Edito
10H24 - mercredi 3 juin 2026

Quad : Marco Rubio à New Delhi ou les non-alignés version XXIème siècle. L’édito de Michel Taube

 
Quad : Marco Rubio à New Delhi ou les non-alignés version XXIème siècle. L’édito de Michel Taube

Le secrétaire d’État américain Marco Rubio (g) et le ministre indien des Affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar ont signé un protocole d’accord à New Delhi, le 26 mai 2026

Connaissez-vous le Quad ? Non pas le cycle à moteur tout-terrain mais le Dialogue quadrilatéral pour la sécurité, groupe de coopération militaire et diplomatique informelle entre les États-Unis, l’Inde, le Japon et l’Australie.

La visite en Inde le 23 mai dernier du secrétaire d’État américain Marco Rubio pour participer à la réunion des ministres des Affaires étrangères du Quad n’avait rien d’un simple déplacement diplomatique de routine. Dans un contexte de tensions commerciales, de recomposition géopolitique et d’incertitudes stratégiques en Indo-Pacifique, ce voyage ressemblait davantage à une opération de clarification entre deux démocraties devenues indispensables l’une à l’autre… mais pas toujours alignées.

Pour Marco Rubio, ce fut sa première visite officielle en Inde depuis sa nomination à la tête de la diplomatie américaine. 

Et derrière les images protocolaires, une question domina toutes les autres : les États-Unis et l’Inde sont-ils encore capables de construire une relation stratégique stable dans un monde devenu profondément transactionnel ?

Le cœur diplomatique de la visite était évidemment la réunion du Quad, ce partenariat stratégique réunissant l’Inde, les États-Unis, le Japon et l’Australie. Créé pour renforcer la coopération dans l’Indo-Pacifique, le Quad s’est progressivement imposé comme un cadre de concertation sur la sécurité maritime, les chaînes d’approvisionnement, les technologies critiques, les minerais stratégiques, la cybersécurité et la stabilité régionale face à la montée en puissance chinoise. 

Mais ces derniers mois, certains observateurs s’interrogent sur son véritable dynamisme. L’absence d’un sommet des dirigeants en 2025 a alimenté les doutes sur la cohésion politique du groupe.

Marco Rubio a donc voulu rassurer. Il a qualifié le Quad de « pilier » et de « pierre angulaire » de la stratégie américaine dans la région Indo-Pacifique. 

Le message est clair : malgré les turbulences de la politique américaine, Washington ne souhaite pas abandonner le terrain asiatique à Pékin.

Pourtant, derrière les déclarations officielles, les relations entre Washington et New Delhi traversent une phase plus délicate qu’au cours de la dernière décennie.

Les tensions commerciales provoquées par les droits de douane américains, les divergences sur les achats indiens de pétrole russe, ou encore le rapprochement récent entre Washington et Islamabad ont nourri une certaine méfiance côté indien. 

L’administration américaine cherche aujourd’hui à stabiliser cette relation sans pour autant renoncer à ses priorités économiques.

L’Inde, elle, avance avec prudence.

Car New Delhi refuse désormais toute logique d’alignement automatique. La diplomatie indienne privilégie ce qu’elle appelle « l’autonomie stratégique » : coopérer avec les États-Unis, sans devenir dépendante de Washington. C’est le choix de politique étrangère de Narendra Modi.

Les discussions entre Marco Rubio, le Premier ministre Narendra Modi et le ministre indien des Affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar ont porté sur plusieurs dossiers structurants : énergie, défense, technologies émergentes, sécurité maritime, intelligence artificielle et résilience des chaînes d’approvisionnement.

Les États-Unis souhaitent notamment accroître leurs exportations énergétiques vers l’Inde afin de réduire la dépendance indienne aux hydrocarbures russes. 

De son côté, l’Inde cherche surtout à diversifier ses partenariats sans se laisser enfermer dans la rivalité sino-américaine.

Autrement dit : coopérer avec Washington, sans rompre avec Moscou ; dialoguer avec l’Occident, sans tourner le dos au Sud global.

Un exercice d’équilibriste devenu la marque de fabrique de la diplomatie indienne.

Le Quad reste important. Le partenariat indo-américain aussi. Mais New Delhi ne veut pas être le simple maillon asiatique d’une stratégie américaine de containment contre la Chine.

Et Washington commence progressivement à comprendre qu’avec l’Inde, la relation ne pourra fonctionner qu’entre partenaires… pas entre protecteur et protégé.

Car la visite de Marco Rubio à New Delhi a montré finalement à quel point le monde change.

Pendant des décennies, les alliances étaient relativement simples : un camp contre un autre.

Aujourd’hui, les grandes puissances intermédiaires – Inde, Turquie, Arabie saoudite, Brésil – refusent de choisir entre Washington et Pékin. Elles veulent négocier avec tous, défendre leurs intérêts propres et affirmer leur souveraineté stratégique.

L’Inde incarne probablement mieux que quiconque cette nouvelle réalité. Et elle compte bien être un des champions de ce non-alignement du XXIème siècle !

 

Michel Taube

Directeur de la publication