
En quarante ans de décentralisation – d’apprentissage de l’autonomie –, la gouvernance régionale a trop souvent substitué l’incantation idéologique au sens de l’anticipation. Du mythe du « dépeuplement » au naufrage de la collectivité, retour sur une trajectoire budgétaire où l’imprévoyance locale s’érige en provocateur de l’État régalien auprès duquel, néanmoins, il cherche systématiquement son salut. Le silence des médias et des intellectuels étant acquis, les perdants sont réputés avoir eu raison de toujours se tromper. Une façon de les inviter à persévérer.
LA FAUSSE PANNE DÉMOGRAPHIQUE : ANATOMIE D’UNE MYSTIFICATION
À en croire le récit convenu façonné par les sachants et les faiseurs d’opinion, le BUMIDOM aurait véritablement dépouillé la Martinique de ses « forces vives », portant la responsabilité exclusive du non-développement de la collectivité. Cette assertion constitue pourtant l’une des plus grandes escroqueries intellectuelles et politiques de notre histoire récente. Elle a permis aux gouvernants locaux de se couler dans une posture d’opposition systématique aux mesures gouvernementales des années 1960 et 1970, érigeant le BUMIDOM en videur de « forces vives » et le Service militaire adapté (SMA) en « armée d’occupation coloniale ». Or, la réalité des chiffres dément ce dogme : entre 1962 et 1982, en l’espace de vingt ans (!), la population martiniquaise s’est accrue de plus de 55 000 habitants, maintenant l’île parmi les territoires les plus prolifiques de la planète, malgré les départs et même si cette progression était plus importante de 1954 à 1962, l’ère de la “démographie galopante”. Comme il découle des observations de Gérard Dorwling-Carter, ce constat permet de tordre le cou à une légende tenace. C’est fort de ce mythe d’une « panne démographique » que le besoin de construction des lycées a été ignoré.
LA CONSTRUCTION DES « TROIS LYCÉES » NE FUT PAS UNE PERFORMANCE
Dès lors, cette imprévoyance n’autorise pas la gouvernance locale à présenter comme une prouesse la construction précipitée de trois lycées au début des années 1990 ? En intitulant son enquête « Trois lycées et la crise financière… », l’hebdomadaire Antilla laisse entendre que ces seuls chantiers expliquent le marasme budgétaire régional. En réalité, cette frénésie bâtisseuse ne fut pas une performance, mais l’aveu d’une imprévoyance majeure qui a conduit à un « retard scolaire considérable » dont il aurait fallu interroger les véritables auteurs, et de la précipitation à combler ce manquement.
La progression démographique avait pourtant été anticipée par la majorité départementale d’Émile Maurice. En matière d’équipements scolaires, les années 1970 furent la période la plus prospère : collèges, lycées professionnels, lycée d’enseignement général de Trinité et fondation de l’Université des Antilles et de la Guyane. La Martinique disposait donc d’une jeunesse nombreuse, valide et de mieux en mieux instruite. La saturation du lycée Frantz Fanon était mathématiquement prévisible, tout comme l’essor des crèches durant les années BUMIDOM – notamment à Fort-de-France – aurait dû alerter les décideurs sur la fausseté du discours sur la baisse des naissances.
L’« EFFET DRAPEAU » AU DÉTRIMENT DU DÉVELOPPEMENT
Pour le nouveau pouvoir régional issu des années 1980, l’urgence n’était plus à la gestion prévisionnelle. Cédant à l’« effet drapeau » plutôt qu’au développement réel, les dirigeants n’ont pas anticipé l’arrivée des nouvelles générations dans le secondaire. Au lieu d’étaler intelligemment la construction des trois lycées sur plusieurs exercices – une mesure élémentaire de bonne gestion –, le pouvoir s’est engagé dans un rattrapage précipité des retards qui a vidé les caisses. La mandature d’Émile Capgras en fera directement les frais, réduite à une « mandature blanche » essentiellement consacrée à apurer les dettes de son prédécesseur.
Des expériences somptuaires comme la folie d’Air Martinique jusqu’à la SEMAIR – qui prétendait projeter l’île vers la Caraïbe –, en passant par la coûteuse multiplication de doublons administratifs aux compétences enchevêtrées, le désordre financier a été méthodiquement organisé. Considérant la décentralisation comme une mesure d’évolution politique, il fut procédé à la mise en œuvre d’une organisation plus politique qu’administrative et la nomination de cadres venant de nulle part.
LE GOUVERNEMENT AU SECOURS DE LA MAUVAISE GESTION LOCALE
Présenter la construction à la hâte de trois lycées comme un exploit politique, alors même que les déboires précédents avaient déjà asséché les finances publiques, relève de l’imposture. Et l’histoire se répète : là où Émile Capgras s’était sacrifié pour pallier les défaillances de Camille Darsières, la gouvernance de Serge Letchimy aura, au contraire, ajouté de la dette à la dette sur le passif d’Alfred Marie-Jeanne. La première grande crise financière qu’avait connue la Région-Darsières avait contraint le gouvernement régalien à prendre des mesures d’exception, dont le prélèvement d’une taxe spéciale sur les billets d’avion. Cette disposition a-t-elle été maintenue, Monsieur le député Jiovanny William ?
En 2026, au vu des tribunes alimentées par la crise actuelle et des caricatures inspirées d’abondance par l’IA, le constat demeure amer : plus que de justice ou d’un effort de responsabilité propre, c’est encore et toujours de l’État central que la classe politique attend le salut. C’est in fine la conclusion qui ressort de l’émission télévisée de ce lundi soir sur Martinique-la-première.
Quoi qu’il en soit, en quarante années d’apprentissage de l’autonomie, la collectivité de Martinique n’a réalisé aucun progrès.
Yves-Leopold Monthieux















