
Alors que l’Europe débat sans fin de régulation, d’intelligence artificielle et de souveraineté numérique, l’Inde a choisi une autre voie : faire du numérique non pas seulement un marché, mais une infrastructure publique au service de plus d’un milliard de citoyens.
Ce modèle porte un nom : Digital Public Infrastructure (DPI). Il repose sur une idée simple mais révolutionnaire : l’État peut construire des systèmes numériques ouverts, inter-opérables, sur lesquels viennent ensuite se greffer banques, fintechs et innovateurs privés. Une architecture publique, mais un écosystème privé dynamique.
Bien sûr, ce modèle n’est pas exempt de défis — notamment en matière de protection des données et de gouvernance. Mais son impact est incontestable : il a profondément transformé la vie économique quotidienne en Inde.
Son symbole le plus puissant est le Unified Payments Interface (UPI), un système de paiement instantané permettant de transférer de l’argent en quelques secondes via un simple téléphone mobile. Dans les grandes métropoles comme dans les zones rurales, il a fait entrer des millions de petits commerçants dans l’économie numérique.
Et surtout, ce modèle n’est plus limité à l’Inde.
En France, une évolution discrète mais hautement symbolique est en cours. Le UPI est déjà accepté à la Tour Eiffel pour la billetterie, ainsi qu’au flagship Galeries Lafayette Paris Haussmann. Plus récemment, il a été étendu à Galeries Lafayette Nice Masséna, à l’occasion de la visite diplomatique du Premier ministre Narendra Modi.
Ce n’est pas un détail technique. C’est un signal géopolitique.
Pour la première fois, un système de paiement indien devient partiellement interopérable avec l’infrastructure commerciale française. Loin des discours abstraits sur la « souveraineté numérique », on entre ici dans une réalité concrète : celle de l’interconnexion des économies numériques.
Cette dynamique s’inscrit dans un rapprochement plus large entre Paris et New Delhi.
Longtemps centrée sur la défense, l’aéronautique et le nucléaire civil, la relation franco-indienne s’étend désormais à des domaines stratégiques : intelligence artificielle, cybersécurité, startups, technologies quantiques et infrastructures numériques. Sous l’impulsion d’Emmanuel Macron et de Narendra Modi, la coopération technologique devient un pilier central du partenariat bilatéral.
Pourquoi ce rapprochement est-il si important ?
Parce que l’Europe est aujourd’hui confrontée à une dépendance technologique structurelle vis-à-vis des États-Unis et de la Chine. Dans ce contexte, l’Inde apparaît non seulement comme un grand marché émergent, mais comme un partenaire stratégique dans la construction d’un ordre numérique plus diversifié.
L’Inde propose une autre vision : celle d’une démocratie numérique à grande échelle, combinant innovation rapide et stratégie d’autonomie. Une approche qui contraste à la fois avec le modèle chinois centralisé et avec le modèle américain dominé par les géants privés.
La coopération franco-indienne en matière d’intelligence artificielle illustre cette convergence. Les deux pays défendent une approche de l’IA qui doit être à la fois innovante, encadrée et orientée vers l’intérêt général. Recherche, universités, startups et industries collaborent de plus en plus étroitement.
Mais l’Europe doit éviter une erreur classique : celle de l’imitation.
Le modèle indien est profondément lié à sa démographie, à ses contraintes administratives et à ses priorités de développement. L’Europe, elle, reste attachée — à juste titre — à la protection des données, aux libertés individuelles et à un cadre réglementaire strict.
Pour autant, une leçon essentielle émerge : la transformation numérique ne peut pas reposer uniquement sur la régulation. Elle nécessite aussi des infrastructures publiques ambitieuses, capables de structurer l’innovation au lieu de la freiner.
C’est ici que le débat européen doit évoluer.
La France, en particulier, peut jouer un rôle de pont stratégique entre l’Europe et l’Inde. En élargissant la présence de systèmes comme UPI sur son territoire, elle ne fait pas qu’améliorer l’expérience des touristes indiens. Elle participe à la construction d’une nouvelle forme de diplomatie économique et technologique.
Dans un monde fragmenté, les démocraties doivent apprendre non seulement à réguler la technologie, mais aussi à la co-construire.
L’Inde ne fournit pas un modèle universel. Mais elle démontre une chose essentielle : le numérique peut être pensé comme un bien public, au service de l’inclusion, de la croissance et de la souveraineté économique.
Pour l’Europe, la question n’est donc plus seulement de savoir comment encadrer le numérique.
Mais comment le construire.
Et peut-être que la prochaine inspiration numérique européenne ne viendra ni de la Silicon Valley, ni de Pékin… mais de New Delhi.
Biren Shah
Expert international en gestion de projets
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