
Il y a des hommes politiques qui occupent des fonctions. Et il y a ceux qui incarnent une époque, une ville, une certaine idée de la France. André Santini appartenait à cette seconde catégorie. Avec sa disparition à l’âge de 85 ans, c’est une figure singulière de la vie publique française qui s’éteint. Un homme libre. Un bâtisseur. Un centriste de conviction comme député et dirigeant de l’UDI. Un élu qui, pendant près d’un demi-siècle, a démontré qu’il était possible de transformer un territoire sans renier son identité.
André Santini n’était pas un professionnel de la communication fabriqué par les cabinets de conseil. Il était une personnalité. Une vraie. De celles que l’on ne rencontre plus guère dans une vie politique devenue souvent uniforme, prudente, formatée. Chez lui, il y avait du panache, de l’humour, parfois de l’excès, souvent de la provocation, toujours du caractère. Il cultivait l’art de la formule comme d’autres cultivent les réseaux sociaux. Ses bons mots faisaient rire l’Assemblée nationale. Ses colères étaient célèbres. Il avait même trouvé sa place parmi les sociétaires des Grosses Têtes, preuve qu’il savait manier l’esprit autant que le pouvoir.
Son humour pouvait être féroce. L’homme avait été plusieurs fois lauréat du prix de l’humour politique, comme nous le rappelle André Lévy, maire adjoint d’Issy-les-Moulineaux chargé de l’éducation. Parmi ses citations fameuses : « Si Saint-Louis rendait la justice sous un chêne, Arpaillange [ancien ministre de la justice] la rendait comme un gland. » Mais avec ce genre d’hommes, nous restons convaincu qu’on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui.
Son goût du cigare était célèbre, du Parlement à Dick Rivers qui le saluait encore en décembre dernier lors de la Nuit de l’amateur de cigare, Nous aurions tant voulu en fumer un avec lui !
Né dans un milieu modeste, formé au droit, aux sciences politiques et au japonais, André Santini est l’exemple même de cette méritocratie républicaine qui permit à tant de Français de sa génération de s’élever par le travail, l’engagement et le talent. Gaulliste de culture, centriste par conviction, libéral par tempérament, il croyait à la liberté économique, à l’initiative individuelle, à la décentralisation et à l’autorité de l’État lorsqu’elle est exercée avec discernement.
Son parcours national fut fort respectable. Député pendant plus de vingt ans, plusieurs fois ministre sous Jacques Chirac, premier ministre de la première cohabitation, puis Nicolas Sarkozy et François Fillon, il traversa les alternances sans jamais renoncer à son indépendance d’esprit. Il appartenait à cette famille politique du centre droit qui refusait les postures idéologiques et privilégiait le pragmatisme. Son engagement reposait sur une conviction simple : l’action publique doit améliorer concrètement la vie des citoyens.
Mais c’est à Issy-les-Moulineaux que son œuvre prend toute sa dimension. Lorsqu’il accède à la mairie en 1980, la ville porte encore les stigmates de son passé industriel. Quarante-six ans plus tard, elle est devenue l’une des communes les plus innovantes de France. Sous son impulsion, les friches des bords de Seine se transforment en quartiers modernes. Les entreprises du numérique affluent. Microsoft, Orange, Capgemini et bien d’autres choisissent Issy. Les infrastructures se développent. Les espaces publics se modernisent. La ville devient un laboratoire de la révolution numérique avant même que le terme de « smart city » ne soit à la mode.
Cette vision dépassait largement les frontières de sa commune. Pendant quarante-trois ans, André Santini présida le Syndicat des eaux d’Île-de-France. Une responsabilité immense exercée avec une rigueur reconnue bien au-delà de sa famille politique. Là encore, il pensait le long terme. Il savait que les grandes infrastructures, comme les grandes villes, se construisent sur plusieurs décennies et non au rythme des échéances électorales.
Ces dernières années, les habitants d’Issy-les-Moulineaux le voyaient moins. La maladie l’affaiblissait. Ses apparitions devenaient plus rares. Son corps trahissait peu à peu une énergie qui semblait pourtant inépuisable. Beaucoup auraient pensé que le temps était venu de passer la main. Mais les Isséens en décidèrent autrement. En mars dernier encore, ils le réélisaient pour un neuvième mandat.
Pourquoi ? Parce que les Issénes l’aimaient ! Parce que, au-delà du maire, ils voyaient en lui une figure tutélaire. Un sage. Une mémoire vivante de leur ville. Un repère. Dans une époque où tout semble provisoire, Santini incarnait la permanence. Dans une société marquée par la défiance, il conservait l’affection d’une grande partie de ses administrés.
Bien sûr, comme toute personnalité de premier plan, son parcours ne fut pas exempt de controverses, de polémiques ou de procédures judiciaires. L’histoire les examinera avec la distance nécessaire. Mais lorsqu’une ville entière pleure aujourd’hui son maire, lorsqu’une génération d’habitants mesure le chemin parcouru depuis 1980, c’est d’abord l’œuvre accomplie qui demeure.
Reste désormais une question : celle de l’après-Santini. Son premier adjoint Thierry Lefevre, et toute l’équipe municipale, auront à coeur de préserver l’héritage d’André Santini tout en ouvrant un nouveau chapitre. La succession d’un homme qui a régné près d’un demi-siècle sur sa ville constitue toujours un défi redoutable. Car on ne remplace pas facilement une institution.
André Santini appartenait à cette génération d’élus qui considéraient leur mandat comme un engagement total, presque une vocation. Il laisse derrière lui une ville transformée, une empreinte politique durable et le souvenir d’un personnage profondément français : libre, insolent, visionnaire, attachant, excessif parfois, mais toujours vivant.
REste une donnée
À l’heure où tant de responsables politiques se ressemblent, André Santini restera précisément dans les mémoires parce qu’il ne ressemblait à personne.
Michel Taube


















