Edito
04H27 - samedi 21 février 2026

Professeur David Smadja : « le maire doit être un acteur stratégique d’une République des savoirs partagés »

 

Professeur David Smadja : « le PLFSS 2026, une politique contre la santé des Français ? »

La santé publique ne se limite plus aux murs de l’hôpital ni aux décisions ministérielles. Elle se joue dans l’urbanisme, les transports, le logement, l’éducation, l’environnement. Elle se construit au cœur des territoires. Pourtant, dans l’architecture institutionnelle française, un acteur central demeure paradoxalement sous-valorisé : le maire.

Dans une note publiée le Jeudi 19 février pour le Think Tank Laboratoire de la république (https://www.lelaboratoiredelarepublique.fr/debattre/municipales-2026-le-maire-acteur-oublie-de-la-sante-publique/), nous développons l’idée selon laquelle la santé devrait irriguer toutes les politiques publiques. Ce n’est pas une idée nouvelle puisque dès 2006, sous présidence finlandaise de l’Union européenne, le concept de Health in All Policies affirmait que chaque décision publique devait intégrer un objectif de protection sanitaire. Cette orientation a été consacrée dans les textes européens, notamment par l’article 168 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, qui impose un haut niveau de protection de la santé humaine dans toutes les politiques de l’Union.

Pourtant, en France, cette approche peine encore à se traduire pleinement dans les pratiques locales. Or le maire occupe une position singulière : élu de proximité, détenteur de pouvoirs de police sanitaire, membre des conseils de surveillance hospitaliers, parfois impliqué dans les agences régionales de santé, il est à l’interface du quotidien des citoyens et des grandes orientations sanitaires. La pandémie de COVID-19 a brutalement révélé cette réalité. Face à une crise sanitaire d’une technicité extrême, de nombreux maires se sont retrouvés isolés, confrontés à des données scientifiques complexes, à des consignes évolutives et à une articulation parfois difficile avec les autorités sanitaires.

Cette crise a mis en lumière un décalage préoccupant : la sophistication croissante des enjeux sanitaires et environnementaux contraste avec l’insuffisante préparation scientifique des décideurs locaux. Les élus municipaux sont désormais confrontés à des problématiques qui exigent une compréhension minimale des mécanismes épidémiologiques, climatiques, toxicologiques ou énergétiques. Adapter une ville au changement climatique, anticiper les risques d’inondation, lutter contre la pollution atmosphérique ou organiser la prévention sanitaire locale requiert des compétences transversales inédites.

Or, historiquement, la formation des élus locaux en France s’est structurée autour du droit public, de la gestion budgétaire et des mécanismes institutionnels. Les sciences appliquées, la santé publique ou l’analyse des risques sont restées périphériques. Les dispositifs existants de formation, bien qu’utiles, ne sont ni obligatoires ni systématiquement orientés vers ces enjeux techniques. Les inégalités d’accès à la culture scientifique accentuent par ailleurs une fracture cognitive au sein même de la représentation démocratique : les élus issus de formations scientifiques ou techniques disposent d’un avantage évident dans l’appropriation de ces dossiers complexes.

Cette situation n’est pas seulement un problème de compétence individuelle ; elle constitue un enjeu démocratique. Dans un monde traversé par des crises sanitaires, environnementales et technologiques majeures, la décision publique ne peut plus reposer uniquement sur l’intuition ou le “bon sens”. Elle suppose une capacité à dialoguer avec l’expertise, à comprendre l’incertitude scientifique, à arbitrer en connaissance de cause.

C’est dans cette perspective que l’héritage de Georges Charpak et l’action de la Fondation qui porte son nom prennent tout leur sens. La culture scientifique ne doit pas être confinée aux laboratoires ou aux amphithéâtres universitaires ; elle doit irriguer la gouvernance. Il ne s’agit pas de transformer les élus en chercheurs, mais de leur donner les outils pour comprendre la logique de la preuve, le raisonnement probabiliste, la temporalité longue des phénomènes environnementaux et sanitaires.

Plusieurs initiatives illustrent cette volonté de rapprochement entre science et décision publique : espaces de dialogue entre chercheurs et élus, « Living Labs », rencontres locales favorisant l’échange direct avec le monde académique. L’introduction du concept de Responsabilité Scientifique — appliqué aux entreprises comme aux territoires — ouvre également une voie nouvelle. De la même manière que la responsabilité sociale des entreprises s’est imposée comme un critère structurant, la capacité d’une organisation à intégrer la science dans sa stratégie devient un marqueur de maturité démocratique.

Former les élus à la culture scientifique constitue ainsi un impératif républicain. Plusieurs pistes peuvent être envisagées : rendre obligatoire une formation scientifique de base en début de mandat ; créer des référents scientifiques territoriaux capables de traduire les données en outils décisionnels ; intégrer systématiquement une expertise indépendante dans les commissions municipales traitant de sujets sanitaires ou environnementaux ; valoriser les collectivités engagées dans cette démarche par des dispositifs de reconnaissance.

Au-delà de la formation, il convient de revaloriser le rôle concret du maire comme acteur de santé publique. Les leviers municipaux sont nombreux. Le logement, par exemple, conditionne l’attractivité des professionnels de santé ; réserver des logements sociaux aux soignants ou faciliter leur installation constitue un acte de politique sanitaire. L’urbanisme, la qualité de l’air, la gestion des espaces verts ou des mobilités influencent directement les déterminants de santé. Les conseils de surveillance hospitaliers ne doivent pas être de simples instances formelles, mais des lieux de dialogue stratégique et de communication vers la population.

Un état des lieux national de l’implication effective des maires dans ces instances permettrait d’identifier les bonnes pratiques et les axes d’amélioration. Là où le maire s’engage pleinement, la dynamique locale en santé publique est souvent renforcée. Là où son rôle demeure passif, la décision se technocratise et s’éloigne du citoyen.

La République ne peut exiger des élus qu’ils assument des responsabilités toujours plus complexes sans leur garantir un accès structuré et équitable à la connaissance.

 

Armer les élus du flambeau de la science et investir dans la prévention

Il est aujourd’hui une évidence : écarter la science du champ politique, c’est gouverner à l’aveugle. Les maires sont désormais confrontés à des enjeux d’une complexité inédite – sanitaires, environnementaux, sociaux – qui exigent une culture scientifique minimale et un dialogue structuré avec l’expertise. La santé publique ne peut plus être pensée uniquement comme une compétence hospitalière ou nationale. Elle doit devenir un pilier structurant de l’action municipale.

Former les élus, renforcer leur accès à l’expertise, créer des passerelles permanentes entre chercheurs et décideurs locaux : voilà la condition d’une démocratie mature face aux défis contemporains. Mais cette acculturation scientifique doit aussi se traduire par des choix politiques concrets.

La prévention constitue l’un de ces choix structurants. Trop longtemps, notre système de santé a privilégié le soin curatif au détriment de l’anticipation. Or la commune est l’échelon le plus pertinent pour agir en amont : dépistage, santé mentale, maladies chroniques, santé des femmes, santé environnementale. La création de centres municipaux de prévention, tels que les Centres Paris Santé Prévention proposés à Paris par le candidat Pierre Yves Bournazel, s’inscrit pleinement dans cette logique. Un centre de prévention par arrondissement, accessible sans dépassement d’honoraires, structuré autour d’équipes pluriprofessionnelles, intégrant santé mentale, santé des femmes, dépistage et accompagnement : c’est une traduction concrète du concept de Health in All Policies. C’est aussi une réponse au désert médical urbain, aux inégalités d’accès aux soins et à la saturation hospitalière. Ces centres ne sont pas de simples équipements supplémentaires ; ils incarnent une nouvelle conception de la santé publique territoriale, ancrée dans la proximité, la coordination et la responsabilité scientifique.

La République ne peut exiger des élus qu’ils prennent des décisions éclairées sans leur fournir les outils de compréhension scientifique nécessaires. Mais elle ne peut pas non plus se contenter de discours : elle doit soutenir des infrastructures locales capables d’incarner cette ambition. Les centres de prévention municipaux, adossés à une gouvernance éclairée par la science, représentent une voie d’avenir.

Armer les élus du flambeau de la science, investir dans la prévention, reconnaître le maire comme acteur stratégique de santé publique : telle est l’ambition d’une République des savoirs partagés. Une République où la décision publique ne craint ni la complexité ni la connaissance, et où la santé commence, concrètement, sur le seuil des mairies.

 

David Smadja

Professeur d’hématologie, Université Paris Cité et Hôpital Européen Georges Pompidou. Responsable de la commission santé du Think tank Le Laboratoire de la République.