
Modène, 16 mai 2026. Salim El Koudri, un homme d’origine marocaine âgé d’une trentaine d’années, fonce délibérément sur des piétons dans le centre-ville italien. Huit blessés, dont quatre grièvement. Une femme perd ses jambes. Il sort de sa voiture, couteau en main, avant d’être maîtrisé par les forces de l’ordre. Trois jours plus tard, le Premier ministre koweïtien, Sheikh Ahmed Abdullah Al-Ahmad Al-Sabah, déroule le tapis rouge à Athènes pour le premier sommet géopolitique et d’investissement euro-Golfe. L’Europe pleure ses morts le matin. Elle signe des accords énergétiques, numériques et d’infrastructure l’après-midi. Cette chronologie n’est pas une coïncidence. C’est un symbole.
Le Koweït sait jouer sa partition. Il envoie son Premier ministre en Grèce avec un discours rassurant : coopération énergétique, investissements stratégiques, transformation numérique, infrastructures. Sur le papier, c’est séduisant. Le Koweït veut montrer qu’il est ouvert, moderne, démocratique, comme font déjà l’Arabie saoudite, les Émirats, le Qatar. Ils achètent des clubs de football, des gratte-ciel, des tableaux. Ils organisent des sommets. Ils sourient aux caméras. Mais derrière le sourire diplomatique, la réalité est autre. Le Koweït n’est pas un partenaire comme les autres. Le Koweït est un État qui, depuis des décennies, constitue l’une des plaques tournantes du financement du terrorisme islamiste, et qui continue, aujourd’hui, de financer l’islam politique en Europe via des réseaux structurés, documentés, et pourtant ignorés par Bruxelles.
En mars 2014, David Cohen, alors sous-secrétaire au Trésor américain, a qualifié le Koweït de « l’épicentre du financement des groupes terroristes en Syrie ». Il a mis en garde contre le ministre koweïtien de la Justice et des Affaires islamiques, Nayef al-Ajmi, qui avait « un historique de promotion du djihad en Syrie ». Ce ministre a fini par démissionner en mai 2014, non pas par choix moral, mais sous la pression américaine. En avril de la même année, des responsables de l’administration Obama ont révélé que des individus et des organisations caritatives koweïtiennes avaient fourni des centaines de millions de dollars à des terroristes liés à Al-Qaïda dans la guerre civile syrienne, constituant ainsi la plus grande source de financement de ces militants. Le 6 août 2014, le Département du Trésor américain a désigné comme terroristes Shafi al-Ajmi et Hajjaj al-Ajmi, deux clercs koweïtiens, pour leur soutien au Front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda. Shafi al-Ajmi collectait de l’argent « sous couvert de charité » sur les réseaux sociaux, puis le livrait en personne aux terroristes. Il achetait et faisait passer des armes pour le compte du groupe. Hamid al-Ali, un autre clerc koweïtien, avait déjà été désigné comme terroriste par Washington dès décembre 2006 pour avoir financé Al-Qaïda. Il émettait des fatwas approuvant les attentats-suicides et la tactique consistant à faire s’écraser des avions sur des bâtiments.
Et ce n’est pas fini. En 2003, Richard Clarke, ancien coordinateur national pour la sécurité américain, a témoigné devant le Sénat que plusieurs opérations d’Al-Qaïda avaient été associées à la Fraternité musulmane koweïtienne, dont Khalid Sheikh Mohammed, le cerveau du 11-Septembre, et Ramsi Yousef, l’auteur de l’attentat du World Trade Center en 1993. Clarke a révélé que le gouvernement koweïtien finançait des organisations caritatives contrôlées par la Fraternité musulmane, comme Lajnat al-Dawa, désignée comme soutien d’Al-Qaïda par le Trésor américain et l’ONU en janvier 2003. Le Koweït n’est donc pas un pays qui a eu des problèmes passagers. C’est un État qui a été, pendant des années, la pompe à fric du terrorisme mondial, et qui continue de l’être.
Le 11 avril 2026, un mois avant le sommet d’Athènes, le ministère de l’Intérieur koweïtien annonce le démantèlement d’une cellule de vingt-quatre membres accusés de financer des organisations terroristes. Parmi eux, cinq anciens députés koweïtiens. Pas des marginaux, pas des hors-la-loi isolés. Des élus, des représentants du peuple. Ces vingt-quatre personnes collectaient des fonds sous couvert d’organisations religieuses et caritatives, puis les détournaient vers des entités terroristes à l’étranger. Elles utilisaient des pharmacies et des entreprises commerciales comme façades. Ce n’était pas une opération amateur. C’était un système. Et ce n’est pas un cas isolé. En mars 2026, le Koweït avait déjà arrêté seize personnes liées au Hezbollah, dont quatorze Koweïtiens et deux Libanais, pour un complot de sabotage. Le message est clair : le problème du financement du terrorisme au Koweït n’est pas résolu. Il est structurel. Il touche l’élite politique. Il perdure. Et pourtant, l’Europe accueille ce même État comme partenaire privilégié.
Le Koweït ne finance pas seulement la guerre au Moyen-Orient. Il finance aussi la construction de mosquées et d’associations en Europe via un réseau structuré et documenté. Le Europe Trust, basé au Royaume-Uni, est le bras financier de la Fédération des organisations islamiques en Europe, identifiée comme le parapluie de la Fraternité musulmane sur le continent. Selon le Middle East Quarterly, ce trust canalise l’argent du Golfe vers des groupes sympathisants de la Fraternité musulmane en Europe, principalement pour construire des mosquées, et il est largement financé par le Koweït. La mosquée Bleue d’Amsterdam est financée entièrement par le Koweït via le Europe Trust Nederland. Son président n’est autre que le ministre koweïtien des Affaires religieuses, Mutlaq al-Qarawi. Une des organisations islamiques les plus actives des Pays-Bas est donc dirigée non pas par un citoyen néerlandais, mais par le gouvernement koweïtien. La mosquée Al Salam de Rotterdam, la plus grande mosquée d’Europe occidentale, dirigée par Nooh al-Kaddo, également administrateur du Europe Trust, a été financée par la fondation Makhtoum des Émirats arabes unis. Le trust est impliqué dans des propriétés en France, Grèce, Roumanie et Allemagne. En Belgique, la Ligue des Musulmans de Belgique aurait reçu environ cent cinquante mille euros du Koweït selon un rapport de 2016, pour financer ses centres islamiques.
Le Europe Trust est dirigé par Ahmed Al-Rawi, ancien président de la FIOE et leader de la Fraternité musulmane au Royaume-Uni. En 2004, il a signé une déclaration soutenant les soulèvements contre la saleté de l’occupation en Irak et en Palestine, et a refusé de condamner les attaques contre les forces de la coalition. Le Centre culturel islamique d’Irlande, lié au Europe Trust, héberge le Conseil européen de la fatwa et de la recherche, dirigé par le cheikh égyptien Yusuf al-Qaradawi, celui qui a défendu les attentats-suicides et prôné la peine de mort pour les homosexuels selon l’Irish Independent. Le Koweït ne construit pas des mosquées. Il construit des chevaux de Troie idéologiques.
En octobre 2024, le GAFI et le MENAFATF ont publié leur évaluation mutuelle du Koweït, et le verdict est sans appel. Le Koweït a une compréhension limitée du risque de financement du terrorisme. Il existe des déficiences techniques et pratiques empêchant la mise en œuvre des sanctions financières ciblées. Le comité antiterroriste koweïtien a le pouvoir de geler les actifs, mais n’a jamais pris une seule décision dans ce sens. Il n’existe pas de cadre légal pour saisir les actifs liés au terrorisme, et sans cette base légale, les mesures sont inapplicables. Les investigations sur le financement du terrorisme reposent principalement sur des renseignements étrangers, pas sur des capacités propres. Le Koweït est sur la liste grise du GAFI comme pays présentant des déficiences stratégiques en matière de lutte anti-blanchiment. Résultat : le Koweït promet la transparence, mais ne la pratique pas. Il promet la coopération, mais dépend des autres pour enquêter. Il promet la sécurité, mais ne gèle jamais un seul actif terroriste. Et c’est cet État-là que l’Europe invite à Athènes pour signer des accords stratégiques.
Le 16 mai 2026, Salim El Koudri transforme sa voiture en arme à Modène. Huit victimes, des vies brisées. L’Europe condamne, pleure, promet la fermeté. Trois jours plus tard, le même Europe ouvre ses portes au Premier ministre koweïtien. On parle énergie, on parle numérique, on parle investissements. On ne parle pas de Lajnat al-Dawa. On ne parle pas du Europe Trust. On ne parle pas des vingt-quatre financiers arrêtés en avril, dont cinq anciens députés. On ne parle pas de la liste grise du GAFI. On ne parle pas des centaines de millions versés à Al-Qaïda en Syrie. Cette Europe-là est schizophrène. Elle décrète des minutes de silence le matin pour les victimes de l’islamisme. Elle déroule le tapis rouge l’après-midi pour les États qui l’ont financé.
Ce sommet aurait dû être l’occasion d’imposer une doctrine claire. Aucun partenariat économique sans garanties politiques, sécuritaires et idéologiques. Aucun investissement stratégique sans transparence totale sur l’origine des fonds. Aucun accord énergétique ou numérique sans engagement public, écrit et vérifiable contre tout financement de l’islam politique en Europe. Le Koweït, comme tout partenaire du Golfe, doit être mis devant ses responsabilités. S’il veut renforcer ses liens avec l’Europe, il doit prouver que cette coopération ne servira jamais de cheval de Troie à des réseaux d’influence religieuse ou idéologique hostiles aux valeurs démocratiques européennes. Il doit prouver que le Europe Trust ne financera plus une seule mosquée en Europe sans contrôle total des flux. Il doit prouver que ses ministres des Affaires religieuses ne dirigeront plus des organisations islamiques sur le sol européen. Il doit prouver que ses anciens députés ne financeront plus le terrorisme sous couvert de charité. Il doit sortir de la liste grise du GAFI, non pas par des promesses, mais par des actes.
L’Europe n’a pas besoin de partenaires qui achètent son silence. Elle a besoin de partenaires qui respectent ses lois, ses valeurs et sa sécurité. Le temps de la naïveté est terminé. L’argent du Golfe ne peut plus être accueilli les yeux fermés. On ne peut pas, d’un côté, pleurer les victimes de Modène, de Paris, de Bruxelles, de Nice, de Berlin, et de l’autre, signer des contrats avec des États qui figurent sur la liste grise du GAFI, qui ont financé Al-Qaïda, qui dirigent des réseaux fréristes en Europe, qui envoient leurs ministres présider des trusts islamiques à Amsterdam.
Le Koweït joue la carte de l’ouverture économique pour faire oublier sa réalité sécuritaire. Comme l’Arabie saoudite avec ses concerts et ses stades. Comme le Qatar avec ses musées et ses universités. Comme les Émirats avec leurs gratte-ciel et leurs îles artificielles. Mais l’argent ne lave pas tout. Les mosquées financées par le Koweït ne disparaissent pas parce que le Premier ministre sourit à Athènes. Les réseaux fréristes du Europe Trust ne se dissolvent pas parce qu’on signe un accord sur les énergies renouvelables. Les vingt-quatre financiers arrêtés en avril ne deviennent pas des citoyens modèles parce qu’on leur ouvre le marché européen.
L’Europe doit choisir. Protéger ses citoyens ou continuer à vendre sa vigilance au plus offrant. Le sommet d’Athènes n’est pas une victoire diplomatique. C’est un avertissement. Si l’Europe signe sans exiger, elle signe son renoncement.
Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo-marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il analyse les enjeux de société, les questions de gouvernance et les mutations du monde contemporain.


















