Edito
10H18 - mardi 10 mars 2026

Conflit avec l’Afghanistan, droits des femmes, position sur l’Iran, relations avec l’Union européenne : l’interview de l’ambassadrice du Pakistan en France, Madame Mumtaz Zahra Baloch

 

C’est l’autre guerre déclenchée fin février et dont personne ne parle : à la suite de multiples attentats terroristes commandités ou perpétrés par le régime des talibans contre le Pakistan, ce dernier a riposté en bombardant des villes afghanes à partir du 28 février 2026. Michel Taube a rencontré l’ambassadrice du Pakistan en France, Madame Mumta Zahra Baloch, pour un grand entretien. Au-delà des raisons de ce conflit, la diplomate, en poste à Paris depuis un an, revient aussi sur le statut des femmes au Pakistan, sur les relations de son pays avec Paris et l’Europe, et sur sa position sur la guerre en Iran. Entretien.

 

Madame l’Ambassadrice, merci de nous recevoir à l’ambassade du Pakistan en France et de nous accorder cette interview exclusive pour Opinion Internationale. Pour commencer, depuis combien de temps êtes-vous en poste en France et quel regard portez-vous sur notre pays ?

Mumtaz Zahra Baloch : Merci beaucoup. C’est un grand plaisir de m’exprimer avec vous et, à travers vous, de m’adresser à votre public. Je suis ambassadrice du Pakistan en France depuis janvier 2025. La France a une longue histoire diplomatique et elle se trouve au cœur des débats internationaux comme des débats européens. Pour n’importe quel pays, être représenté ici est essentiel. Je suis donc très reconnaissante à mon gouvernement de m’avoir donné cette opportunité. Et puis vivre à Paris est un plaisir. C’est une ville de culture, une ville de beauté, et les personnes que j’ai rencontrées ici sont très accueillantes et très coopératives. J’apprécie beaucoup mon séjour en France.

 

Cette interview répond à une raison particulière. Depuis plus de cinq ans, le régime taliban en Afghanistan a mené ou soutenu de nombreuses actions hostiles contre votre pays. La semaine dernière, le Pakistan a décidé de répondre. Pourquoi le Pakistan a-t-il décidé de frapper certaines cibles en Afghanistan ? Qu’est-ce qui a changé ces derniers jours ?

Je voudrais d’abord nuancer le terme d’« attaque ». Ce qui s’est produit, c’est que les forces pakistanaises ont mené une opération ciblant certains groupes terroristes installés en Afghanistan, qui s’en prennent à des civils pakistanais, à nos forces de sécurité et à des ressortissants étrangers présents au Pakistan. Cette situation dure depuis plusieurs années, en particulier depuis le retour des talibans au pouvoir en 2021. Le Pakistan a engagé des discussions avec les autorités talibanes et nous leur avons demandé à plusieurs reprises d’agir contre ces groupes. Elles ne l’ont pas fait. Nous avons même constaté que ces groupes bénéficiaient d’une forme de protection de la part des autorités talibanes, alors même qu’ils tuaient des Pakistanais.

La semaine dernière, un groupe de terroristes a tenté d’entrer au Pakistan avec le soutien des forces de sécurité afghanes et avec des équipements lourds. Ils ont tué nos soldats et détruit des infrastructures le long de la frontière. C’est cela qui a conduit le Pakistan à agir. Nous avions déjà mené certaines actions par le passé, mais nous avions reçu à chaque fois des assurances, qui se sont révélées fausses, selon lesquelles les talibans allaient agir. Ils ne l’ont pas fait. Nous avons donc estimé qu’il fallait prendre des mesures efficaces contre ces groupes terroristes.

 

Peut-on parler d’une guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan ? Et s’agit-il d’une guerre de légitime défense pour le Pakistan ?

Je ne parlerais pas de guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan. Le Pakistan et l’Afghanistan sont liés historiquement et culturellement. Nous n’avons aucun problème avec le peuple afghan. Nous avons des liens culturels, des liens familiaux. Le Pakistan a toujours ouvert ses portes aux Afghans lorsqu’ils étaient en difficulté. Ils sont venus vivre chez nous ou se réfugier à plusieurs reprises au cours de l’histoire récente. Il ne s’agit donc pas d’une guerre. Il s’agit d’une opération menée par notre armée pour cibler des individus qui protègent des terroristes et des terroristes eux-mêmes, lesquels tuent des ressortissants pakistanais.

 

La raison principale de ce conflit est donc liée au terrorisme soutenu par les autorités talibanes. Mais existe-t-il aussi un contentieux frontalier entre vos deux pays, autour de la ligne Durand ?

Non. Il n’existe pas de conflit frontalier. En droit international, la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan est parfaitement définie. Elle est reconnue internationalement, y compris par les Nations unies. Remettre cette frontière en cause n’a pas de sens. Si l’on voulait rouvrir partout dans le monde les débats historiques sur les frontières, y compris en Europe, on entrerait dans une logique sans fin. Ce qui compte, c’est le droit international, l’inviolabilité des frontières, le respect de la souveraineté des États et de leur intégrité territoriale.

 

Combien y a-t-il aujourd’hui de réfugiés afghans au Pakistan ? Et leur nombre a-t-il augmenté ces derniers mois ?

Le Pakistan a ouvert ses frontières à plusieurs vagues de réfugiés afghans au fil du temps. Depuis l’intervention soviétique en Afghanistan, après le 11 septembre également, différentes vagues de réfugiés sont arrivées dans notre pays. Plus récemment, il y a eu une nouvelle vague importante après le retour des talibans en 2021. Ces dernières années, beaucoup sont repartis vers l’Afghanistan, mais un grand nombre d’Afghans vivent encore au Pakistan. Le Pakistan a indiqué clairement que tous ceux qui souhaitent rester doivent le faire avec des documents légaux. Certaines personnes étaient en situation irrégulière ou avaient dépassé la durée de leur visa. Conformément aux lois en vigueur dans n’importe quel pays, il leur a été demandé de partir et de revenir avec des documents en règle.

En revanche, nous sommes très attentifs à la situation en Afghanistan. Ce régime ne respecte ni le droit international ni les droits humains. De nombreuses femmes militantes afghanes vivent au Pakistan et y sont protégées, de même que des défenseurs des droits humains.

 

Au-delà du terrorisme, n’y a-t-il pas aussi une différence profonde de vision entre le Pakistan et le régime taliban, notamment sur la place des femmes et sur une certaine conception de l’islam ? Vous êtes vous-même une femme ambassadrice, ce qui serait inconcevable sous les talibans. Peut-on parler d’un conflit idéologique ?

Je ne voudrais pas entrer dans un débat religieux, car je ne suis pas experte en religion, mais plutôt parler d’idéologie. Le Pakistan est un État de droit. Nous avons une Constitution. Nous suivons un système constitutionnel dans lequel les minorités religieuses ont des droits, et les femmes ont des droits égaux à ceux des hommes. L’idéologie qui gouverne aujourd’hui l’Afghanistan est une idéologie très étroite, qui considère les femmes comme inférieures aux hommes. Les femmes n’y ont même pas le droit d’étudier. Elles ont des difficultés à accéder aux soins. Et comme les filles ne peuvent pas poursuivre leurs études, il devient aussi plus difficile de former des femmes médecins.

Oui, la différence est donc très nette. Le Pakistan, en tant que société musulmane et membre de l’Organisation de la coopération islamique, a essayé d’agir. Nous avons soutenu l’idée que l’islam n’interdit pas aux femmes d’étudier ni d’aller à l’école. Le Pakistan va d’ailleurs accueillir prochainement dans le cadre de l’OCI une conférence consacrée à la place des femmes dans l’éducation en terre d’islam.

 

Les talibans pourraient-ils être invités à cette conférence ?

Dans les circonstances actuelles, je ne peux pas vous le dire avec certitude. Mais nous avons essayé d’aider concrètement les femmes afghanes. Par exemple, le Pakistan a accordé des bourses d’études à des jeunes Afghanes. Comme les talibans n’autorisent pas les filles à voyager seules, le Pakistan a proposé qu’elles puissent venir accompagnées d’un parent masculin, père ou frère, qui pourrait travailler au Pakistan avec un visa de travail pendant que sa sœur ou sa fille étudie. C’est une manière très concrète de soutenir les femmes afghanes. De même, nous avons annoncé que si l’Afghanistan exportait des produits fabriqués par des femmes ou par des entreprises dirigées par des femmes, ils pourraient entrer au Pakistan sans droits de douane.

 

Ces divergences idéologiques ne sont donc pas la cause directe du conflit, mais elles compliquent forcément les relations avec le régime taliban.

Oui, vous avez raison. Lorsqu’on est un État de droit, on entretient un certain rapport avec sa propre population, mais aussi avec le reste du monde et avec ses voisins. Le Pakistan, en tant que membre responsable des Nations unies, respecte le droit international. Ce n’est malheureusement pas le cas des talibans. Ils ont une certaine idéologie. Ils ne croient ni au droit international ni aux règles qui régissent les relations entre États. C’est aussi pour cela qu’ils ont laissé ces groupes terroristes utiliser leur territoire pour attaquer leurs voisins, pas seulement le Pakistan, mais aussi d’autres pays.

 

Comment sortir de cette crise ? Quelles sont, selon vous, les solutions ?

La solution, c’est que l’Afghanistan agisse contre ces groupes terroristes. Et il faut que la communauté internationale fasse pression sur l’Afghanistan pour qu’il prenne des mesures. Ces groupes ne menacent pas seulement le Pakistan. Ils menacent aussi les autres voisins de l’Afghanistan et, plus largement, la communauté internationale. Vous savez que l’État islamique au Khorassan se développe en Afghanistan. Lele Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP) et d’autres groupes y sont également présents. Tous représentent une menace. Nous devons donc agir ensemble contre eux.

 

Quel rôle la France et l’Union européenne peuvent-elles jouer dans cette crise ?

Le Pakistan entretient de très bonnes relations avec l’Union européenne et avec la France en particulier. Nous avons déjà coopéré en matière de lutte contre le terrorisme. Vous savez peut-être que, pendant les Jeux olympiques à Paris, le Pakistan a collaboré avec la France pour contribuer à leur sécurité. Nous pensons que l’échange d’informations, le renseignement, le partage d’expérience et le renforcement des capacités sont essentiels.

Mais ce que nous attendons aussi de nos amis européens et occidentaux, et en particulier de la France, c’est un soutien au niveau des Nations unies. La France est membre permanent du Conseil de sécurité. Le Pakistan souhaite que certains de ces groupes terroristes basés en Afghanistan, qui tuent des Pakistanais, soient inscrits sur les listes des organisations terroristes des Nations unies. Nous avons besoin du soutien français sur ce point.

 

Quelle est la position du Pakistan sur le conflit avec l’Iran, dans le contexte de la guerre en cours au Moyen-Orient ?

La position du Pakistan a été exprimée clairement par nos autorités et par notre représentant au Conseil de sécurité des Nations unies. Elle est simple : le droit international doit être respecté en toutes circonstances. La souveraineté des États doit être respectée en toutes circonstances. Une attaque contre l’Iran qui ne serait pas autorisée par les Nations unies pose un problème. Les attaques contre les pays voisins de l’Iran posent également problème. Pour nous, et je pense que c’est aussi la position de pays comme la France, le droit international doit rester la norme suprême. Le multilatéralisme est aujourd’hui menacé. Le droit international est menacé. La souveraineté et l’intégrité territoriale des États sont menacées. C’est pourquoi il est essentiel que la communauté internationale veille au respect de la Charte des Nations unies. Toute tentative de s’en écarter doit être condamnée.

 

Avez-vous un message à adresser au peuple français et aux autorités françaises, dans le contexte du conflit avec les talibans ou plus largement ?

S’agissant des talibans, le message est simple : la communauté internationale a cessé de regarder ce qui se passe dans cette région, en particulier en Afghanistan, depuis le retour des talibans en 2021. Mais le problème n’a pas disparu. Le terrorisme en Afghanistan progresse. Pour l’instant, il touche surtout les voisins de l’Afghanistan, notamment le Pakistan. Mais c’est une menace que tout le monde doit prendre au sérieux, car elle peut grandir et finir par concerner tout le monde, comme cela s’est déjà produit dans le passé. C’est le message que je souhaite adresser à tous, y compris aux autorités françaises.

 

Propos recueillis par Michel Taube

Directeur de la publication