
Il y a des moments dans la vie démocratique d’un pays qui laissent une trace durable, comme une cicatrice dans l’histoire politique. Le 14 mars 2020, le gouvernement d’Édouard Philippe publiait un arrêté interdisant à tous les établissements (notamment les débits de boissons, les restaurants et lieux de spectacle) de recevoir du public, bref leur imposant une fermeture d’office. Le chef du gouvernement venait pourtant de confirmer le maintien des élections municipales au nom de la démocratie.
Terrible injonction paradoxale : rarement une décision gouvernementale aura incarné avec une telle brutalité le paradoxe d’un pouvoir pris de court par les événements. Restez chez vous, mais allez voter ! Protégez-vous, mais rendez-vous dans les bureaux de vote.
Ce « en même temps » funeste produisit ce que chacun pouvait prévoir : une participation électorale historiquement basse. Les citoyens les plus prudents, les plus vulnérables, les plus exposés au virus — retraités, personnes fragiles, électeurs souvent attachés au devoir civique — restèrent massivement chez eux.
Le résultat fut une élection presque volée. Non seulement parce que des milliers d’assesseurs, de bénévoles et de scrutateurs furent exposés ce jour-là à un risque sanitaire réel (combien de morts et de malades issus des deux soirées électorales ?), mais aussi et surtout parce que l’expression du suffrage universel s’en trouva déformée.
Dans plusieurs grandes villes françaises, les listes écologistes alliées à la gauche radicale remportèrent des victoires rendues possibles par cette abstention massive. Un véritable hold-up démocratique, tant l’échantillon électoral du premier tour fut amputé d’une partie importante du corps civique.
Il suffit de regarder les chiffres pour mesurer l’ampleur du phénomène.
Nous ne prendrons qu’un exemple : dans notre bonne ville de Strasbourg, en 2014, le maire socialiste Roland Ries a été élu avec 36.623 voix au second tour. En 2020, l’écologiste Jeanne Barseghian l’a emporté avec 21.592 voix à peine. Résultat d’une abstention record cette année-là.
Bordeaux, Lyon, Strasbourg, Marseille, Grenoble et d’autres ont connu le même sort et ont ainsi vu émerger des coalitions écologistes et de gauche radicale portées par une participation historiquement faible.
Six ans plus tard, le bilan est là. Dans nombre de ces villes, les politiques municipales ont profondément transformé l’espace urbain, souvent au nom d’une idéologie écologiste devenue dogmatique. Restrictions de circulation, politiques urbaines parfois hostiles aux classes populaires, refus angélique de toute politique sécuritaire dissuasive, décisions symboliques davantage guidées par une vision militante que par le pragmatisme municipal : beaucoup d’habitants ont le sentiment d’avoir été entraînés dans une expérience politique qu’ils n’avaient pas véritablement choisie.
Certes, ces majorités bénéficient aujourd’hui d’une sociologie électorale favorable. La transformation démographique de certaines métropoles, l’arrivée de nouvelles catégories urbaines plus sensibles aux discours écologistes et sociétaux, peuvent constituer pour elles un socle électoral solide. Les bobos ont investi les centre villes.
Une démocratie ne se mesure pas seulement aux résultats d’un vote. Elle se mesure d’abord à la sincérité des conditions dans lesquelles ce vote s’exprime. Mais l’histoire électorale française nous enseigne une chose simple : lorsque la participation revient, l’équilibre démocratique peut changer.
C’est pourquoi les élections municipales de mars 2026 auront une dimension particulière. Elles ne seront pas seulement un scrutin local. Elles seront aussi, d’une certaine manière, une occasion de réparer la faute démocratique de 2020. Si les Français se mobilisent massivement les 15 et 22 mars, si les retraités, les électeurs prudents et les citoyens attachés à la stabilité municipale retournent dans les isoloirs, alors plusieurs villes historiquement ancrées à droite pourraient retrouver leur trajectoire politique naturelle.
Car s’il est un parti qui a aujourd’hui le plus à perdre dans ce scrutin, ce sont bien les écologistes alliés à l’extrême-gauche localement. Mais s’il est un pays qui pourrait y gagner, c’est la France elle-même.
En 2026, les Français auront peut-être l’occasion de refermer la parenthèse ouverte en ce mois de mars 2020, lorsque l’on demanda au peuple de rester chez lui… tout en lui demandant d’aller voter. Une contradiction dont la démocratie française peut enfin sortir en mars 2026.
Michel Taube




















