
Il est des femmes dont la disparition marque davantage que la fin d’une vie. Elle referme un chapitre de notre histoire nationale, une certaine idée de la France, de l’engagement, du devoir et de la fidélité. Avec la disparition de Bernadette Chirac à l’âge de 93 ans, c’est une figure familière, respectée et profondément française qui nous quitte.
L’histoire retiendra Jacques Chirac comme l’un des présidents les plus populaires de la Ve République. Mais ceux qui connaissent la politique savent qu’aucune grande destinée ne s’écrit seul. Derrière l’homme d’État, derrière le maire de Paris, le Premier ministre, le président de la République, il y avait une femme. Une femme de caractère. Une femme de convictions. Une femme qui, souvent dans l’ombre mais jamais effacée, a contribué à façonner une partie de cette aventure politique hors du commun.
Née Bernadette Chodron de Courcel dans une ancienne famille de l’aristocratie française, elle portait en elle cette élégance discrète, cette éducation exigeante et ce sens du devoir qui caractérisent les grandes lignées lorsqu’elles considèrent que leurs privilèges créent d’abord des obligations. Mais Bernadette Chirac ne s’est jamais contentée d’être l’épouse de. Elle aurait pu rester dans les salons, dans les réceptions officielles ou dans les coulisses du pouvoir. Elle a choisi le terrain, les électeurs, les campagnes et les combats locaux.
Élue conseillère générale de Corrèze pendant plus de trente-cinq ans, de 1979 à 2015, elle demeure à ce jour une exception dans l’histoire des Premières dames françaises. La seule à avoir exercé durablement un mandat politique en son nom propre. Dans cette Corrèze que les Chirac ont tant aimée, elle s’est imposée par sa proximité, son travail et sa ténacité. Ceux qui l’ont croisée sur les marchés, dans les villages ou lors des cérémonies locales savent combien elle prenait au sérieux cette mission de représentation populaire.
On a parfois caricaturé Bernadette Chirac. On a moqué son franc-parler, son style, ses remarques parfois abruptes. Mais cette authenticité était précisément ce qui la rendait attachante. Elle n’était pas un produit de communication. Elle ne cherchait pas à plaire aux modes du moment. Elle assumait ce qu’elle était. Dans une époque où la politique devient souvent une affaire d’image et de marketing, cette sincérité apparaît aujourd’hui comme une qualité rare.
Et puis il y eut l’immense aventure des Pièces Jaunes. Des générations de Français gardent le souvenir de ces petites boîtes en carton déposées dans les écoles, les commerces ou les bureaux de poste. Derrière cette opération devenue emblématique, il y avait une conviction simple : améliorer le quotidien des enfants hospitalisés. Grâce à son engagement inlassable, des milliers de projets ont vu le jour dans les hôpitaux français. Des millions d’enfants et de familles ont bénéficié d’un peu plus d’humanité dans l’épreuve de la maladie. Là encore, Bernadette Chirac ne recherchait pas les honneurs. Elle cherchait l’efficacité.
La France traverse aujourd’hui une époque de doutes, de fractures et de remises en question. En regardant le parcours de Bernadette Chirac, on mesure ce que signifiaient autrefois l’engagement public, la fidélité à un territoire, le sens du service et la permanence des convictions. Elle incarnait une génération qui considérait que la politique n’était pas seulement un métier ou une carrière, mais une responsabilité.
Au moment où elle rejoint Jacques Chirac dans la mémoire des Français et, pour ceux qui croient, dans l’éternité, il convient de lui rendre l’hommage qu’elle mérite. Celui d’une épouse fidèle, d’une mère attentive, d’une élue enracinée, d’une femme libre et d’une grande dame de la République.
Bernadette Chirac était austère, froide et distante pour certains. Mais le fait que l’excellent film Bernadette, avec Catherine Deneuve dans son rôle, à voir ou revoir en forme d’hommage, ait été « autorisé » prouvait la pointe de distance qui caractérisait la famille.
Oui, derrière un grand homme, il y a souvent une grande dame. Mais Bernadette Chirac fut davantage encore. Elle fut une personnalité à part entière. Et c’est précisément pour cela que beaucoup de Français la pleurent aujourd’hui.
Michel Taube




















