Auteur martiniquais engagé dans la vie économique et sociale de son île, la Martinique, Emmanuel de Reynal poursuit depuis 2020 une démarche littéraire intense avec dix livres parus. Son écriture, ancrée dans la réalité caribéenne mais portée par une ambition universelle, explore les fractures de notre histoire pour y déceler des voies d’apaisement.
Son parcours se définit par une exploration de genres variés, chacun étant un levier différent pour interroger le lien humain : l’essai philosophique et le dialogue sociétal avec Ubuntu, ce que je suis et Dialogue Improbable (co-écrit avec Steve Fola Gadet) ; le récit initiatique et poétique dans Ti-Prince ou Le passeur de rimes ; la fiction spéculative et d’anticipation enfin avec Les chemins de Gabriel et Une Minute.
Son dernier roman, L’Écho d’avant, vise à faire résonner les voix du passé avec les enjeux contemporains.
Le gouvernement français œuvre désormais à l’application stricte d’une « majorité numérique » dès la rentrée 2026. Il a raison, car il s’agit d’une urgence de civilisation. Aujourd’hui, laisser un enfant de 11 ou 12 ans seul sur TikTok ou Snapchat, c’est comme le laisser traverser la rocade à l’heure de pointe, les yeux bandés ou lui mettre une arme létale entre les mains. Les risques ne sont plus des hypothèses : mise en danger direct, (harcèlement, pédo-criminalité, pornographie, violence…) mais aussi insomnie, perte d’attention, effondrement des capacités cognitives… on dénombre en France pas moins de 590.000 cas de dépression supplémentaires chez les jeunes, liés à l’usage abusif des écrans !
Dans ce « Far West » sans loi, l’estime de soi s’effondre sous le poids de la comparaison permanente et de la quête effrénée de « likes ». En Martinique, comme ailleurs, le fléau du cyberharcèlement ne s’arrête plus à la fin des cours : il se poursuit dans la poche, sous les draps, avec des insultes qui tournent en boucle 24h/24, et aboutissent parfois à des suicides. Ces plateformes, régies par l’algorithme de l’addiction, sont conçues pour captiver et spolient le sommeil, le temps dédié au sport et, surtout, le temps de la vie réelle. Et c’est normal, car l’algorithme n’est pas au service de la liberté d’expression (comme certains naïfs le croient encore) mais bien au service du fric de “l’économie de l’attention” tenue par quelques GAFAM.
Le projet de loi actuel veut structurer la protection : blocage par défaut avant 15 ans, contrôle de l’âge certifié et pause obligatoire du temps d’utilisation. Si les géants du Web refusent de jouer le jeu, l’amende pourra atteindre 1 % de leur chiffre d’affaires mondial. Mais il faudrait aller plus loin. Pour sanctuariser l’enfance, nous devons lever le masque de l’anonymat. Comment pouvons-nous encore accepter de dialoguer avec des malfrats encagoulés ou des robots russes ? L’anonymat numérique est le premier levier des discours débridés de haine, de racisme, de violence, mais aussi des nouvelles guerres hybrides : il permet de miner la confiance, de polariser les opinions et d’abreuver nos actualités de mensonges fabriqués.
Il est également temps de décréter l’interdiction totale des portables dans les écoles, collèges et lycées, et – au minimum – de systématiser les casiers de récupération à l’entrée de chaque salle de classe. L’école doit redevenir le lieu de la « présence réelle » et du « temps partagé ». Rendons aux enfants le luxe de la lenteur et du regard qui accroche sans raison.
Comme je le souligne dans mon dernier livre, L’Écho d’avant (L’Harmattan), nous gagnons en confort et en immédiateté ce que nous perdons en épaisseur humaine. Le progrès n’a de sens que s’il reste au service de notre nature, et non l’inverse. Protéger nos enfants du « Flux », c’est leur permettre, un jour, de relever la tête pour enfin… revoir la mer, jouer au foot dans une cour d’école, vibrer d’émotion au partage d’un livre, d’un repas en famille, d’un cinéma de quartier…
Emmanuel de Reynal
Chef d’entreprise, écrivain, auteur du site https://www.laissemoitedire.com/
Emmanuel de Reynal, de quoi parle L’écho d’avant ?
L’écho d’avant raconte le moment précis où une vie confortable cesse d’être rassurante, et où l’on comprend que ce qu’on a gagné en sécurité, on l’a peut-être perdu en humanité.
C’est un roman d’anticipation très proche de nous.
Il raconte l’histoire de Naomie, une jeune femme qui vit dans un monde où tout est optimisé, mesuré, sécurisé — jusqu’aux émotions.
Un jour, elle tombe sur des carnets qui décrivent la vie “d’avant” : le temps long, les repas partagés, la lecture, l’attente, les liens humains, les slows…Et cette découverte va progressivement fissurer tout ce qu’elle croyait normal.
Ce n’est pas un roman contre la technologie, mais un roman sur ce que nous risquons de perdre si nous cessons de faire attention.
D’où est venue l’idée de ce livre ?
L’idée est née d’un sentiment très simple : celui d’aller de plus en plus vite, tout en ayant l’impression de perdre quelque chose d’essentiel. J’ai voulu imaginer un monde où ce malaise serait devenu la norme, pour mieux interroger notre présent.
Pourquoi ce livre maintenant ?
Parce que nous vivons une époque où le confort est souvent confondu avec le progrès.Ce livre observe doucement le présent, et le pousse juste un peu plus loin pour nous permettre de le regarder en face. Il montre la trajectoire dangereuse dans laquelle nous sommes inscrits, comme la grenouille qui s’endort sans s’en apercevoir dans son bain chaud. Ce texte fait clairement écho aux débats en cours sur les dérives de l’hyper-connexion et l’usage débridé des écrans.
C’est un roman politique ?
Peut-être… Mais politique au sens noble : il parle de la vie quotidienne, des choix invisibles, de ce à quoi on renonce sans toujours s’en rendre compte.
Mais il reste avant tout un roman sensible, centré sur une trajectoire humaine.
Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent ?
J’aimerais d’abord qu’ils passent un bon moment avec Naomie et le Gardien.
J’aimerais aussi peut-être qu’ils referment le livre avec une question. Celle de savoir ce qu’ils souhaitent vraiment préserver dans leur vie, avant que le confort et l’optimisation ne décident à leur place.
Propos recueillis par Michel Taube

















