
Il existe des guerres silencieuses dont on ne voit ni les chars ni les uniformes, mais dont les impacts sont parfois plus profonds que ceux des conflits traditionnels. La guerre numérique que traverse aujourd’hui la France appartient à cette catégorie. Elle ne fait pas de bruit, elle ne défile pas sur les Champs-Élysées, mais elle fragilise nos entreprises, nos institutions et, plus largement, notre souveraineté économique. L’annonce récente de l’exposition de plus d’un million de comptes bancaires via le fichier FICOBA n’est pas seulement un incident technique ; elle est le révélateur d’une vulnérabilité structurelle. Quelques identifiants compromis, un hameçonnage perfectionné par l’intelligence artificielle, et ce sont des données sensibles qui se retrouvent disséminées, alimentant usurpations d’identité, fraudes et tentatives d’extorsion.
Les chiffres confirment ce que les professionnels du risque constatent chaque jour sur le terrain : près de quatre entreprises françaises sur dix ont subi en 2025 une cyberattaque significative, et la France demeure l’un des pays les plus ciblés d’Europe. Le coût moyen d’une violation majeure se chiffre en millions d’euros, somme qui, pour une PME, équivaut souvent à une condamnation économique. Mais au-delà des montants, c’est la brutalité de l’effet domino qui inquiète : une intrusion chez un sous-traitant, une faille dans une chaîne logistique, et l’activité entière peut être paralysée en quelques heures. Les ransomwares évoluent, les attaques dites “identity-first” ciblent désormais les accès plutôt que les infrastructures, et l’intelligence artificielle permet de générer des campagnes de phishing d’un réalisme troublant, adaptées à chaque dirigeant, à chaque collaborateur, presque à chaque vulnérabilité humaine.
Le véritable problème n’est pourtant pas seulement technique ; il est culturel. Trop d’organisations continuent de réagir après coup, persuadées qu’un incident majeur ne surviendra qu’aux autres. Nous parlons de transformation digitale, mais trop rarement de discipline digitale. Nous évoquons la souveraineté numérique, mais nous tardons à en tirer les conséquences pratiques. La souveraineté ne se proclame pas : elle se construit dans la rigueur quotidienne, dans l’anticipation méthodique et dans l’acceptation lucide du risque. Elle suppose une hygiène cyber irréprochable — authentification multifacteur généralisée, mises à jour systématiques, segmentation des réseaux — mais aussi une formation constante des équipes, car l’humain demeure le premier vecteur d’intrusion et, paradoxalement, la première ligne de défense.
Elle impose également de considérer la supply chain comme une extension de son propre système nerveux : auditer ses partenaires, intégrer des clauses cyber robustes dans les contrats, tester régulièrement la résistance des infrastructures partagées. Elle exige enfin un véritable plan de réponse à incident, non pas un document théorique rangé dans un dossier numérique, mais un dispositif vivant, éprouvé, répété, comprenant des sauvegardes hors ligne et immuables, des responsabilités clairement attribuées et des exercices de simulation réguliers. Les entreprises qui s’y préparent réduisent significativement l’impact financier et opérationnel d’une attaque ; les autres subissent une double peine, entre rançon éventuelle et pertes d’exploitation durables.
Dans ce contexte, l’assurance cyber ne peut plus être perçue comme une option accessoire. Elle constitue un instrument stratégique de résilience, à condition d’être conçue avec précision et lucidité, en intégrant les nouvelles exclusions liées aux conflits hybrides ou aux actes étatiques et en couvrant réellement les pertes d’exploitation, les frais juridiques, la notification réglementaire et la responsabilité des dirigeants. Car celle-ci n’est plus théorique : la négligence en matière de cybersécurité peut désormais engager directement le patrimoine personnel des mandataires sociaux.
À l’horizon 2026-2030, les défis s’intensifieront encore, avec l’essor des deepfakes, la sophistication des attaques pilotées par IA et les interrogations émergentes autour des menaces quantiques. La question n’est donc plus de savoir si une entreprise sera ciblée, mais quand elle le sera et avec quel degré de préparation elle affrontera l’épreuve. Dans cette guerre silencieuse, la passivité est un choix, et c’est le plus dangereux.
Le cyber n’est pas un sujet réservé aux experts techniques ; il est devenu un enjeu stratégique majeur pour la pérennité de nos PME, la protection de nos emplois et la défense de notre indépendance économique. Se protéger n’est pas céder à la peur ; c’est exercer une responsabilité. Défendre nos entreprises, c’est défendre la France productive. Le temps n’est plus à l’improvisation, mais à la lucidité et à l’action.
Benjamin Cauchy
Cofondateur et directeur associé du Cabinet Archimède, cabinet de conseil indépendant spécialisé dans l’assurance des infrastructures critiques, des collectivités et des risques industriels et technologiques.

















