Edito
18H12 - samedi 10 octobre 2026

Ebola : faut-il mettre la RDC sous cloche ? L’édito Afrique de Michel Taube

 

Ebola : faut-il mettre la RDC sous cloche ? L’édito Afrique de Michel Taube

Panique venue d’Afrique ?

Un premier cas d’Ebola a été confirmé au Kenya le 6 octobre. Le patient, qui vivait en République démocratique du Congo, avait rejoint l’Ouganda par la route avant de prendre un avion pour Nairobi, où il est décédé le 5 octobre. Ce parcours doit nous alerter sur les failles de la surveillance sanitaire. Précisons toutefois un point essentiel : cette épidémie avait déjà franchi les frontières congolaises, puisque l’Ouganda était touché dès mai. Le cas kényan constitue une nouvelle alerte internationale, et certainement pas la première.

Le bilan congolais est effroyable. Selon les données des CDC américains (Centres pour le contrôle et la prévention des maladies), actualisées le 9 octobre, la RDC comptait, au 7 octobre, 8 787 cas confirmés et 4 242 décès confirmés, soit une létalité d’environ 48,3 %.

Ce chiffre décrit les cas recensés, et non l’ensemble des infections éventuellement passées inaperçues, mais il suffit à mesurer la gravité du désastre. Au 6 octobre, l’OMS recensait 64 zones de santé touchées dans sept provinces : l’Ituri, le Nord-Kivu, le Sud-Kivu, le Haut-Uélé, le Bas-Uélé, la Tshopo et le Sud-Ubangi. L’Ituri demeure l’épicentre, tandis que le Nord-Kivu concentre une part croissante des nouvelles contaminations.

Le responsable est le virus Bundibugyo, qui provoque l’une des formes de la maladie à Ebola. Aucun vaccin ni traitement spécifique n’est actuellement homologué contre lui. Des outils sont néanmoins mobilisés : le vaccin Ervebo, développé contre la souche Ebola-Zaïre, fait notamment l’objet d’un recours exceptionnel, sur la base de données préliminaires encourageantes. Il faut également expliquer ce qui distingue Ebola de la Covid-19 : sa transmission repose sur le contact avec des liquides biologiques infectés ou des objets contaminés, et non sur une diffusion aérienne comparable à celle du coronavirus. Cette différence permet de combattre l’épidémie par des interventions ciblées ; elle ne diminue en rien sa dangerosité pour les malades, leurs proches et les soignants.

 

Un pays expérimenté, des moyens fragilisés

La RDC n’affronte pas Ebola pour la première fois. L’épidémie déclarée le 15 mai 2026 est la dix-septième depuis 1976. Les précédentes ont débuté en 1976, 1977, 1995, 2007, 2008, 2012, 2014 et 2017, puis lors de deux épisodes distincts en 2018, d’un autre en 2020, de deux en 2021, de deux en 2022 et d’un dernier en 2025. Certaines se sont prolongées sur plusieurs années. Celle de l’est du pays, entre août 2018 et juin 2020, avait notamment causé 2 287 décès pour 3 470 cas confirmés ou probables. La flambée actuelle a déjà largement dépassé ce bilan.

 

Ces précédents montrent pourtant qu’une riposte peut réussir. Détection rapide, isolement et soins, recherche des contacts, protection des personnels, enterrements sécurisés et coopération avec les communautés ont permis d’interrompre les transmissions.

Contre Ebola-Zaïre, la vaccination a apporté une arme supplémentaire. Au Kasaï, l’épidémie déclarée en septembre 2025 a été officiellement close le 1er décembre, après 64 cas et 45 décès ; plus de 47 500 personnes avaient été vaccinées. Les compétences congolaises existent. Ce qui doit être interrogé aujourd’hui, c’est leur capacité à s’exercer durablement dans un pays où les moyens sanitaires, la sécurité et la confiance envers les autorités font trop souvent défaut.

La RDC, le plus grand pays francophone au monde, partage ses frontières avec neuf pays. Dans l’est, les conflits, les déplacements de population et les difficultés d’accès aux soins compliquent considérablement le contrôle des contaminations. Une fermeture administrative ne rend pas ces frontières étanches. Et les défaillances de l’État ne peuvent être compensées indéfiniment par le courage des soignants.

Début octobre, Médecins sans frontières signalait que le Nord-Kivu représentait près de 40 % des nouveaux cas confirmés du pays. Faute de capacités suffisantes, des malades étaient pris en charge dans des établissements insuffisamment équipés, au risque d’y provoquer d’autres infections. Voilà l’urgence concrète.

 

Le prix du désengagement, l’urgence d’agir

Cette crise révèle aussi les conséquences du recul de l’aide sanitaire internationale, particulièrement américaine. L’International Rescue Committee explique qu’une grande partie des financements américains soutenant ses activités en RDC a pris fin en mars 2025. En Ituri, l’organisation a dû réduire ses interventions de cinq aires de santé à deux. Derrière ces chiffres : moins de surveillance, moins de prévention, moins d’équipements et des infections repérées trop tard. Il serait toutefois inexact de parler d’une disparition totale de l’aide américaine : le 5 août 2026, Washington a annoncé son intention de mobiliser 242 millions de dollars supplémentaires contre Ebola. Mais une enveloppe d’urgence ne reconstitue pas instantanément les capacités affaiblies en amont.

D’autres acteurs continuent de se mobiliser. La Fondation Gates a annoncé un engagement initial de 15 millions de dollars pour soutenir Africa CDC et l’OMS. Gavi finance notamment l’accès aux vaccins et la continuité de la vaccination courante. MSF soigne les malades et renforce les structures de prise en charge ; l’IRC soutient les établissements et la prévention.

Leur engagement mérite d’être salué. Il ne saurait cependant dispenser les gouvernements africains de leurs responsabilités. La sécurité sanitaire collective exige des financements publics durables, une coordination opérationnelle et des comptes transparents sur l’utilisation des moyens.

Que faire ? Renforcer immédiatement les capacités de diagnostic et d’isolement, protéger et rémunérer les soignants, assurer le suivi des contacts pendant vingt et un jours et travailler avec les communautés pour que les malades acceptent de consulter.

Il faut aussi mieux coordonner les contrôles aux frontières terrestres et dans les aéroports, partager rapidement les alertes et organiser des restrictions de déplacement adaptées au niveau d’exposition. Le parcours du patient arrivé au Kenya montre qu’une politique limitée aux seuls vols directs depuis la RDC laisserait subsister d’importantes possibilités de contournement.

La question d’une suspension générale des vols doit néanmoins être posée avec honnêteté.

Dans son bulletin du 8 octobre, l’OMS nous semble prendre de gros risques en maintenant son opposition aux restrictions de voyage et de commerce ; elle considère le risque comme très élevé en RDC, élevé pour ses voisins et faible à l’échelle mondiale.

Une fermeture peut aussi entraver les secours : dès juin, l’IRC signalait que des restrictions frontalières retardaient l’arrivée d’équipements indispensables. Toute mesure supplémentaire devrait donc démontrer son utilité, préserver les approvisionnements et être régulièrement réévaluée.

Faut-il un mois de fermeture pour accélérer les chances d’extinction du virus ?

Nous posons donc la question et ce n’est pas de gaité de cœur : ne faut-il pas, pendant un mois, mettre la RDC « sous cloche », c’est-à-dire suspendre les liaisons aériennes entre Kinshasa, les autres aéroports internationaux du pays et le continent africain, l’Europe et le reste du monde ?

Cette hypothèse mérite une évaluation sanitaire urgente, avec maintien impératif des vols humanitaires, du fret médical et des évacuations sécurisées.

L’amitié avec la RDC ne doit pas nous dispenser d’envisager des mesures audacieuses pour protéger les Congolais et la communauté internationale. Elle nous oblige aussi à aider ce pays à vaincre l’épidémie mais pour autant que les autorités gouvernent mieux leur pays.

Près d’un malade confirmé sur deux est mort d’Ebola. Un chiffre terrible qui fait peur et fait passer la Covid pour une petite épidémie.

 

Michel Taube

Michel Taube

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Directeur de la publication