Opinion Outre-Mer
09H30 - lundi 23 février 2026

Nous ne sommes pas dupes. Tribune d’un enfant de Césaire

 

À chaque difficulté majeure correspond désormais une séquence de communication de Serge Letchimy.

Une réunion. Un grand discours. Un congrès de rupture. Des annonces. Des promesses.

Et toujours les même mots recyclés et usés : « nouvelle trajectoire », « cycle de croissance », « partenariat renouvelé » ou encore « changement statutaire », « autonomie » et « indépendance ».

Tous les martiniquais ont déjà entendu cette musique.

Par exemple, il y a deux ans, à Madiana, le monde économique était déjà convié. Même ambition affichée. Même promesse d’accélération. Deux ans plus tard, le contexte est différent : un jugement attendu le 19 février. Il faut donc réagir, comme après l’insurrection du RPPRAC, il a fallu inventer un congrès de rupture pour simuler l’action, la responsabilité.

Le 12 février, juste avant la condamnation, c’est à ce moment précis qu’est annoncée une nouvelle dynamique d’investissement : les acteurs économiques étaient là. Zones franches douanières multisites, hôtel logistique de nouvelle génération, infrastructures pour fluidifier les mobilités, projets touristiques et culturels, ingénierie financière de 65,8 millions d’euros pour accompagner 550 TPE/PME d’ici 2030, création d’un Bureau d’investissement, “Martinique Invest 2026” : la liste était complète, le vocabulaire maîtrisé, la méthode affichée — “sécuriser, faciliter, investir”. Ils ont écouté.

Toutefois, la question n’est pas de rejeter les projets.
La question est simple : pourquoi maintenant ?
Car pendant que les annonces s’enchaînent, la réalité économique, elle, est terrible. Puis le jugement tombe. Même avec l’appel. Il fragilise politiquement. Alors faisons diversions. La CTM a convoqué les forces vives pour les associer à des ambitions tardives, très certainement pour partager non seulement le risque, mais aussi la charge d’un échec annoncé.

Les martiniquais ne sont pas dupe, la réalité est la même, quotidienne et cruelle : des entreprises, des prestataires, des associations attendent encore des règlements de la CTM. La trésorerie doit être une urgence bien avant cette stratégie PowerPoint. La confiance commence par le respect des engagements financiers.
Plus largement, plusieurs structures placées sous responsabilité ou influence directe de la collectivité traversent des difficultés profondes. Le golf des Trois-Îlets en ruine. La sucrerie du Galion en situation de faillite. L’hôtel Le Marouba au Carbet fermé depuis 10 ans tout comme le Club des Trois-Îlets à l’arrêt. Martinique Transport confrontée à des difficultés quotidiennes. Le SMTVD, censé structurer le traitement des déchets, englué dans des blocages techniques et financiers. La gestion de l’eau reste un symbole douloureux : des réseaux qui perdent entre 40 et 50 % du volume distribué avant même d’arriver au robinet — quand l’eau arrive.
Dans le même temps, près de 160 millions d’euros de fonds européens n’ont pas été consommés. Dans un territoire en quête d’investissement, c’est plus qu’une erreur c’est irresponsable.
Voilà la réalité sur laquelle doivent s’évaluer les discours.

Il y a aussi une incohérence politique de fond. Les Martiniquais ont élu un président pour gérer, redresser, developper. Ils ne l’ont jamais mandaté pour engager prioritairement la Martinique dans des combats symboliques : changement de drapeau, repositionnement géopolitique dans le Caricom, s’engager dans un schèma d’autonomie ou d’émancipation. Ces débats supposent un mandat clair, un consensus, une pédagogie. Mais ceux-ci n’ont jamais été une priorité des martiniquais ce sont juste des combats d’un seul homme.
Or pendant que les symboles occupaient l’espace et l’énergie de la CTM : l’économie réelle attendait des décisions opérationnelles.

On ne peut pas multiplier les tensions avec l’État, avec le préfet, avec les opposants politiques, avec le monde économique, avec les syndicalistes puis invoquer soudain un climat de confiance.
On ne peut pas fragiliser la relation institutionnelle, puis demander l’adhésion des services de l’Etat.
On ne peut pas corriger en fin de mandat par des slides ce qui a été cassé pendant des années.

Et dans cette fumée épaisse d’un feu allumé par lui, en même temps, Serge Letchimy parle d’acharnement, d’honneur, d’intégrité. Il annonce un appel. C’est son droit. Mais la crédibilité ne se décrète pas. Elle se construit dans la cohérence entre les discours creux et la bonne gestion.

La Martinique n’a pas besoin d’un nouveau modèle, ni de congrès, ni de discours.
Elle a besoin de règlements payés, de projets livrés, de services publics qui fonctionnent, d’eau qui coule, de déchets traités, de fonds nationaux et européens mobilisés.

Aujourd’hui, tout est au mieux à l’arrêt, au pire en déclin.

Les Martiniquais ne sont pas dupes.
Ils savent faire la différence entre un tournant stratégique et une tentative tardive de reconquête et d’enfumage complémentaire.

Au crépuscule d’un mandat, il ne suffit plus d’annoncer.
Il faut démontrer. Mais c’est trop tard, Monsieur Letchimy.

 

Un enfant de Césaire