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Ce lundi 29 juin, la France accueille un hôte rare. Pour la première fois depuis près de quatre décennies, un sultan d’Oman effectue une visite d’État à Paris. Au-delà du protocole, la venue de Sa Majesté le sultan Haitham ben Tariq constitue un moment diplomatique majeur, à une période où le Moyen-Orient cherche encore son équilibre après des mois de tensions et de guerre.
Alors que le détroit d’Ormuz demeure au cœur de toutes les préoccupations stratégiques, Emmanuel Macron a bien raison d’accueillir son homologue dans ce qui est bien plus qu’une simple séquence bilatérale. Elle est, au contraire, l’occasion de redécouvrir un partenaire discret mais essentiel, dont l’influence dépasse largement son poids démographique ou militaire.
Dans une région où les rapports de force dominent souvent les relations internationales, Oman a choisi une autre voie. Celle du dialogue, de la neutralité et de la médiation.
Cette singularité ne date pas d’hier.
Depuis plus d’un demi-siècle, le Sultanat s’est construit autour d’une doctrine diplomatique simple : parler à tous sans s’aligner totalement sur personne. Washington, Londres, Paris, Téhéran, les capitales du Golfe… mais aussi Israël. Bien avant les Accords d’Abraham de 2020, le très charismatique sultan Qaboos, prédécesseur d’Haitham, avait fait le choix d’entretenir un dialogue avec l’État hébreu. En 2018, il recevait officiellement à Mascate le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, convaincu qu’aucune paix durable ne pouvait être obtenue sans maintenir des canaux de discussion ouverts. Qaboos est d’ailleurs décédé en janvier 2020, plusieurs mois avant la signature des Accords d’Abraham. Cette diplomatie d’ouverture était donc propre à Oman et non le fruit de ce processus de normalisation. Les différentes parties impliquées dans les crises régionales savent ainsi qu’à Mascate, une porte reste toujours ouverte lorsque les autres se ferment.
Cette réputation ne s’est pas construite par hasard.
Sous le règne du regretté sultan Qaboos ben Saïd, disparu en 2020 après cinquante années de pouvoir, Oman est devenu l’un des médiateurs les plus respectés de la planète. Son pays a contribué, souvent dans la plus grande discrétion, à rapprocher des adversaires irréconciliables, à faciliter des négociations nucléaires, à obtenir des libérations d’otages et à maintenir des canaux de communication lorsque toute diplomatie semblait impossible. À son décès, il reçut un hommage d’une rare unanimité. Des États-Unis à l’Iran, des monarchies du Golfe à l’Europe, presque tous les dirigeants saluèrent la disparition d’un homme d’État considéré comme un artisan de la stabilité régionale. Une telle convergence d’hommages demeure exceptionnelle pour un dirigeant du Moyen-Orient.
Dans le même temps, Qaboos réalisait une transformation intérieure exceptionnelle.
Lorsqu’il prend le pouvoir en 1970, Oman est un État pauvre, isolé et peu développé. Cinquante ans plus tard, il laisse derrière lui un pays moderne, doté d’infrastructures de qualité, d’un système éducatif performant, d’un réseau de santé développé, d’institutions solides et d’une stabilité devenue presque exceptionnelle dans une région pourtant secouée par les conflits.
Peu de dirigeants auront autant transformé leur nation en une seule génération.
Son successeur, le sultan Haitham ben Tariq, n’a pas choisi la rupture. Il a choisi la continuité. Moins médiatique que son prédécesseur, plus technocrate que charismatique, il poursuit néanmoins la même ambition : préserver la stabilité politique du Sultanat tout en préparant son économie à l’après-pétrole. À travers Oman Vision 2040, il mise sur la diversification économique, les nouvelles technologies, les énergies renouvelables, le tourisme, la logistique et l’attractivité internationale du pays.
Mais c’est surtout sur le terrain diplomatique que son rôle apparaît aujourd’hui essentiel. La guerre qui a opposé l’Iran, Israël et les États-Unis a replacé Oman au centre du jeu régional. Tandis que les armes parlaient, Mascate continuait de parler à chacun des protagonistes. Là où beaucoup choisissaient leur camp, Oman maintenait les canaux de discussion. Cette capacité à conserver la confiance d’acteurs pourtant opposés constitue aujourd’hui l’un de ses principaux atouts.
Près d’un cinquième du commerce mondial des hydrocarbures transitait encore récemment par cette voie maritime stratégique. Toute tension dans cette région se répercute immédiatement sur les prix de l’énergie, sur le commerce mondial et sur la sécurité internationale. Parce qu’il partage la souveraineté de ce passage avec l’Iran tout en entretenant des relations étroites avec les puissances occidentales, Oman est probablement le seul acteur capable de favoriser durablement une désescalade.
Dans ce contexte, la rencontre entre Emmanuel Macron et le sultan Haitham dépasse largement le cadre d’une visite d’État classique.
Elle ouvre une fenêtre d’opportunité pour approfondir une relation longtemps sous-exploitée.
La France dispose d’atouts industriels, technologiques, scientifiques, militaires et énergétiques considérables. Oman, de son côté, offre une stabilité politique rare, une économie en pleine diversification, une position géographique stratégique à l’entrée du Golfe ainsi qu’une diplomatie unanimement respectée.
Les deux pays ont tout intérêt à intensifier leur coopération.
Qu’il s’agisse des industries de défense, de l’intelligence artificielle, des infrastructures, des énergies bas carbone, de l’hydrogène vert, de la recherche, de la culture ou encore de l’enseignement supérieur, les complémentarités sont nombreuses.
À l’heure où la géopolitique mondiale devient de plus en plus fragmentée, la France gagnerait à multiplier ses partenariats avec des États capables de parler à tous.
Oman est précisément de ceux-là.
Cette visite rappelle enfin une vérité souvent oubliée : les nations les plus influentes ne sont pas toujours les plus puissantes militairement. Certaines exercent leur influence autrement, par la confiance qu’elles inspirent, la stabilité qu’elles incarnent et la crédibilité de leur parole.
Depuis plus de cinquante ans, le Sultanat d’Oman s’est imposé comme l’un de ces rares États.
La France a donc tout à gagner à renforcer durablement ce partenariat d’exception.
Pour finir, il est important de souligner un point clé : une autre particularité distingue Oman du reste du monde musulman. Parmi la cinquantaine d’États à majorité musulmane, le Sultanat est le seul dont la religion majoritaire est l’ibadisme, un courant de l’islam distinct du sunnisme et du chiisme. Né au VIIᵉ siècle, l’ibadisme prône traditionnellement la modération, la consultation, la tolérance religieuse et le rejet des extrêmes. Cette spécificité religieuse est l’une des clés de la culture politique omanaise, fondée depuis des décennies sur le dialogue, la stabilité et la recherche du compromis.
Oman, cet autre royaume de l’islam modéré tel que nous le saluions en 2016 s’agissant du Maroc, pourrait, nous en sommes convaincus, jouer un rôle décisif dans la relance des Accords d’Abraham et dans une réconciliation tant espérée entre l’Orient et l’Occident.
Radouan Kourak et Michel Taube















