Opinion Outre-Mer
11H23 - mercredi 3 juin 2026

Chlordécone : tout cela pour cela ? L’édito Outre-mer de Michel Taube

 
Chlordécone : tout cela pour cela ? L'édito Outre-mer de Michel Taube

© Nathanaël Mergui/Mutualité française

Enfin.

Après des décennies de silence, de déni, d’incompréhensions, de procédures, de rapports, de commissions et de polémiques, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité la proposition de loi portée par le député Élie Califer reconnaissant la responsabilité de l’État dans le scandale du chlordécone et prévoyant l’indemnisation des victimes. Une avancée symbolique importante qu’il faut saluer sans réserve. Parce que la vérité est toujours préférable au mensonge. Parce que la reconnaissance est toujours préférable à l’indifférence. Parce qu’un peuple a besoin d’être entendu avant d’être réconcilié.

La ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, a trouvé les mots justes en rappelant que « ce vote n’est pas un point d’arrivée » mais qu’il doit désormais « se traduire par des progrès concrets pour les victimes ». Elle a également souligné que cette loi « reconnaît une réalité que les habitants de Guadeloupe et de Martinique portent depuis des décennies ». Oui, cette reconnaissance était nécessaire. Oui, l’État porte sa part de responsabilité dans ce drame sanitaire, environnemental, agricole et économique. Oui, il était temps que la République le dise clairement.

Mais une question demeure. Une question que personne ne semble vouloir poser franchement.

À quoi bon reconnaître la responsabilité de l’État sans évoquer celle des autres acteurs de cette histoire ? À quoi bon désigner Paris comme unique coupable lorsque tant de décisions ont été prises localement, soutenues localement ou acceptées localement ? Les élus de l’époque n’étaient-ils pas informés et intéressés à la situation de l’époque ? Les administrations locales n’ont-elles jamais failli ? Réduire le scandale du chlordécone à une faute exclusive de l’État revient à simplifier une histoire complexe que la ministre elle-même a refusé de caricaturer lorsqu’elle a rappelé que reconnaître les faits « ne revient ni à désigner un responsable unique, ni à simplifier une histoire complexe ».

Qui ose rappeler que le chlordécone était la seule solution disponible à l’époque pour éviter l’effondrement et la disparition de toute une filière de la menace du charançon ?

Au-delà de la repentance institutionnelle, une autre interrogation surgit. Tout cela pour cela ?

Car les Martiniquais et les Guadeloupéens n’attendent pas seulement des excuses. Ils attendent des résultats. Ils attendent des indemnisations plus rapides. Ils attendent des solutions pour leurs terres agricoles. Ils attendent des réponses pour les pêcheurs pénalisés, les agriculteurs touchés, les familles inquiètes. Ils attendent que la recherche progresse. Ils attendent que la vie quotidienne s’améliore.

Sur ce point, il faut reconnaître que des actions concrètes existent déjà. La stratégie Chlordécone mobilise aujourd’hui plus de 130 millions d’euros à l’horizon 2030, plus de 150 acteurs, des milliers de contrôles alimentaires chaque année, près de 80 000 dosages sanguins réalisés et des dispositifs d’accompagnement pour les populations exposées. Ces efforts sont réels. Ils demeurent cependant largement méconnus du grand public et insuffisants au regard de l’ampleur du traumatisme.

La filière banane par exemple est structurée, organisée, mobilisée pour obtenir des allègements de normes et développer l’économie locale. 

La véritable question n’est donc plus celle de la reconnaissance. Elle est celle de l’efficacité et de l’avenir.

Les Antilles françaises n’ont pas besoin d’un éternel procès du passé. Elles ont besoin d’une mobilisation générale tournée vers l’avenir. Il faut continuer à indemniser, à dépolluer lorsque c’est possible, à accompagner les agriculteurs, à sécuriser les productions alimentaires, à soutenir la recherche scientifique et à restaurer la confiance entre les citoyens et les institutions.

La mémoire est indispensable. La justice est nécessaire. Mais aucune société ne se construit durablement dans la seule contemplation de ses blessures.

Le vote de cette loi est une étape. Une étape importante. Sans doute même historique.

Maintenant, regardons devant nous et agissons.

Les Martiniquais et les Guadeloupéens méritent mieux qu’une simple reconnaissance. Ils méritent des résultats.

 

Michel Taube