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10H01 - samedi 9 février 2019

« Nature Morte » de Brusk, la chronique street art de Philippe Rosenpick

 

Cedric « Brusk » est né en 1976 et appartient à la deuxième génération des graffeurs, issu de la culture Hip Hop. Il a commencé très tôt à graffer des murs, vers 15 ans, mais a acquis une véritable formation artistique en suivant pendant 4 ans les cours des Beaux-Arts de Saint Etienne. Il rejoint le collectif « Da Mental Vaporz » en 2006 avec lequel il réalise nombre de réalisations collectives en extérieur. Sa formation aux Beaux-Arts lui permet d’acquérir une grande technique artistique qu’il confronte au travail en extérieur et lui permet de définir son propre style.  

Adepte du « dripping style » (coulures), il utilise aussi les déchirures, parfois jusqu’à l’évaporation, apportant à ses interventions et toiles une légèreté graphique qui poétise et peut dédramatiser lorsque l’artiste a pris le parti de traiter un sujet de société grave, comme lors de sa dernière exposition sur les migrants.

Brusk nous donne toujours beaucoup de plaisir visuel en utilisant souvent une palette très colorée qui apporte du relief à ses œuvres et leur confère une accessibilité, parfois humoristique, malgré la gravité et les interrogations qu’elles suscitent.

Brusk est un artiste engagé. Lors de sa dernière exposition sur les migrants, il donnera une partie des recettes de la vente à l’association SOS Méditerranée dont les équipes embarquent sur l’Aquarius afin de pouvoir porter secours en mer aux réfugiés. 

Le tableau présenté, que l’artiste a intitulé « Nature Morte », interpelle chacun de nous. Les couleurs grises renforcent la gravité de la situation de ce « cadre » qui se désintègre. A-t-il été usé par sa vie de travail, viré le matin même, ou a-t-il « jeté l’éponge » et décidé de ne pas rentrer ? Ce tableau illustre notre société qui, l’âge venu, rejette ceux qu’elle a pleinement utilisés. Il n’est pas sans rappeler une vieille chanson d’Eddy Mitchell, « il ne rentre pas ce soir ». La solitude au milieu des déjections où, ironie du sort, seul un pigeon gris le regarde. Pourtant plus on regarde ce tableau, plus une certaine tendresse s’en dégage : on a de l’affection pour cet homme sur son banc, à qui chacun de nous peut ressembler à un moment ou un autre de notre vie. Il y a une luminosité dans ce camaïeu de gris ; les déchirures, si elles peuvent symboliser la désintégration du personnage et de la vie, donnent aussi une certaine légèreté à l’œuvre. L’homme rêve peut être à son enfance, sa vie s’envole mais il semble aussi baigner dans une sorte de félicité, seul dans sa bulle du souvenir, isolé de la dureté du monde et de son agressivité. 

C’est sa première œuvre où Brusk peint un humain vivant. Jusque-là, il avait fait couler les squelettes et se désintégrer le mobilier urbain. Avec ce tableau il accède à une certaine maturité et à des sujets plus graves.

Cette œuvre interpelle, mélange dureté et douceur, légèreté et gravité. A la fin il reste ces rêves d’enfants, ces odeurs de pain grillé le matin, ce cocon où tout était possible et la vie devant soi. L’homme sur son banc est heureux, isolé de tout… et ce pigeon qui le regarde… 

 

Philippe Rosenpick 

Avocat associé chez Desfilis, organisateur du prix du Graffiti 2016/17, promoteur de la fresque dessinée par Crey 132 en l’honneur du Bleuet France sur la place des Invalides, membre de la commission d’appel de la Fédération Française de Rugby, Chevalier de la Légion d’honneur

 

 

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Pourquoi une rubrique Street art ? 

Parce que c’est l’art de notre époque, comme l’a dit Mr Braun autrefois au sujet de l’art contemporain. Une pratique artistique, à l’origine clandestine et réprimandée, qui s’affiche aujourd’hui dans nos cités pour leur redonner des couleurs, embellir les rues et les immeubles tout en véhiculant du sens.

Il n’y a pas un « street art » mais de multiples modes d’expression et techniques graphiques qui permettent à tout le monde de trouver un point d’entrée. Ce mouvement va vers les gens et souvent les interrogent sur l’évolution de nos sociétés, de manière malicieuse et ironique, parfois plus grave et contestataire, et ne laisse jamais indifférent. Les jeunes générations sont nomades, ont de plus en plus de talent et s’affranchissent des carcans, loin de la marchandisation de l’art contemporain qui ne semble plus vanter que des démarches intellectuelles accessibles à une infime minorité. C’est un art qui se nourrit de l’histoire de l’art mais aussi de géographie, de sociologie, d’anthropologie, du temps présent. 

Crey 132 a réalisé une magnifique fresque pour honorer le bleuet de France et le centenaire de la première guerre mondiale sur la place devant les Invalides : un drapeau français qui se resserre autour des valeurs de solidarité et de fraternité. Peu de temps après le mouvement des gilets jaunes éclate. Prémonitoire ? Un message non entendu par nos élites ? Pour autant, les gilets jaunes se réuniront le 19 janvier 2019 autour de cette même place pour démarrer leur déambulation du samedi dans la capitale. Certains ont des pancartes dans le dos : la Marianne de Shepard Fairey, un artiste américain engagé, dont le tableau trône dans le bureau du Président de la République. Mais détourné car elle a un œil au beurre noir ! Une œuvre qui, sauf erreur, a été créée après le Bataclan pour vanter les valeurs universelles de la France… Une France que certains trouvent malmenée dans ses valeurs ? Au centre des symboliques qui s’expriment et qui interrogent, deux réalisations de deux street artistes…. En plein dans le mille… En plein dans notre époque… Le street art est un art qui touche le peuple. 

Il est vrai qu’il aurait été difficile de manifester avec une pancarte de Buren ou de Carl André dans le dos…

P.R.

 

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