
Une crise de vérité nationale
Il arrive un moment dans la trajectoire d’un pays où les mots deviennent insuffisants pour atténuer la violence des faits. Un moment où la réalité s’impose, nue, brutale, irréfutable. Le Maroc traverse aujourd’hui ce moment de vérité. Ce qui se joue sous nos yeux dépasse de loin une simple tension sociale ou une controverse politique. Il s’agit d’une crise de légitimité, d’une crise de confiance et, plus profondément encore, d’une crise morale qui touche au cœur même du contrat social.
D’un côté, une représentation politique de plus en plus contestée. De l’autre, une population de plus en plus vulnérable. Et entre les deux, un vide dangereux, celui de la confiance disparue.
Une représentation politique fragilisée
Car il faut avoir le courage de nommer les choses : une partie significative des Marocains ne se reconnaît plus dans ses représentants. Ce constat ne relève ni de l’exagération ni de la posture militante. Il est nourri par des faits répétés, documentés, observés depuis des années. Le clientélisme électoral, l’influence de l’argent dans les campagnes, les soupçons d’achat de voix ne sont plus des anomalies isolées.
Lors des élections de 2021, le Collectif Associatif pour l’Observation des Élections relevait des tentatives d’achat de voix concernant plus de 11 % des candidats observés. La Cour des comptes elle-même a mis en lumière les limites du contrôle des dépenses électorales. Ces éléments ne permettent pas de généraliser abusivement, mais ils suffisent à installer une perception durable : celle d’un système politique fragilisé, où l’accès aux responsabilités peut dépendre davantage des moyens financiers et des réseaux d’influence que du mérite ou de l’engagement.
Et dans une démocratie, la perception finit toujours par produire des effets politiques réels. Lorsque la confiance s’effondre, la légitimité vacille. Lorsque la légitimité vacille, l’autorité devient contestée. Et lorsque l’autorité devient contestée, l’État lui-même se fragilise.
La violence sociale des démolitions
C’est dans ce contexte de défiance que se déploie aujourd’hui une politique publique qui agit comme un révélateur brutal : celle des démolitions d’habitations jugées insalubres. Depuis plusieurs semaines, dans différentes villes du Royaume, des opérations de destruction ont été menées à un rythme soutenu.
À Casablanca, notamment, dans des quartiers populaires comme Derb Soufi, des habitants ont vu leurs maisons détruites dans des conditions dénoncées par la presse et les acteurs locaux : expulsions précipitées, indemnisations insuffisantes, absence de solutions de relogement immédiates. Derrière ces opérations, il y a des chiffres, mais surtout des vies humaines : des centaines, parfois des milliers d’habitations concernées, des familles entières déplacées, des enfants déscolarisés, des femmes plongées dans l’incertitude, des personnes âgées brutalement déracinées.
L’argument officiel — la lutte contre l’habitat insalubre — est incontestable sur le principe. Mais la méthode pose une question fondamentale : peut-on corriger une illégalité en produisant une injustice ? Peut-on moderniser en fragilisant ? Peut-on appliquer la loi sans garantir la dignité ?
Car un État moderne ne commence pas par détruire. Il commence par protéger.
Ce qui se joue ici est une inversion profonde des priorités publiques : la norme administrative prend le pas sur la protection sociale, l’urgence d’exécution sur la justice des décisions, la logique technique sur la réalité humaine.
Le traumatisme non résolu du séisme d’Al Haouz
Et cette contradiction devient encore plus flagrante lorsqu’on la confronte à la gestion des conséquences du séisme d’Al Haouz. Cette catastrophe a fait 2 946 morts, 5 674 blessés et touché près de 2,8 millions de personnes dans environ 3 000 localités. Près de 50 000 habitations ont été détruites ou gravement endommagées.
En réponse, un programme de reconstruction estimé à 120 milliards de dirhams a été annoncé. Plus de 60 000 familles ont été ciblées par des aides, et environ 6,9 milliards de dirhams ont été distribués, dont 4,5 milliards consacrés à la reconstruction et 2,4 milliards en aides d’urgence.
Sur le papier, ces chiffres traduisent une mobilisation importante. Mais sur le terrain, la réalité demeure contrastée. Des milliers de familles ont continué pendant de longs mois, et parfois encore aujourd’hui, à vivre dans des conditions précaires. Des retards ont été signalés, des lenteurs administratives dénoncées, et un sentiment d’abandon s’est progressivement installé dans certaines zones sinistrées.
L’écart entre les montants annoncés et la réalité vécue pose une question essentielle, au cœur de toute démocratie : celle de la transparence et de la redevabilité. Où va l’argent public ? Comment est-il distribué ? Qui en contrôle l’utilisation ?
Un gouvernement sous pression et contesté
Dans un contexte de confiance, ces questions appellent des réponses techniques. Dans un contexte de défiance, elles deviennent politiques.
Et c’est ici que la responsabilité du gouvernement dirigé par Aziz Akhannouch prend toute son ampleur. Depuis 2021, l’exécutif affiche des ambitions claires : modernisation économique, État social, amélioration des conditions de vie. Mais dans la réalité quotidienne de nombreux citoyens, le bilan est perçu comme insuffisant, voire décevant.
Les années 2022 et 2023 ont été marquées par une inflation atteignant 6,1 % puis 6,6 %, entraînant une érosion significative du pouvoir d’achat. Le chômage a dépassé les 13 %, touchant plus de 1,6 million de personnes. Dans le même temps, le coût de la vie a augmenté de manière sensible, accentuant la pression sur les classes moyennes et populaires.
À cela s’ajoute un recours accru à l’endettement public, qui interroge sur la soutenabilité du modèle économique et sur les équilibres à long terme. Mais au-delà des indicateurs macroéconomiques, c’est un sentiment diffus mais puissant qui s’installe : celui d’un décalage entre les discours et les réalités, entre les promesses et les résultats, entre les décisions et leurs effets concrets sur la vie des citoyens.
Les critiques, aujourd’hui, ne sont plus marginales. Elles sont devenues structurantes. Elles portent sur le manque de transparence, sur le déficit de redevabilité, sur la difficulté à traduire des ressources importantes en résultats tangibles. Que ces critiques soient totalement fondées ou partiellement exagérées importe moins que leur impact : elles fragilisent la confiance dans l’action publique.
Un choix historique pour le Maroc
Et dans ce contexte, chaque décision brutale — chaque maison détruite, chaque famille déplacée — prend une dimension politique beaucoup plus large.
Car la question qui se pose désormais est simple, mais fondamentale : dans quel ordre place-t-on les priorités d’un État ? Peut-on prétendre construire la modernité en fragilisant les plus vulnérables ? Peut-on parler de développement lorsque la dignité humaine devient secondaire ?
Un pays ne s’effondre pas seulement sous le poids de ses difficultés économiques. Il s’effondre lorsque ses citoyens cessent de croire qu’ils comptent.
Le Maroc est aujourd’hui à un carrefour. Il peut continuer sur cette trajectoire, au risque de voir s’installer une fracture durable entre le peuple et ses institutions. Ou il peut choisir une autre voie : celle de la transparence, de la responsabilité, de la réforme en profondeur des pratiques politiques, et surtout, celle de la dignité humaine comme fondement de toute action publique.
Car à force de démolir les maisons des plus fragiles sans reconstruire la confiance, ce n’est pas seulement l’habitat que l’on détruit.
C’est la légitimité même de l’État qui se fissure.
Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo-marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il analyse les enjeux de société, les questions de gouvernance et les mutations du monde contemporain.

















