
Il est des rendez-vous qui ne relèvent pas seulement du calendrier diplomatique mais du sursaut dans une nouvelle histoire. Le Sommet mondial sur l’intelligence artificielle qui se tiendra du 16 au 20 février à New Delhi, en présence d’Emmanuel Macron et de Narendra Modi, appartient à cette catégorie rare. Ce n’est pas une conférence de plus dans l’agenda saturé des puissances ; c’est un moment de bascule, une tentative assumée de redessiner la carte mentale du monde technologique, stratégique et civilisationnel.
L’an dernier, à Paris, la France et l’Inde avaient posé les jalons d’une coopération ambitieuse. Cette année, New Delhi prend le relais et élargit l’horizon. Plus de cent trente pays, des dizaines de chefs d’État et de gouvernement, des ministres par dizaines, des dirigeants des plus grandes entreprises technologiques, plus de cinq cents sessions d’experts, un foisonnement de startups venues présenter leurs solutions : l’ampleur donne le vertige. Mais derrière les chiffres, il y a une vision.
L’Inde ne veut plus être seulement l’atelier numérique du monde. Elle veut être la conscience stratégique du « Sud Global », l’architecte d’une troisième voie entre l’hyper-puissance américaine et la tentation hégémonique chinoise.
Avec son « India AI Impact Summit 2026 », l’Inde déplace le centre de gravité du débat : pour la première fois, les utilisateurs, les peuples, les États en développement sont placés au cœur de la réflexion, et non plus les seuls producteurs d’algorithmes. C’est un renversement symbolique et politique majeur.
Les « Sutras » proposés par New Delhi ne sont pas de simples slogans.
People : une IA au service de l’humain, des droits fondamentaux, de la dignité.
Planet : une technologie pensée pour la durabilité, la résilience environnementale, la responsabilité.
Progress : une croissance inclusive, une innovation qui n’abandonne ni les territoires ni les classes moyennes.
On retrouve là une ambition presque gaullienne dans son refus des fatalités, presque gandhienne dans son exigence morale.

France, partenaire privilégié
Ce sommet est plus qu’un congrès de décideurs. Il est un laboratoire de gouvernance mondiale.
Ainsi la présence annoncée de dirigeants politiques majeurs comme Luiz Inácio Lula da Silva ou David Lammy, aux côtés des titans de la tech tels que Sundar Pichai, Sam Altman, Jensen Huang, Demis Hassabis, Alexandr Wang ou encore Bill Gates, témoigne d’une évidence : l’intelligence artificielle n’est plus un secteur, elle est devenue l’ossature même du XXIᵉ siècle.
Qui tient l’IA détient la puissance économique, militaire, culturelle.
La France, elle, envoie son chef de l’Etat ! Qu’Emmanuel Macron, dont il faut saluer la vision indo-Pacifique, fasse le déplacement du 17 au 19 février pour consolider le partenariat France–Inde n’est pas un détail protocolaire. La France, puissance d’équilibre, nation scientifique, patrie des Lumières, trouve en l’Inde un partenaire qui partage cette conviction qu’il n’y a pas de souveraineté sans maîtrise technologique.
Ainsi, Coumar Ananda, Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie Franco-Indienne, se félicite que, « s’appuyant sur un partenariat stratégique solide couvrant la défense, l’espace, l’énergie nucléaire et la sécurité maritime, la France et l’Inde renforcent désormais leur coopération en matière d’IA et de souveraineté technologique. »
Ensemble, Paris et New Delhi veulent porter une vision exigeante : une IA régulée mais audacieuse, éthique mais compétitive, ouverte mais souveraine.
Dans cette rencontre entre Macron et Modi, il y a une promesse partagée : celle d’un axe démocratique capable de parler au monde entier, de concilier innovation et responsabilité, compétitivité et humanisme. À l’heure où certains rêvent d’un monde gouverné par les algorithmes et d’autres redoutent une dystopie technologique, New Delhi et Paris souhaitent fondamentalement que l’intelligence humaine entend rester maîtresse de l’intelligence artificielle.
L’Inde au centre du cercle
Le Sommet de New Delhi pose une question simple et vertigineuse : l’IA sera-t-elle l’instrument d’une nouvelle fracture entre nations dominantes et nations dominées, ou l’outil d’un rééquilibrage planétaire ?
L’Inde répond en proposant une « troisième voie » entre les Etats-Unis et la Chine, entre le Nord et le Sud, entre l’Est et l’Ouest, entre l’Occident et le reste du monde : ni alignement, ni confrontation, mais affirmation d’un monde multipolaire en dialogue et non en confrontation constante entre les puissances.
Par l’autonomie stratégique, l’innovation inclusive et un leadership éthique, l’Inde se positionne comme un pont entre les mondes, démontrant que la puissance technologique peut coexister avec l’équité, et que la prochaine ère de l’IA peut être façonnée par le partenariat, la dignité et le progrès collectif.
Pour les Français et les Indiens, l’enjeu est aussi démocratique. Selon Guillaume Bigot, député RN et membre du groupe d’amitié France – Inde à l’Assemblée Nationale, « les géants américains et chinois de la tech façonnent un monde où les algorithmes écraseront sans vergogne nos libertés. » Et Monsieur géopolitique au RN d’ajouter : « l’Inde, la plus grande démocratie du monde, et la France, pays des droits de l’homme, ont donc tout intérêt à unir leur force pour réinventer la démocratie à l’ère de l’IA. »
Oui, ce sommet est un moment d’orgueil légitime pour l’Inde. Mais surtout, il est un signal : le XXIᵉ siècle ne se jouera pas uniquement dans les laboratoires de la Silicon Valley ou dans les centres de recherche asiatiques ; il se jouera aussi dans la capacité des nations à coopérer, à dialoguer, à penser ensemble l’avenir.
Et si, dans quelques années, on devait chercher le point de départ d’une nouvelle gouvernance mondiale de l’IA, il se pourrait bien que l’on se souvienne de cette semaine de février à New Delhi, lorsque de grandes démocraties décidèrent de faire rimer puissance technologique avec responsabilité politique.
Michel Taube




















