Edito
10H11 - mercredi 10 juin 2026

De Paris à Beyrouth : la première étape vers la paix a commencé

 

De Paris à Beyrouth : la première étape vers la paix a commencé

À une époque où les grandes questions sur le destin du Liban se multiplient, et où l’espace du débat libre se rétrécit dans le pays, la tenue d’un colloque organisé à Paris sous le titre « Le Liban entre paix et guerre : la légitimité de l’État et le rôle de la société civile » apparaît comme une tentative audacieuse de briser le mur du silence et de reposer la question que beaucoup évitent : vers où va le Liban ?

Malgré toutes les difficultés et les obstacles ayant entouré cette rencontre, les participants ont réussi à se rendre à Paris, non pas simplement pour assister à une nouvelle conférence politique de plus sur le Liban, mais pour ouvrir un débat profond sur l’avenir d’un pays aujourd’hui pris entre deux projets contradictoires : le projet de l’État et celui des armes, le projet de paix et celui de la guerre.

À l’invitation du président de la commission des affaires étrangères du Parlement français, Bruno Fuchs, et avec la participation de la députée Catherine Ibled, représentante du parti « Ensemble pour la République », un groupe de journalistes, d’éditorialistes, d’activistes et d’influenceurs libanais issus d’horizons divers se sont réunis. Ils partageaient toutefois une même préoccupation : comment sauver le Liban de la spirale des conflits qui l’a épuisé pendant des décennies, en raison de la domination du système de la République islamique d’Iran, et qui l’a transformé en champ de bataille pour les règlements de comptes régionaux ?

Le message d’intimidation avant la rencontre

Il ne s’agit pas d’une coïncidence si, la veille de la conférence, j’ai reçu une copie d’un jugement par contumace rendu par le tribunal militaire libanais me condamnant à quinze ans de prison et à la privation de mes droits civiques.
Les Libanais peuvent diverger politiquement et se disputer sur les programmes et les visions, mais il est difficile pour tout observateur impartial de comprendre comment une vidéo publiée sur YouTube peut conduire à une peine aussi lourde.

La vidéo que j’ai publiée fin 2024 n’appelait ni à la violence ni à la guerre. Elle était un appel à protéger les antiquités libanaises à Baalbek après les frappes sur ses environs pendant la guerre. J’y demandais la réactivation de la protection internationale du site archéologique et que l’État libanais et son armée assument la responsabilité de la protection de ce patrimoine humain universel.
Un an et demi s’est écoulé sans jugement, mais la décision est tombée quelques heures seulement avant une réunion politique à Paris réunissant des figures opposées à l’hégémonie du Hezbollah et appelant à la fin de la guerre et à la paix.

Coïncidence ? Peut-être.

Mais d’autres faits rendent difficile d’y voir un simple hasard.
Plusieurs participants au colloque ont été convoqués pour interrogatoire avant leur départ, tandis que d’autres ont rencontré des obstacles pour obtenir des visas, malgré des antécédents de visas Schengen sans problème.
Tout cela dessine une seule image : il existe une crainte de l’émergence d’un nouveau cadre politique libanais, notamment au sein de la communauté chiite, qui s’oppose au projet du Hezbollah et propose une vision différente de l’avenir du pays.

L’État profond qui gouverne le Liban

Le problème fondamental du Liban aujourd’hui ne réside pas seulement dans la crise économique, l’effondrement financier ou la corruption administrative, mais dans une réalité politique qui empêche les institutions de jouer leur rôle normal.

Le Liban est théoriquement un État doté d’institutions constitutionnelles. Mais dans la pratique, il existe un État parallèle ou « État profond » disposant d’une influence suffisante pour orienter les décisions politiques, sécuritaires et judiciaires.
Dans un tel contexte, l’opinion politique peut devenir un crime, le militant un accusé, et l’expression d’un désaccord une raison de poursuites.
Le plus grave est que le citoyen perd confiance dans l’État lui-même.
Où sont les chiites libanais ?

Une question centrale concerne le rôle des chiites libanais dans la prochaine phase.
Pendant longtemps, le Hezbollah s’est présenté comme le seul représentant des chiites. Mais les dernières années montrent une réalité différente : une part croissante des chiites refuse que leur avenir soit lié à des projets militaires régionaux.

Cette frange ne cherche pas l’affrontement, mais le retour à l’État. Elle veut être libanaise avant tout.

La voie du salut : deux missions

Le désarmement de toutes les forces en dehors de l’État et la centralisation des pouvoirs militaires et sécuritaires entre les mains des institutions officielles.

La transition d’un état de guerre permanente vers une logique de paix.
Le Liban ne peut pas se relever dans un contexte de conflit permanent.
De « Paris de l’Orient » à la « Suisse de l’Orient », le Liban ne doit pas être une arène de confrontation. Il doit devenir un pays neutre, stable et prospère, transformant sa diversité en richesse.

Début du chemin

La répression peut retarder les idées mais ne peut pas les effacer. La rencontre de Paris n’était qu’un premier pas.

Le Liban mérite une nouvelle chance : être un État, pas un champ de bataille.

 

Dr. Ahmad YASSINE

Écrivain et analyste politique libanais, docteur en géopolitique, professeur d’université et influenceur médiatique