Edito
11H57 - samedi 1 août 2026

Frédéric Roussey : Ceuta ou le suicide des frontières européennes.

 

Frédéric Roussey

Les images récentes venues de Ceuta resteront comme l’un des symboles du désarmement politique européen face à la question migratoire : un raz-de-marée humain tentant d’entrer en Europe sur ce dernier reliquat de souveraineté européenne en Afrique du Nord. En quelques jours, près de 49 000 migrants ont convergé vers cette enclave espagnole, soit l’équivalent de l’effectif d’un corps d’armée. Ce qui s’y est produit dépasse largement la seule question migratoire. Lorsqu’une frontière extérieure de l’Union est submergée par des dizaines de milliers de personnes en quelques jours, il ne s’agit plus d’un simple défi humanitaire. C’est une crise de souveraineté.

Le premier devoir d’un État, avant toute autre considération, est pourtant simple : protéger son territoire, garantir l’ordre public et assurer la sécurité de ses citoyens. À force d’hésiter entre principes, procédures et injonctions contradictoires, l’Union européenne donne aujourd’hui le sentiment de ne plus être capable d’assumer cette mission fondamentale.

L’Europe prisonnière de ses contradictions

Pendant que certains États, comme l’Italie, réclament un contrôle beaucoup plus strict des frontières extérieures, Bruxelles continue de répondre par des sommets, des mécanismes administratifs et des compromis laborieux. Les textes s’accumulent ; les crises, elles, se répètent.

Le rôle du Maroc ne peut pas davantage être éludé, même si tout cela semble s’être produit dans un calendrier pour le moins singulier, au moment même de la Fête du Trône. Rabat sait parfaitement que la maîtrise des flux migratoires constitue un puissant levier diplomatique dans ses relations avec l’Union européenne. Cette réalité géopolitique est connue depuis longtemps. Elle rappelle surtout une évidence : lorsqu’un continent dépend d’un État tiers pour contrôler sa propre frontière, il accepte de fait qu’une partie de sa souveraineté lui échappe.

Les informations disponibles laissent d’ailleurs penser que ces départs massifs n’avaient rien d’improvisé. Des appels circulaient depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux, invitant des milliers de candidats à rejoindre Ceuta. Les autorités et les services marocains ne pouvaient ignorer l’ampleur de cette mobilisation numérique. Cela ne signifie pas que le Maroc ait organisé cette crise, mais il est difficile de croire qu’un mouvement d’une telle ampleur ait pu se développer sans être identifié par les services compétents.

La responsabilité première n’en incombe pourtant pas au Maroc, qui défend ses intérêts comme le ferait n’importe quel État. Elle incombe d’abord à une Europe qui s’est progressivement placée dans cette situation de dépendance.

Cette dépendance est devenue une faiblesse stratégique. À chaque tension diplomatique, la question migratoire ressurgit comme un instrument de pression. Tant que l’Union ne maîtrisera pas elle-même ses frontières extérieures, elle restera exposée à ce type de rapport de force.

Un droit devenu incapable de répondre aux crises de masse

La contradiction est devenue flagrante. Les États membres ont l’obligation de protéger leurs frontières extérieures et de maintenir l’ordre public. Dans le même temps, l’application du droit d’asile et de certaines jurisprudences rend extrêmement difficile une réponse rapide lorsque surviennent des franchissements massifs.

Il existe pourtant une évolution juridique souvent oubliée. Dans son arrêt N.D. et N.T. contre l’Espagne du 13 février 2020, rendu précisément à propos de Ceuta et Melilla, la Grande Chambre de la Cour européenne des droits de l’homme a admis la légalité de renvois immédiats de personnes ayant franchi collectivement et par la force les barrières frontalières, dès lors que des voies légales de demande d’asile étaient effectivement accessibles. Cet arrêt démontre que le droit européen n’interdit pas toute fermeté. Mais il reste peu utilisé, tant le débat politique demeure paralysé par la peur permanente de toute remise en cause du modèle actuel.

Le droit d’asile a été conçu pour protéger des personnes individuellement persécutées. Il n’a jamais été pensé pour répondre à des mouvements de population de plusieurs dizaines de milliers de personnes franchissant simultanément une frontière.

Retrouver une doctrine de souveraineté

Une frontière n’est pas une ligne abstraite tracée sur une carte. Elle matérialise l’autorité d’un État, protège un ordre juridique et garantit à une nation la maîtrise de son destin. Lorsqu’elle cesse d’être contrôlée, c’est la souveraineté elle-même qui vacille.

Les franchissements massifs observés à Ceuta n’ont rien d’un phénomène spontané. Ils ont été précédés d’appels largement relayés sur les réseaux sociaux et se sont produits dans un contexte diplomatique particulièrement tendu. Sans faire porter au seul Maroc la responsabilité de cette crise, il serait tout aussi naïf d’ignorer que la gestion des flux migratoires est devenue, depuis plusieurs années, un instrument de négociation entre Rabat et l’Union européenne.

Une telle situation devrait conduire les Européens à s’interroger sur leurs propres choix. Comment un continent de près de 450 millions d’habitants, première puissance économique mondiale ou presque, peut-il dépendre à ce point de pays tiers pour assurer le contrôle de ses frontières ?

Le véritable problème est là. Tant que l’Europe ne retrouvera pas une doctrine claire en matière de souveraineté, chaque crise migratoire deviendra un épisode de plus dans une longue série de rapports de force qu’elle subira au lieu de les maîtriser.

Défendre une frontière n’est pas une posture idéologique. C’est l’une des fonctions les plus élémentaires d’un État. Aucune démocratie ne peut durablement préserver ses libertés, son modèle social et son État de droit si elle renonce à décider qui entre sur son territoire et dans quelles conditions.

L’Union européenne est aujourd’hui arrivée à un moment de vérité. Soit elle assume enfin que la protection de ses frontières est une condition de son existence politique, soit elle continuera à transformer chaque crise migratoire en crise existentielle.

Ceuta n’est pas un accident de l’histoire. C’est le révélateur d’une Europe qui hésite encore à exercer l’une des prérogatives les plus fondamentales de toute puissance publique : le contrôle de son territoire. Une civilisation qui ne protège plus ses frontières finit toujours par laisser d’autres décider à sa place. C’est sans doute le symptôme le plus inquiétant d’une Europe en panne de souveraineté depuis plusieurs décennies.

 

Frédéric Roussey

Dirigeant et conseiller international franco-sénégalais, il accompagne depuis de nombreuses années l’action politique et diplomatique au plus haut niveau.

Ceuta, le nouveau Lampedusa ? L’édito de Michel Taube

ceuta migrants
A Ceuta, enclave espagnole au Maroc, plus de 60.000 migrants ont pénétré dans l’espace européen en l’espace de vingt-quatre heures. Ce chiffre, s’il se confirme, et quand bien même 50.000 d’entre eux…
Michel Taube