Ministère des Beaux Arts
10H21 - samedi 6 avril 2019

Street art on the Champs Elysées : le retour aux sources ? la chronique street art de Philippe Rosenpick

 

Cette photo a été prise sur les Champs Elysées dimanche 17 mars 2019. La veille, l’acte 18 des gilets jaunes s’était exprimé avec une grande violence et nombre de magasins sur les Champs Elysées, mais aussi ailleurs dans la capitale, avaient été cassés et pillés. Sur beaucoup d’entre eux, on avait pu voir des inscriptions, dont la plupart dénotaient par leurs références au regard de la violence primaire qui s’est exprimée.

Avec humour parfois et témoignant d’un niveau réel d’instruction, on pouvait retrouver à travers la plupart de ces inscriptions un fil idéologique qui éclaire sur l’identité et les convictions de ceux qui sont intervenus dans ce samedi de révolte vis-à-vis de l’ordre établi.

La référence au street art fait partie de ces inscriptions.

Le street art, si l’on ne remonte qu’aux années 70, est l’apanage de graffeurs qui défient l’autorité légale en marquant à la bombe des métros, des murs, des immeubles. L’art ne s’exprime plus seulement dans les musées ou les galeries mais dans la rue, bombe en main, par une jeunesse qui refuse les codes, l’orthodoxie institutionnelle et crée les cheveux aux vents, à l’air… libre. De telles inscriptions sont très répréhensibles à l’époque et il n’y a pas encore de dialogue ouvert avec les institutions. Les graffeurs, par leur simple démarche, défient alors l’ordre établi. Le parallèle est facile à oser avec les vandales des Champs Elysées. Le street art, c’est la rue, c’est la contestation, c’est le peuple.

L’inscription sur la devanture du magasin de ZARA pourrait de manière sommaire illustrer un retour aux sources, comme s’il était inscrit « ça c’est du street art », opposant l’art de la rue à l’art officiel, la révolte à l‘art établi, le peuple aux bourgeois du 16èmearrondissement, aux élites. En étant un peu plus « artistique », on pourrait aussi considérer que cette inscription stigmatise l’évolution « bourgeoise » qu’a prise le street art. Un avertissement également puisqu’ici le message assimile le Street Art à la casse, au mode d’expression vandale.

Certains considèrent en effet que le street art s’est éloigné de ses racines, nourrissant un débat sans fin qui oppose ceux qui font des « toiles » à destination du marché et ceux qui veulent rester au plus près des fondamentaux de départ en refusant la marchandisation en cours.

 

Trahison de l’esprit du street art ?

Toutefois, cette référence sur la devanture de Zara est totalement contraire à la réalité même de ce qu’est le street art. Les inscriptions d’autrefois et d’aujourd’hui sont marquées par une liberté créatrice novatrice, pas destructrice. Le regard porté sur la société a le plus souvent pour objet de faire réfléchir à son évolution pour un monde meilleur, invite à changer les choses, alors que la référence à une devanture cassée ne propose rien, elle est totalement nihiliste.

La référence au street art sur la devanture de cette grand enseigne ne produit finalement pas l’effet recherché par les auteurs. Elle les fossilise, les ringardise, les met hors jeu, car pour eux le temps s’est figé il y a cinquante ans (1968 ?) de manière simpliste. C’est à se demander si les auteurs des inscriptions sur les magasins ne sont pas des personnes de plus de 50 ans, souvent instruites, nostalgiques des thèses révolutionnaires et anticapitalistes et de tous les mouvements révolutionnaires avortés plutôt que des jeunes de 20/25 ans, les yeux forcément tournés vers le futur.

Tout le contraire de la vivacité et du vent de fraîcheur qu’a insufflés le street art depuis des dizaines d’années, de générations en générations. Car le street art, c’est avant tout l’expression d’une certaine jeunesse et de la créativité. Jeunesse du mode d’expression en prise avec les passants, jeunesse du mouvement lui-même dans l’histoire de l’art, jeunesse de la nouvelle génération d’artistes dont nombre ont suivi des études artistiques. Le développement du street art est le témoin des vibrations intimes de la société, un courant d’expression qui se multiplie et se renouvelle sans cesse. Même contestataire ou identitaire, le street art de casse pas, il cherche à construire. L’inscription sur la devanture de Zara est l’expression d’un passé figé, du rejet et des craintes de l’évolution, une sorte de référence conceptuelle pour concepts élimés, une tentative pour usurper le cœur de ce qu’est le street art : un vent de fraîcheur.

Le street art, c’est Jo di Bona et le pop graffiti, qui apporte une joie de vivre colorée, c’est Kongo et ses influences métissées qui donnent un graffiti expressif, ce sont les fresques géantes avenue Richard Lenoir à Paris, ce sont les mosaïques Space Invader qui obligent à lever les yeux, ce sont toutes ces influences bigarrées qui interpellent, embellissent, relient  un citoyen américain à un citoyen asiatique autour des mêmes artistes nomades. Même l’art urbain le plus politique, de Shepard Fairey à Banksy pour ne citer que deux ténors de la scène artistique engagée, ne détruit pas mais utilise les codes de la composition et multiplie les références artistiques pour passer ses messages, dans un souffle d’espoir.

Alors non, l’inscription sur la devanture de Zara ou le mur détruit qu’elle montre, n’est pas du street art, c’est tout le contraire de l’expression du street art, de la jeunesse du début et de celle d’aujourd’hui. La route vers le futur n’est forcément pas une ligne droite sans risque mais elle ne s’est pas arrêtée en 68, à Che Guevara, au mouvement PunK, au hip hop, à tous ces moments qui ont certes constitué des marqueurs à un moment donné mais ont été dépassés par le mouvement de l’histoire… toujours en mouvement.

Le street art a autre chose à apporter que de remettre à l’honneur une vision passéiste, anarchiste, nihiliste, destructrice. Le street art participe pleinement à la construction du futur. Il décrypte, alerte mais il ne ramène pas à une époque ou la télé n’avait que deux chaînes en noir et blanc pour décrire le monde. Si comme le dit le physicien Etienne Klein, l’anagramme du futur est le degré d’espoir, le street art est l’anagramme de l’espoir qui s’exprime sur les murs. Il ne détruit pas, il construit. Même quand les murs sont révoltés.

 

Desfilis, copyright : Marion Gambin

Philippe Rosenpick 

Avocat associé chez Desfilis, organisateur du prix du Graffiti 2016/17, promoteur de la fresque dessinée par Crey 132 en l’honneur du Bleuet France sur la place des Invalides, membre de la commission d’appel de la Fédération Française de Rugby, Chevalier de la Légion d’honneur