou tel candidat. Notre liste a clairement voulu rompre avec la culture du zaïm, du leader, qui gangrène l’Afrique depuis des décennies. Aujourd’hui, c’est enfin projet contre projet et non telle ou telle figure qu’il faut choisir.

Nous étions aussi les seuls dans une démarche unitaire puisque nous sommes une Coalition. Nous proposons une vraie alternative avec une vision de la Tunisie à la fois singulière, spécifique et en même temps ouverte sur le monde.

Enfin, nous sommes les seuls à avoir joué la parité au niveau des têtes de liste et nous avons eu 16 femmes têtes de liste.

La Tunisie désormais, c’est vous-même ou la représente élue par les islamistes d’Ennahda, qui l’incarnez ?

La Tunisie, c’est nous tous. Aujourd’hui, c’est surtout la victoire du pluralisme. Les islamistes conservateurs n’ont fait que 30% en France, 70% des Tunisiens ont plébiscité un pluralisme et un attachement aux valeurs citoyennes. Je suis curieux de savoir comment les conservateurs d’Ennahda vont réagir à ce vote, eux que je classerai volontiers à l’extrême droite et qui seront beaucoup moins à l’aise que nous avec ce vote pluraliste.

Etes vous favorable à l’abolition de la peine de mort ?

Je suis favorable à l’abolition de la peine de mort et à ce que cela soit inscrit dans la Constitution. Je rappelle que nous avons été les premiers à abolir l’esclavage en 1846, à adopter dans le monde arabe une Constitution en 1861, à avoir un code du statut personnel en 1956 qui se rapproche de l’égalité hommes – femmes. Aujourd’hui, la Tunisie a inauguré le printemps arabe pour nous permettre de faire un pas de plus sur le chemin de la modernité.

Propos recueillis par Michel Taube

 

Madame Mehrezia Labidi, vous venez d’être élue par les Tunisiens de France sur la liste du parti islamiste Ennahda. Qui êtes-vous ?

Je suis traductrice interprète de métier, j’enseigne la traduction de l’arabe dans un Institut privé. Je suis Française et Tunisienne de nationalité.

Comment êtes-vous devenue candidate pour le parti Ennahda ?

Je ne suis pas encartée, j’ai une sympathie pour ce courant depuis longtemps, je suis à la fois fille d’imam et enfant de l’école tunisienne. Je suis connue pour mes écrits sur l’éducation, sur le vivre avec l’autre, sur Femmes et Islam.

Pourquoi les Tunisiens ont-ils voté pour vous ?

Notre parti est enraciné dans la terre tunisienne, nous sommes aussi un parti de résistance qui a payé un lourd tribut pendant la dictature. Notre façon de parler répond aux attentes des Tunisiens et à leur recherche de valeurs humaines et islamiques comme la dignité et la justice. Ennahda a su répondre à ces attentes.

On vous accuse d’être pour un recul des libertés.

Comme tous les candidats, nous voulons une République démocratique garante des libertés individuelles et collectives. Nous n’avons pas proposé une Constitution toute ficelée, nous nous sommes présentés plus avec notre vision globale pour un régime démocratique avec séparation des pouvoirs, une Cour constitutionnelle, etc. Je n’ai pas rencontré tant de grandes différences avec les autres partis. Nous sommes tous favorables aux libertés fondamentales.

Etes-vous favorable à l’abolition de la peine de mort et à son inscription dans la Constitution ? Votre tête de liste en France nous a dit qu’il serait hostile à ce que la Constitution aborde cette question.

Sur la peine de mort, je ne peux vous répondre tout de suite. Pour ma part, à titre personnel, je rappellerai que le dictateur a abusé de la peine de mort. Nous privilégions le respect de la vie et une justice réformatrice. Personnellement, je suis binationale et je milite pour la campagne mondiale contre la peine de mort. Mais, vous savez, sur ce sujet comme d’autres, nous sommes ouverts à la discussion.

Etes-vous favorable à l’application de la charia en Tunisie ?

Ennahda n’a jamais demandé l’application de la charia. Nous voulons faire la synthèse de l’identité musulmane et des valeurs de la personne humaine.

Et les non-musulmans, quelle place auront-ils dans la Tunisie de demain ?

Ils auront la place qu’ils ont toujours eue dans la Tunisie. Mon prénom est tiré du nom d’un saint, Sidi Mehrez, le saint patron de Tunis, qui a protégé la communauté juive de Tunisie il y a neuf siècles, au nom des préceptes de l’Islam.

La campagne électorale officielle a commencé avec la fête juive des cabanes, Soukkot, et notre tête de liste à Tunis 2 a visité la maison de retraites de nos concitoyens juifs pour les saluer. La Tunisie est la patrie de tous.

Propos recueillis par Michel Taube

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