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12H28 - vendredi 2 juillet 2021

Fanny Benedetti : « la Génération Égalité est plus forte que les conservatismes antiféministes »

 

Aujourd’hui s’achève le Forum Génération Égalité organisé sous l’égide de la France, du Mexique et d’ONU Femmes à Paris, trois journées intenses animées par un écosystème multipartite qui vise à faire progresser l’égalité entre les femmes et les hommes partout dans le monde. Fanny Benedetti, directrice exécutive d’ONU Femmes France, entité relais de l’agence globale ONU Femmes pour l’égalité femmes hommes dans le monde, a accepté de réponde aux questions de la rédaction d’Opinion Internationale. 

 

Vous avez été l’une des puissances invitantes du Forum Génération Égalité à Paris. Quel a été votre rôle dans ce forum?

Il y a deux ans, ONU Femmes a lancé la campagne Génération Égalité visant à remettre au goût du jour les engagements pris en 1995 à Pékin, qui sont aujourd’hui encore la feuille de route mondiale de l’égalité. Une génération plus tard, il paraissait nécessaire de raviver l’engagement des États et de la société civile mondiale féministe autour d’un rassemblement global. En mars 2019, dans le contexte du G7, Phumzile Mlambo-Ngcuka, directrice exécutive d’ONU Femmes, a demandé à notre président de la République, Emmanuel Macron, d’accueillir ce moment historique sur le territoire français, ce à quoi il a sur-le-champ répondu positivement. Le Mexique, qui avait été l’hôte de la première conférence sur les droits des femmes en 1975, s’y est associé au même moment. 

Vingt-cinq ans après la Conférence de Pékin, ne sommes-nous pas confrontés à un certain paradoxe : la cause des femmes prend de l’ampleur grâce, notamment, au dynamisme des mouvements de la société civile, mais en même temps, nous assistons à un recul des droits des femmes avec l’aggravation des inégalités, la montée de l’islamisme radical dans le monde et l’effet de la Covid qui semble affecter plus les femmes que les hommes. Comment le vivez-vous

Je comprends votre idée, mais je n’utiliserais pas le mot « paradoxe ». Il y a certainement des « vents contraires », c’est d’ailleurs une formulation que j’emprunte aux propos d’António Gutteres, Secrétaire Général des Nations Unies, lors de la cérémonie d’ouverture du Forum mercredi. Il est vrai que la fenêtre d’ouverture apparue à la fin des années 90 avec une série de grandes conférences qui ont accouché de textes fondateurs dans les domaines de l’environnement, des droits humains et de la justice pénale internationale, s’est refermée progressivement avec la montée d’États souverainistes et des conservatismes religieux. 

Nous sommes conscients des dangers et des reculs, mais nous assistons aussi, en parallèle, à l’amélioration du droit de contraception et à une légalisation progressive du droit à l’avortement dans de nombreux pays. Certains pays proches témoignent d’un recul dans les droits, notamment la Pologne et la Russie dans certains domaines comme les droits sexuels et reproductifs, mais le progrès n’est jamais loin. Nous avançons, notamment en termes de santé maternelle, indicateur significatif du développement humain d’un pays, d’éducation des filles également. 

Il ne faut pas hésiter à faire des démonstrations de force (show of strength en anglais) dans le volet politique, étant donné que ce leadership politique est le seul moyen de remobiliser toutes les forces en puissance. Nous l’avons vu à Paris, ce Forum mondial a pu compter sur le soutien de nombreux chefs d’États et de gouvernements très engagés en provenance de diverses régions du monde. Antonio Guterres s’inspire lui-même de Phumzile Mlambo-Ngcuka en reprenant sa formule, « push back the push back » : bref, c’est un continuel rapport de force pour relancer la mobilisation au niveau global sur les enjeux d’égalité.

De manière simultanée et pour que ce rapport de force nous soit favorable, il est indispensable d’investir sur le volet de l’engagement concret attendu par la société civile. Quarante milliards de dollars ont été promis au Forum Génération Egalité, et même, engagés. Il faut à présent mettre en place tout un système de suivi des engagements, et surtout de déploiement des objectifs qui sont fixés dans le contexte de 6 coalitions qui se sont manifestées à Paris.

 

La Turquie vient de se retirer définitivement de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à égard des femmes et la violence domestique (Convention d’Istanbul). N’est-ce pas la réponse de ceux qui sont les ennemis de la cause des femmes à la tenue de ce Forum international Génération Égalité

Les ennemis de la cause des femmes sont un peu partout. Il serait faux de dire qu’ils se concentrent dans certains pays, sinon je ne serais pas en mesure d’expliquer pourquoi l’égalité femmes-hommes n’a pas encore été atteinte dans tous les autres pays. Honnêtement, ce n’est pas une question d’être neutre ou consensuelle, c’est simplement une réalité. Il y a des féministes progressistes en Turquie comme dans tous les pays du monde, et pointer du doigt une géographie alors que les gens qui se battent pour l’égalité sont partout, ce n’est pas correct. 

Je ne parle pas des sociétés civiles, mais des États, de certains États. Le système onusien n’empêche-t-il pas de désigner clairement les ennemis de la cause des femmes?

Certes, le geste de la Turquie, au moment même de notre Forum, semble effectivement être un acte politique de rejet de ce que ce texte signifie pour l’avancée des droits des femmes. 

Ceci dit, si l’ONU représente une organisation d’États, ONU femmes s’est construit sur la base des militantes des droits et de l’égalité. Cette société civile féministe mondiale, c’est notre ADN. Le Forum de Paris est fascinant par la rupture qu’il incarne : en organisant une initiative multi-acteurs complètement inédite, nous sommes sortis du cadre de la diplomatie multilatérale classique onusienne, où le consentement universel entre États seulement est de mise. Nous avons souhaité donner une grande marge de manœuvre aux acteurs de terrain de l’égalité. Bref, nous essayons de débloquer la situation dans laquelle nous sommes depuis le début des années 2000. 

Comment définiriez-vous le féminisme

Le féminisme, c’est être activement et concrètement engagé en faveur de l’égalité des genres. Un ou une féministe va au-delà des déclarations, et agit au quotidien pour la cause. Nos mots d’ordre sont : sororité, inclusivité et démocratie.

 

Propos recueillis par Michel Taube et Jessica Borges

 

Spécialiste en matière de genre et droits humains, Fanny Benedetti est diplômée en droit public et droit anglo-américain à l’Université de Paris X-Nanterre, ainsi qu’en droit international au Washington College of Law (LLM). Elle est également l’auteure de plusieurs articles sur la justice internationale, les droits des femmes et la diplomatie internationale. Elle a travaillé aux Nations Unies en tant que représentante d’ONG ainsi qu’au Ministère des Affaires Étrangères où elle était précédemment en charge des questions liées au genre. Fanny allie une grande expérience dans la gestion de projets à une fine connaissance du fonctionnement des institutions onusiennes et un engagement de longue date en faveur de la promotion des droits des femmes et de l’égalité femmes-hommes. Son Twitter: @fanbenedett

 

 

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