Ensemble contre le coronavirus
06H30 - vendredi 27 mars 2020

Les nouveaux soldats. Chronique pour une nouvelle époque de Jean-Philippe de Garate

 

Les médecins tombent comme des soldats montés au front. « Combien de morts lui faudra-t-il encore ? », s’indignait Proust, fils et frère de médecin, auprès de sa gouvernante, Céleste Albaret, en évoquant la faux morbide et la pandémie des années 1917-20.  

Les médecins tombent, et …  le concours de sélection de première année de médecine, connu pour son numerus clausus, prévu dans les premiers jours de mai, vient d’être reporté en juin, voire juillet 2020.  On ne sait pas très bien, on n’est pas sûr que ce ne soit pas septembre, finalement. Le même jour, un nouveau plan pour l’hôpital était annoncé à Mulhouse. D’un côté, va être maintenu l’étranglement des professions médicales puisqu’on manque dramatiquement de soignants, d’autant que les sept cents d’entre eux frappés par le virus, vont pour partie manquer ; sans parler de l’exténuation de nombre des autres, qui vont devoir lever le pied- et de l’autre, on va multiplier les injections d’argent dans la machine hospitalière. Les primes annoncées à Mulhouse sont les bienvenues, elles ne créeront pas des postes.

D’un côté, l’apport de médecins et soignants venus de l’extérieur demeurera vital – parce que rien ne permet de savoir aujourd’hui si cette pandémie va s’éteindre aussi rapidement qu’on le dit – et de l’autre, on va refuser aux générations futures de disposer d’un corps médical suffisant en nombre. L’engagement de la Réserve sanitaire… les bras réclamés, obtenus par le dévouement inhérent à la vocation médicale, sont en réalité refusés pour demain. On bricole pour faire face à la pandémie, mais la vérité est que rien n’est fait pour changer l’absurdité qu’on pouvait déjà constater en temps ordinaire pour l’accueil des urgences. Est-on à ce point amnésique ? Ignore-t-on que la vie continue et que AVC et infarctus ne sont pas en diminution parce que Monsieur Covid règne en maître ? Oui, il y a moins d’accidents de la route, mais veut-on aussi ne pas le voir ? On dénombre davantage d’accidents domestiques, et de détresse. Parce que la terreur devant cette peste fait exploser les consultations psychiatriques, fussent-elles en ligne…

Dans un court « tract », d’une quarantaine de pages acérées, paru aux éditions Gallimard en janvier 2020, Stéphane Velut, chef du service de neurochirurgie de Tours, s’interrogeait : « Tenter de soustraire au maximum le facteur humain, trop humain, du système hospitalier, c’est prendre le risque que le système s’effondre. Il faudra quand même, un jour, se demander si c’est bien ».

On ne va pas refaire ici, pour la centième fois, le procès de ces administratifs au pouvoir qui ont, de l’Elysée aux services non médicaux de l’hôpital, imposé une vision absurde et dangereuse des choses. Quels nouveaux mots faut-il trouver pour le dire : la médecine n’est pas un métier comme les autres, et repose d’abord, sur l’empathie. Bien sûr, bien sûr, on a besoin de matériel. Mais si ce qu’on s’obstine à nommer le « confinement » – terme réservé aux troupeaux lors des épizooties- est imposé à soixante-sept millions de Français, c’est bien parce qu’on ne sait rien, ou si peu, sur le virus, encore moins son vaccin, que ce dernier ne sera à l’évidence pas disponible avant « un certain temps » …

Et si nous en revenions à la réalité concrète ? Versailles, ville pas la plus mal dotée en moyens médicaux. Le jour des élections municipales, une femme ressent les premiers symptômes du maître du moment : faiblesse extrême, sensation de malaise généralisé, nausées ne se tarissant pas en dépit de vomissements douloureux, sensation de compression du thorax, bronches saturées, maux de tête incoercibles… la liste n’est pas close. SAMU ? ne se déplace pas. Médecin de l’hôpital Mignot ? A bout de force. Hôpital saturé, on commencera bientôt à expédier les patients à Rouen. En désespoir de cause, on indiquera à cette femme de… rester chez elle. Des jours et des nuits d’enfer, avec la peur au ventre de contaminer ses enfants. On ne sait pas bien : est-ce 14 jours, ou deux mois, pour pouvoir être considérée comme sortie d’affaire… Si elle meurt, elle ne sera pas comptabilisée dans les chiffres officiels. La réalité vous gêne ? Pour une autre d’entre elles, ce sera – mais il était minuit moins cinq – le service « dédié » et la mise immédiate sous coma artificiel. Et ensuite, pour permettre la ventilation, et la respiration artificielle grâce au respirateur, on la retournera comme une crêpe, de temps à autre. Le virus est un sadique, et la maladie très douloureuse. La réalité vous gêne encore ? Où sont les médecins, où sont les infirmières et infirmiers, les aide-soignantes et soignants ? A leur tour, ils tombent.

Alors, il n’est pas nécessaire de gloser davantage. Il faut des médecins, de nouveaux soldats, et savoir saisir l’occasion que nous offre cet imposteur, cette chauve-souris nocturne, pour enfin mettre fin à l’étranglement du recrutement de médecins. Et accessoirement, désenfler la machine administrative et donner l’argent de l’hôpital à ces aides-soignantes payées sept mille fois moins que tel joueur de football, ces infirmières qui, on l’oublie, furent les principales victimes de la grippe espagnole, un tiers d’entre elles tombant aux côtés de leurs patients.

Jean-Philippe de Garate 

 

Coronafiction. Feuilleton (1)

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