Printemps arabe
Tunisie /
06H52 - samedi 28 mai 2011

Au cœur de la Révolution de jasmin, parcours d’un prisonnier d’opinion devenu libre : Fahem Boukaddous.

samedi 28 mai 2011 - 06H52

Depuis votre jeunesse, vous vous battez pour la liberté d’expression contre la répression du régime Ben Ali. De qui tenez-vous ce courage et ce goût du militantisme ?

Mes convictions sont nées d’un mélange d’influences. Mes parents, simples citoyens qui n’étaient pas allés à l’école, ont su m’élever selon des principes de respect de la liberté. Depuis tout petit, j’ai grandi dans le souci de sauvegarder ma dignité et de celle de mon peuple.

Ensuite, mes années d’études à la  Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Kairouan ont coïncidé avec les dix premières années du règne de Ben Ali, période durant laquelle la philosophie était l’une des rares matières qui étaient encore enseignées de manière approfondie et libre. J’ai alors fait connaissance avec les philosophes des lumières, avec Hegel, avec Marx, et de nouvelles notions de la liberté des peuples. Puis les dernières années de régime ont vu naître cette volonté d’étouffer toute ressource du jugement critique des marocains, et l’enseignement de la philosophie a été très encadré.

Et quel rôle a eu votre famille ?

J’ai pris mes responsabilités dès mes années de fac. Ma famille, en véritable famille arabe, m’a beaucoup soutenu et a été très solidaire. Bien sûr, mes activités ont été telles que mes parents ont subi des écoutes téléphoniques, des poursuites, des harcèlements. Ils ont pris peur. Ils  ont discuté avec moi, me conseillant de ne pas prendre trop de risque à cause de la répression de Ben Ali. Mais mes convictions étaient ce qu’elles étaient, et j’ai continué mes combats.

Vous avez été récemment libéré d’une peine de prison prononcée en 2008. Mais vous n’en étiez pas du tout à vos premiers combats…

Ma première condamnation date de 1994, quand j’avais critiqué une réforme des programmes d’éducation. J’ai pris la décision de passer dans la clandestinité, où je suis resté durant 3 ans. J’ai été jugé par contumace et condamné à 5 ans de prison. En 1998, j’ai été à nouveau condamné, pour avoir dénoncé dans un de mes livres la corruption de l’une des plus  grandes familles marocaines. C’était, à cette époque, la première fois qu’une publication évoquait cette famille. Une nouvelle fois, j’ai fait le choix de la clandestinité, mais j’ai été arrêté en 2009. Ce sont les pressions de grandes ONG comme Amnesty International et Human Right Watch qui ont permis ma libération par une amnistie présidentielle.

Comme vous le voyez, depuis mes 20 ans, je suis pleinement engagé dans la lutte syndicale, politique, et dans la défense des droits de l’homme. Je n’ai jamais dévié de ma conduite de militant progressiste rallié à la gauche tunisienne.

En 2008, vous êtes à nouveau condamné pour avoir diffusé un reportage sur les protestations dans  le bassin minier de Gafsa. Etiez-vous seul sur le coup ?

Ben Ali avait mis en place un dispositif sécuritaire énorme dans tout le bassin minier de Gafsa. Plus de 4000 policiers empêchaient quiconque de rejoindre les lieux de manifestations pour couvrir l’événement. Et j’ai été le seul à avoir le courage d’affronter le véritable siège que subissaient les villes de la région, pour arriver sur le lieu des contestations. Le seul à avoir le courage de battre Ben Ali sur ce terrain, en montrant à tous le visage barbare que pouvait avoir le régime dirigeant.

Les médias, privés ou publics, n’ont pas vraiment cherché à publier mes reportages. J’ai donc pris seul la responsabilité de parler de ce sujet tabou. Pour avoir diffusé ces informations, j’ai été condamné à 6 ans de prison.

Vous attendiez-vous à une pareille condamnation ?

Jamais mes arrestations et mes condamnations ne m’ont surpris. Nous avons toujours travaillé en tant que journalistes militants, conscients de ce que pouvait coûter nos défis au gouvernement. Lorsque la répression de Ben Ali s’est aggravée, en 2008, nous savions que les journalistes seraient les premiers visés. Et, dans le cadre de mon action à Gafsa, les signes avant-coureurs de mon arrestation étaient plutôt évidents : ma maison a été encerclée de policiers durant plusieurs jours, j’ai été arrêté une dizaine de fois durant mon reportage. Ma caméra a même été confisquée.

Pouvez-vous nous en dire davantage sur vos années de clandestinité ?

A chaque fois que j’ai eu besoin de me cacher, j’ai toujours pu compter sur des amis, des camarades et des défenseurs des droits de l’homme. Mais la clandestinité est quelque chose de très dur. Cela exige de changer d’environnement, de ville, de se couper totalement de ses amis et de sa famille, de passer fréquemment d’un endroit à un autre. Je me dis parfois que la prison est une situation moins dangereuse… Lorsque l’on est incarcéré, nos proches savent où nous sommes, alors que la famille d’un clandestin doit ignorer sa localisation. De plus, je souffre d’insuffisances respiratoires aigües, et en clandestinité, il m’était très difficile d’accéder à des hôpitaux et des médicaments. J’ai donc vécu ces années d’illégalité dans l’angoisse, l’angoisse d’être arrêté, jeté en prison et torturé, et l’angoisse aussi d’être terrassé par une crise d’asthme qui me tuerait.

Quelles étaient les conditions de votre incarcération ?

Avant même d’être emprisonné, j’ai fait plusieurs déclarations aux médias lors de ma condamnation. J’ai dénoncé la dimension purement politique de mon arrestation d’une part, et d’autre part, j’ai expliqué que me condamner à plusieurs années de réclusion, dans une cellule sale, petite et polluée revenait à me condamner à mourir d’une crise d’asthme. Cela n’y a rien changé.

Durant ma détention, j’ai été assez seul. Le directeur de la prison avait tout fait pour m’isoler. En effet, depuis les événements de 2008, mon visage commençait à être connu. Les trois années que j’avais passées sur un plateau de télé tunisien, qui avait la réputation d’évoquer plusieurs tabous sociaux et politiques, avaient encore augmenté ma notoriété de défenseur des droits de l’homme. Par conséquent, de nombreux prisonniers essayaient de me contacter, souvent pour m’expliquer l’environnement social qui les avait poussés à commettre des crimes.

Lorsque la Révolution de jasmin éclate, vous êtes en prison. Avez-vous été tenu au courant des événements ? Quelle a été votre réaction ?

Depuis le début de ma carrière, j’ai travaillé au sein de multiples partis politiques et associations, avec la volonté de créer toujours plus de liens, pour obtenir des informations de toutes sortes. Aussi, dès les premiers jours de mon incarcération, je disposais déjà d’un réseau qui me maintenait parfaitement informé ; j’avais indirectement accès à tout ce qui circulait sur le net ou à la télévision.

Mais je n’ai pas été particulièrement surpris. Tout d’abord j’ai toujours été très optimiste sur la chute prochaine de Ben Ali et la capacité du peuple tunisien à prendre son destin en main. Et puis j’avais été à Gafsa, j’avais assisté aux manifestations populaires, et j’avais très bien perçu le mécontentement latent des Tunisiens. En revanche, j’ai tout de même été étonné de la rapidité de la chute du régime.

Durant votre détention, aviez-vous encore l’espoir d’être libéré ?

Les grandes campagnes des ONG m’avaient déjà fait libérer auparavant, j’étais donc assez optimiste. Je pensais ma libération éloignée de quelques semaines ou de quelques mois. Lorsque la révolution a éclaté, cet optimisme s’est transformé en certitude, et lorsque, le 14 février, le Premier ministre a prononcé son discours dans lequel il annonçait la libération de tous les prisonniers d’opinion, je savais que ma relaxe était imminente. Cinq jours après la révolution, j’étais libre.

Les violations du droit à l’expression ont-elles  cessé en Tunisie depuis la chute de Ben Ali ?

Aujourd’hui, les journalistes tunisiens vivent un moment historique. Pour la première fois de leur histoire, leur liberté d’expression est – théoriquement – totalement respectée. Mais en parallèle, la censure est toujours plus ou moins présente, et il y a un vrai risque qu’elle revienne en force d’un moment à un autre. Il existe toujours des sujets tabous qu’il est dangereux d’évoquer : la légitimité du régime transitoire, la torture dont la police a fait usage… Mais je continue de penser que le peuple tunisien a su s’arroger de nombreux droits, et que les progrès effectués en quelques mois sont énormes.

Reste-t-il encore, à votre sens, beaucoup de progrès à faire ?

Nous avons encore beaucoup de recommandations sur le plan politique, économique ou social. Nous voulons l’avènement d’un gouvernement fondé sur le consensus politique, ce qui est encore loin d’être le cas. Concernant la liberté de la presse, une instance a été créée, qui va travailler sur plusieurs axes : l’encadrement juridique, l’indépendance et l’autonomie des médias, l’autorisation de création de nouveaux médias, et la rédaction d’un nouveau code de la presse. Mais actuellement, plus de 28 demandes de création de radios ou de chaînes de télévisions sont toujours en attente d’être exaucées. Certes, durant ces derniers mois, nous avons acquis beaucoup de choses. Néanmoins, la force de la contre-révolution est encore menaçante. Le combat n’est pas encore terminé.

Propos recueillis par Romain Leduc

SR : Camille Dumas et Noémi Carrique

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