Edito
16H17 - lundi 8 juin 2026

Déborah Journo : « Le boycott académique ou trois affaires pour une même mécanique discriminatoire »

 

Déborah Journo : « Le boycott académique ou trois affaires pour une même mécanique discriminatoire »

Trois affaires. Trois intellectuels de premier rang. Trois déprogrammations soudaines. Le schéma se répète avec une régularité qui ne semble plus laisser de place pour le doute : des universitaires et chercheurs sont écartés d’événements scientifiques, non pour la qualité de leurs travaux, mais pour leurs positions politiques exprimées ou pas, pour ce qu’ils sont, israéliens, ou perçus comme tels, pour leurs liens avec l’Etat d’Israël avérés ou supposés.

Il est temps de nommer ce type de dérive inacceptable que le droit nomme déjà : il s’agit de discriminations, point.

 

Trois cas, un même mécanisme

Tout d’abord, le professeur Shie Mannor, spécialiste internationalement reconnu de l’intelligence artificielle, était invité à intervenir lors du « Hi ! Paris Summer School », événement organisé du 7 au 10 juillet 2025 à l’École polytechnique, co-piloté par l’Institut polytechnique de Paris, HEC Paris et l’Inria, et subventionné à hauteur de près de 8 millions d’euros dans le cadre du plan France 2030.

Son nom figurait dans le programme officiel de l’événement, programme qui a depuis été modifié. Le 18 juin, un organisateur lui demande, selon ses propres termes dans un échange informel, s’il a bien effectué son service militaire. Le professeur Mannor a confirmé avoir servi dans une unité non combattante, vingt-cinq ans auparavant, dans le cadre du service militaire obligatoire israélien. Le lendemain, un e-mail lui signalait un « souci ». Le 2 juillet, il était congédié avec des remerciements polis. Une plainte a été déposée pour discrimination fondée sur la nationalité, l’origine ou l’opinion politique supposée en juillet 2025 ; le professeur Mannor attend toujours les suites données à cette plainte par le parquet de Paris.

Puis, la sociologue Eva Illouz, directrice d’études à l’EHESS et figure majeure de la sociologie contemporaine, est quant à elle déprogrammée d’une conférence sur « l’amour romantique et le capitalisme » à l’université Erasmus de Rotterdam en novembre 2025. Le laboratoire organisateur, le « Love Lab », a justifié cette décision par son ancienne affiliation à l’université hébraïque de Jérusalem, où elle avait longtemps enseigné. Autrement dit, avoir travaillé dans une université israélienne suffit à rendre une chercheuse persona non grata dans un établissement européen.

Récemment, Gérard Bensussan, philosophe, professeur émérite à l’université de Strasbourg, auteur d’une vingtaine d’ouvrages traduits dans le monde entier, dont le plus récent paru en 2025 « Des sadiques au cœur pur » analyse les nouvelles formes de la haine des juifs dont l’antisionisme contemporain, a lui aussi été déprogrammé d’une conférence sur le grand âge organisée par le collectif

« Rocher dans la tempête », sujet qui est pourtant au cœur de ses travaux les plus récents. Le motif invoqué : « le contexte tendu actuel » aurait rendu difficile d’assurer la sécurité du professeur et des participants, la conférence a été annulée.

 

Ce que dit le droit

Ces trois situations ne relèvent pas du débat d’idées. Elles relèvent du droit pénal et du droit civil.

L’article 225-1 du Code pénal définit la discrimination comme « toute distinction opérée entre les personnes physiques à raison de leur origine, de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie

ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion ». La nationalité israélienne, l’appartenance à la communauté juive, ou même la simple perception de cette appartenance par les organisateurs d’un événement, sont des critères protégés. Les déprogrammations décrites s’inscrivent précisément dans ce schéma : la décision est prise non sur la valeur scientifique de l’intervenant, mais sur ce qu’il représente aux yeux d’un groupe de pression.

L’article 225-2 aggrave les peines lorsque la discrimination consiste à « refuser la fourniture d’un bien ou d’un service » ce qui inclut l’accès à un événement professionnel rémunéré, comme c’était le cas pour le professeur Mannor. Les faits sont constitués, les preuves sont là.

Au-delà du pénal, la responsabilité civile des organisateurs est engagée dès lors que la rupture contractuelle résulte d’un motif discriminatoire. Lorsque l’événement est subventionné par des fonds publics, comme c’est le cas du « Hi ! Paris Summer School », le spectre des responsabilités engagées s’élargit : l’État finance indirectement une pratique que la loi réprime.

 

Un phénomène systémique

Ces affaires ne sont pas des accidents. Elles traduisent une logique qui s’est installée dans certains milieux académiques européens : le boycott des universitaires israéliens ou perçus comme proches d’Israël est présenté comme un acte militant, voire vertueux. Il s’habille du vocabulaire des droits humains pour mieux pratiquer ce qu’il prétend combattre l’exclusion fondée sur l’appartenance à un groupe.

Eva Illouz a elle-même diagnostiqué ce paradoxe : « Il y a un chaos immense aujourd’hui qui règne dans les universités. Les présidents veulent respecter la liberté d’expression mais n’arrivent pas à se positionner dans ce qui se présente comme un débat d’opinion, qui souvent n’en est pas un. » Ce n’est pas un débat d’opinion. C’est une discrimination, et elle doit être traitée comme telle.

Que des institutions financées sur fonds publics cèdent à ces pressions, parfois sans même l’assumer publiquement, à coups de motifs organisationnels fallacieux, est une atteinte à l’ordre républicain. La liberté académique n’est pas seulement un principe déontologique : elle est garantie par la loi. L’éviction d’un intervenant en raison de sa nationalité ou de ses origines y porte une atteinte directe.

La réponse à ces dérives ne peut être seulement symbolique. Elle doit être juridique, concrète, et produire des effets. Les institutions qui cèdent au boycott doivent savoir qu’elles s’exposent à des poursuites. Les subventions publiques ne peuvent financer l’impunité.

 

Déborah Journo avocate au Barreau de Paris et Présidente de l’association Actions Avocats