Ensemble contre le coronavirus
10H43 - samedi 30 mai 2020

StopCovid : soumission ou indépendance numérique ? La tribune de Philippe Latombe

 

L’appli StopCovid est enfin disponible gratuitement sur App Store et Play Store et nous y consacrons l’édito du jour. Le député Philippe Latombe, Député de la Vendée, Membre de la Commission des Lois, vice-président du groupe d’amitié France-Israël et membre du Mouvement démocrate et apparentés à l’Assemblée Nationale, revient ici sur les enjeux stratégiques de cette appli sanitaire. Ce spécialiste des innovations et du numérique, – trop rares parmi les parlementaires, sera l’invité du Live Opinion Internationale du lundi 15 juin 2020 à 19h sur Zoom avec des chefs d’entreprise, sur le thème : « Innovations France ». Vous pouvez déjà vous inscrire au prochain Live de lundi 1er juin 2020 à 19h sur le plan de relance économique de la France.

Depuis quelques semaines, le projet StopCovid a suscité nombre de controverses et discussions, comme jamais auparavant une simple application a pu le faire. Je dois reconnaître que cet emballement de préoccupations et de vigilance éthiques m’a à la fois redonné espoir et amusé.

Redonné espoir, car il m’est souvent arrivé de regretter que, dans notre société, voire au sein de l’hémicycle, on ne soit pas suffisamment sensible aux enjeux éthiques posés par le numérique et par le péril dans lequel se trouvent nos libertés, au fur et à mesure de l’invasion de notre quotidien par les nouvelles technologies. Le débat en la matière me paraît donc particulièrement sain et je trouve tout à fait positif qu’il ait eu lieu hier à l’Assemblée Nationale.

Amusé, car s’il est toujours bon de voir se manifester une prise de conscience et une vigilance sur de tels sujets, il est tout de même un peu cocasse que ce soit l’appli StopCovid qui devienne l’objet de tant d’opprobre.

Ses adversaires lui font deux reproches essentiels :  sa dangerosité en matière de libertés publiques et son inefficacité. Soit dit en passant, comment quelque chose d’inefficace peut-il vraiment être dangereux ? Mais laissons cela aux sophistes et restons concrets.

Qu’est-ce donc que StopCovid ? Il s’agit d’une application open source, installée volontairement, protectrice de la vie privée, respectueuse du Règlement Général de Protection des Données, le fameux RGPD, et donc conforme aux prescriptions de la CNIL et de l’ANSSI. Les données, toutes anonymisées dans le serveur, pourront être utilisées de manière statistique à des fins de recherche sur les modèles de diffusion de l’épidémie.

Strictement dédiée à la gestion de l’épidémie de Covid-19, le dispositif ne vise aucunement à s’assurer du respect des mesures de confinement – il sera utilisé pour sécuriser le déconfinement -, ni de l’identification des zones dans lesquelles les personnes positives se sont déplacées. A ce titre, l’application ne repose pas sur des données de localisation. Ce n’est donc pas une application de tracking. Les collectivités locales se sont portées candidates pour être tiers de confiance, et c’est une initiative à saluer.

Non, nous ne serons donc pas « traqués » via StopCovid ! Peu d’applications réalisent un tel sans faute en matière de respect des libertés. Dans le cadre de la stratégie de déconfinement progressif du ministère de la Santé, le message reçu par les personnes alertées par l’application comme ayant été à proximité d’une personne diagnostiquée positive au Covid-19 leur permettra d’être prises en charge de manière adéquate.

Il n’y a donc aucune raison de se défier de ce dispositif, sécurisé par des garanties dont peu d’applications actuellement en fonctionnement peuvent se targuer, et dont l’usage est strictement limité à la pandémie actuelle. Non, le loup n’est pas dans la bergerie ! Il est au contraire satisfaisant de constater qu’en l’espèce, l’intelligence artificielle est au service d’une intelligence humaine raisonnée, raisonnable et bienveillante. Veillons à ce que ce soit toujours le cas !

On ne peut dire la même chose du recours à la reconnaissance faciale, envisagé par certaines municipalités pour sanctionner ceux qui se tiennent trop près les uns des autres ou qui ne portent pas le masque. Est-ce le modèle de société vers lequel nous devons, nous souhaitons évoluer ? Qu’il soit permis d’en douter.

C’est d’ailleurs dans cet état d’esprit d’un usage raisonné de l’intelligence artificielle que nous avons présenté avec quelques collègues, dont Philippe Berta et Cyrille Isaac-Sybille, respectivement biologiste et médecin, une note blanche de soutien à la proposition COVID-IA, initiée par un groupe de scientifiques. Ce programme a pour objectif de contrer la seconde vague si redoutée du virus, grâce à un test statistique rapide des 67 millions de Français, réalisé par intelligence artificielle.

On le voit donc, StopCovid n’est qu’un outil et, bien évidemment pas le seul envisagé dans la stratégie de déconfinement mise en place par le gouvernement. Il participe d’une volonté de synergie et de pluralité des différents moyens mis en œuvre. Nul n’est capable d’en évaluer l’efficacité a priori, mais s’il ne devait sauver qu’une seule vie humaine, cela justifierait en soi son existence.

Il serait en tout cas dommageable que les critiques éthiques dont il fait à tort l’objet découragent un trop grand nombre de nos concitoyens de l’expérimenter. Comment objectivement évaluer un dispositif qui n’aurait pu véritablement se déployer ?

Ceux qui s’effarouchent de StopCovid pour la sécurité de leurs données personnelles sont les mêmes qui n’hésitent pourtant pas à les mettre en péril sur des plateformes de visioconférence comme Zoom, dont la fiabilité laisse à désirer. Il ne faut pas se tromper de combat.

 

Des obstacles révélés par l’appli StopCovid

En revanche, les difficultés rencontrées par StopCovid sont les révélateurs sans concession de nos défaillances en matière numérique. Sa mise en œuvre représente donc un terrain d’expérimentation qui se situe bien au-delà de sa raison d’être première.  Ces obstacles n’en sont pas moins préoccupants.

Le premier ne nous était pas inconnu : la fracture numérique, mais elle se rappelle à nous avec d’autant plus d’acuité que l’efficacité d’un tel dispositif réside en grande partie dans sa capacité à être utilisé par le plus grand nombre. Cette difficulté fait d’ailleurs écho à celle rencontrée pour que soit assuré l’accès au télé-enseignement de certaines catégories de population pendant le confinement. La crise actuelle souligne de nouveau l’urgence d’y remédier.

Cette fracture est triple. Elle est d’abord géographique, tributaire de la persistance dans notre pays de déserts numériques encore trop nombreux. Elle est révélatrice d’une discrimination territoriale préoccupante, quant à l’accès de certains de nos concitoyens aux nouvelles technologies et, par là-même aux perspectives, notamment d’emploi, qu’elles proposent.

Elle est ensuite culturelle, en raison de la plus ou moins grande maîtrise de l’outil numérique par certains de nos concitoyens, notamment les plus âgés. Ces deux causes peuvent bien évidemment se cumuler : celui qui vit dans un désert numérique a moins d’opportunités de s’approprier l’outil numérique. Cela va de soi.

Elle est enfin économique : l’application ne pourra être installée que sur des téléphones portables de type smartphones, ce qui exclut de facto du programme ceux qui n’en possèdent pas, souvent parce qu’ils n’en ont pas les moyens. Un boîtier est en cours de réalisation pour remédier à ce problème. Les réponses à cette fracture numérique, notamment le développement à venir de la 5G, sont bien connues.

 

Soumission numérique

Mais surtout, il est une autre défaillance, cruellement révélée à la faveur de ce projet StopCovid, c’est notre soumission numérique. L’épisode StopCovid apporte encore la preuve, s’il en était besoin, de notre dépendance coupable à Google et Apple. Nous utilisons leurs systèmes d’exploitation, les OS, nos data sont hébergées dans le Cloud américain. Nous sommes soumis à leur bon vouloir, comme l’a montré le bras de fer qui a eu lieu en raison du refus d’Apple et de Google de nous fournir leurs codes pour implémenter notre propre logiciel, sachant que ces mêmes GAFA souhaitaient imposer leur propre architecture logicielle. Reconnaissons-le, nous sommes captifs.

Le véritable enjeu de StopCovid n’est donc pas celui qui focalise l’attention de ses adversaires, à savoir le risque d’une éventuelle atteinte à notre liberté par ceux qui nous gouvernent, mais celui de l’abandon d’une partie de notre souveraineté nationale. L’histoire éternelle de l’arbre, inoffensif en l’occurrence, qui masque la forêt. Et, dans la forêt, puisque nous parlons « santé », se trouve par exemple le Health Data Hub qui hébergera les données de santé de nos compatriotes chez Microsoft.  Voilà un véritable sujet d’inquiétude.

Les enjeux, éminemment stratégiques, sont ailleurs. Nous sommes tel David face à Goliath et, si nous ne réagissons pas, nous ne vaincrons pas les Géants du Net. Nous devons échapper à cette soumission trop longtemps consentie et occultée. C’est une question de souveraineté, et donc de sécurité nationale.

 

Indépendance numérique… européenne

StopCovid est pour nous l’occasion d’apporter une première brique, modeste, à la construction de notre indépendance numérique. Notre pays doit être moteur dans la construction d’une Europe numérique, qui doit trouver sa place entre les géants américains et le dragon chinois. Le projet StopCovid s’inscrivait dans un cadre européen, afin de garantir une interopérabilité entre les applications nationales éventuellement déployées.

Une partie de ces échanges a donc eu lieu au sein du Pan-European Privacy-Preserving Proximity Tracing (PEPP-PT). Cette initiative avait pour ambition de donner un cadre d’interopérabilité entre des solutions nationales respectant strictement le cadre européen de respect de la vie privée et de protection des données. Il est profondément regrettable que les Etats européens avancent finalement en rangs dispersés, que la France soit isolée dans sa volonté de se libérer de l’emprise des GAFA. C’est un symbole qui vaut bien au-delà du seul enjeu sanitaire de cette application car si StopCovid fonctionne, c’est peut-être le premier pas, même modeste de notre émancipation numérique.

Prenons un exemple : combien de fois avons-nous l’occasion en naviguant sur un site de recourir au reCaptcha, sans savoir que ce système de sécurisation est une exclusivité Google, qui peut ainsi, via cet outil, avoir accès à nos données. Les concepteurs de StopCovid travaillent à un dispositif équivalent. Nous ne pouvons rester tributaires d’organisations privées gigantesques qui se partagent le monde et sont de surcroît redevables vis-à-vis d’un même Etat, en vertu du Foreign Intelligence Surveillance Act de 1978 et du Cloud Act de 2018.

Nous sommes en retard, très en retard, en matière de souveraineté numérique, alors que le numérique irrigue tout l’appareil d’Etat, y compris des secteurs aussi vitaux que la défense et la sécurité nationales. Nous devons mettre les bouchées doubles. Cela passe par un véritable ministère du numérique, doté de compétences transversales, par une vision prospective, un soutien sans faille à l’innovation et l’expérimentation, et par l’instauration d’une véritable coopération européenne dans ce domaine.

 

 

Philippe Latombe

Député de la Vendée, Membre de la Commission des Lois, vice-président du groupe d’amitié France-Israël membre du Mouvement démocrate et apparentés à l’Assemblée Nationale

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