
Narendra Modi, premier ministre indien, a reçu homologue canadien Mark Carney début mars. Une série d’accords économiques ont été signés, après des mois de tensions. Ottawa et New Delhi semblent avoir choisi le pragmatisme. Et ce pragmatisme s’appelle aujourd’hui énergie, matières premières stratégiques et circulation des talents.
Les relations entre l’Inde et le Canada avaient été brutalement assombries en 2023 lorsque le gouvernement canadien avait accusé New Delhi d’être impliqué dans l’assassinat à Vancouver d’un militant séparatiste sikh naturalisé canadien. Une crise diplomatique sérieuse s’en était suivie, faite de rappels d’ambassadeurs et de déclarations acides. Mais dans un monde où la géopolitique des ressources et des technologies impose sa loi, les États savent parfois refermer les parenthèses conflictuelles pour revenir à l’essentiel. L’essentiel, pour ces deux puissances, se nomme désormais coopération stratégique.
Lundi 2 mars, à New Delhi, Narendra Modi a évoqué « un regain d’énergie, de confiance mutuelle et de positivité » entre les deux pays. Derrière la formule diplomatique se cache une réalité très concrète. Ottawa et New Delhi ont signé plusieurs accords structurants portant notamment sur les minéraux critiques et l’approvisionnement en uranium. Dans le domaine du nucléaire civil, l’Inde sécurise ainsi une source d’approvisionnement de long terme tandis que le Canada confirme son rôle de fournisseur stratégique dans un monde où la transition énergétique dépend de plus en plus de ressources rares et hautement convoitées.
Le partenariat énergétique annoncé n’est pas anodin. Il s’agit d’un accord évalué à environ 2,6 milliards de dollars canadiens, selon Mark Carney, qui voit dans ce rapprochement un partenariat énergétique stratégique à fort potentiel. Les deux pays affichent désormais une ambition claire : porter leurs échanges commerciaux à 50 milliards de dollars et conclure prochainement un partenariat économique global. Autrement dit, dépasser la simple coopération sectorielle pour bâtir un véritable axe économique entre deux démocraties majeures de l’espace indo-pacifique.
Mais la stratégie ne se limite pas aux ressources naturelles. Elle touche également à ce que certains diplomates appellent désormais « l’infrastructure immatérielle » de la puissance : les talents, la recherche, l’innovation. Le Canada a profité de la visite de Mark Carney pour dévoiler une Stratégie Canada-Inde en matière de talents et d’innovation. Treize accords universitaires et scientifiques ont été signés, allant de centres conjoints de recherche en intelligence artificielle à des programmes d’échanges académiques et de campus hybrides. Un dispositif qui vise à faciliter la circulation des chercheurs, des enseignants et des étudiants entre les deux pays.
Le Canada n’ignore pas qu’il accueille déjà la plus importante population d’étudiants indiens au monde. En 2025, plus de 319 000 titulaires indiens d’un permis d’études vivaient au Canada. Ottawa entend désormais transformer ce flux éducatif en levier stratégique. Un projet pilote de « visa mobilité innovation » pourrait permettre à des doctorants indiens d’effectuer jusqu’à deux ans de stages rémunérés dans des entreprises canadiennes sans procédure administrative lourde. Une manière de connecter directement les laboratoires universitaires aux besoins industriels.
Derrière ces accords multiples apparaît en réalité une stratégie plus vaste. L’Inde de Narendra Modi multiplie les partenariats économiques avec les puissances occidentales tout en consolidant son autonomie stratégique. Elle négocie avec l’Europe, notamment avec la France, approfondit ses relations avec les États du Golfe, renforce ses liens avec le Japon et l’Australie et, désormais, rouvre le chapitre canadien. Cette diplomatie à géométrie variable illustre la place singulière que New Delhi entend occuper dans le nouvel échiquier mondial.
Pour le Canada, ce rapprochement répond également à une nécessité stratégique. Dans un contexte de tensions commerciales persistantes avec les États-Unis de Donald Trump, Ottawa cherche à diversifier ses partenaires et à sécuriser de nouveaux débouchés économiques. L’Inde, avec son immense marché intérieur et sa croissance rapide, apparaît comme un partenaire incontournable.
La rencontre entre Modi et Carney ne constitue donc pas seulement un épisode de normalisation diplomatique. Elle marque aussi l’affirmation d’un monde multipolaire dans lequel les alliances économiques se redessinnent au gré des intérêts énergétiques, technologiques et humains. Et dans ce nouvel ordre international en gestation, l’Inde avance avec méthode, patience et ambition.
Michel Taube




















