Ministère des Beaux Arts
11H10 - lundi 13 mai 2019

Pejac et Nevercrew : le plaidoyer du street art pour l’environnement et la biodiversité. La chronique de Philippe Rosenpick

 

Début mai à Paris, se sont réunis des scientifiques et chercheurs de plus de 130 pays pour faire l’état de la biodiversité dans le monde et de son évolution. Selon le groupe de travail des experts de l’ONU qui a rendu son rapport le 6 mai sur la biodiversité, 75% de l’environnement terrestre a été gravement altéré et 66% de l’environnement marin est touché ; 60 % des vertébrés ont disparu en 44 ans ; plus d’un million d’espèces animales et végétales sur les 8 millions recensées sur la terre sont menacées d’extinction. A ce rythme, c’est de l’extinction de l’espèce humaine dont il sera question dans un temps plus proche que le temps passé qui nous a vu nous développer.

On le sait depuis longtemps mais il y a danger et urgence alors que les liens entre l’altération de la biodiversité et le climat sont de plus en plus avérés. Et pourtant le monde entier ne s’est toujours pas saisi convenablement de cette urgence, pour mille raisons, économiques, sociales et autres, certains politiques essayant même de minimiser les problèmes, jouant à la roulette russe avec l’avenir de l’humanité et des espèces.

Chaque pays ayant des impératifs et des contraintes liées à son propre développement (chômage, surpopulation etc), il est difficile de rassembler tout le monde et de trouver des terrains d’entente. Si tout le monde connaît la phrase « après moi le déluge », il se peut bien que cela advienne à une échéance assez prochaine qui, chaque jour, se rapproche de plus en plus vite car l’absence de résolution des problèmes entraîne forcément des phénomènes d’accélération et de décuplement que l’on mesure désormais au quotidien.   

Les street artistes se sont mobilisés depuis longtemps pour alerter sur les risques de dégradation de notre environnement et de la biodiversité en réalisant partout dans le monde des fresques murales, plus ou moins fortes visuellement, certaines poétiques et d’autres beaucoup plus directes. Pas besoin d’avoir un bac +12 pour comprendre ni d’essayer de disséquer des rapports ésotériques sur la question pour comprendre. L’art exporte le message dans la rue et le met à la portée de tous, rendant forcément chacun de nous un peu coupable car on ne peut pas passer à côté.  

Le mérite du street art est en effet de rendre accessible à tous certaines réflexions sociétales en simplifiant la démarche active-passive, tout en ayant pour support un medium visuellement attractif. Il existe un mouvement Green Street Art né dans les années 2000 qui réunit beaucoup de street artistes dans le monde, héritier du mouvement américain « Gardening Guerilla ». Mais de manière plus large, la protection de l’environnement est un sujet de préoccupation majeur, que ce soit pour des artistes ultra connus et médiatiques comme Banksy ou Shepard Fairey ou pour d’autres qui le sont moins.

Les réalisations de Pejac et de Nevercrew sont suffisamment claires et frappantes pour ne pas avoir à disserter plus sur ce qu’elles essayent de nous dire ; elles sont toutes deux à la fois alarmantes tout en étant assez humoristiques voire un brin mélancoliques et poétiques. Comme si les jeux étaient faits et que le futur était déjà joué. A moins d’un sursaut auquel invitent ces œuvres. De quoi toucher par le visuel sans forcément agresser ou jeter l’opprobre sur x ou y nommément, ce qui serait, comme l’humour aux dépens de quelqu’un, toujours plus facile à faire mais beaucoup moins fort car beaucoup moins subtil. Ici les deux réalisations ne visent personne en particulier et tout le monde à la fois, nous renvoyant tous à nos responsabilités.

Pejac à qui l’on doit la « terre qui s’évacue dans les égouts » est un artiste espagnol qui a notamment étudié aux Beaux-Arts à Salamanque puis à Barcelone. Son travail en noir et blanc est d’une grande finesse, plein d’humour et de tendresse tout en traitant de sujets forts sur la liberté et l’environnement par exemple. Comme Banksy, un certain côté minimal pour ne pas se perdre et pour mieux aller à l’essentiel… Un essentiel parfois grinçant mais jamais vindicatif. Les fenêtres de Valence illustrent à merveille le thème de la liberté et de l’enfermement social, ses hommages à Rodin, Manet ou Fontana ne laissent pas indifférent, son visuel sur la petite fille à la loupe et les fourmis nous parle de notre condition en nous rappelant que nous sommes à la fois grands et tout petits, alternant tour à tour le rôle de victime et de bourreau. Mais les fourmis continuent leur chemin obstinément… pour le meilleur ou pour le pire, en espérant que leur colonne ne rencontre pas un cyclone dévastateur.

Nevercrew à qui l’on doit cet ours à moitié mangé par les hydrocarbures est un duo suisse de deux artistes, Christian Rebecchi et Pablo Togni, qui travaillent ensemble depuis de nombreuses années. Ils sont tous deux diplômés de l’Ecole d’Art de Lugano et leur style est directement reconnaissable. Colorées, visuelles, directes, sans ambiguïté, leurs œuvres sont des coups de poing, des lames qui rentrent dans la peau, des piqures qui essaient de réveiller notre conscience face aux défis environnementaux et au comportement de l’homme. La pollution des hydrocarbures, les dangers que l’on fait courir aux animaux et aux mamifères marins en bouleversant leur mode de vie et leur environnement, qui provoquent leur extinction programmée, sont autant de thèmes déployés par ces deux artistes sur les murs de Grenoble, Turin, New Delhi… Les couleurs chatoyantes renforcent le côté percutant des messages et l’esthétisme léché a pour but de capter notre attention pour nous dire : « tu  vois, tu sais maintenant », donc « tu es responsable ».

En attendant que les grandes puissances trouvent un terrain d’action unanime, les street artistes s’engagent et nous mettent en quelque sorte au pied du mur. Leur mur est notre mur. Et comme le disait un humoriste célèbre : « c’est au pied du mur que l’on voit le mieux… le mur ». Alors ouvrons les yeux…

 

Desfilis, copyright : Marion Gambin

Philippe Rosenpick 

Avocat associé chez Desfilis, organisateur du prix du Graffiti 2016/17, promoteur de la fresque dessinée par Crey 132 en l’honneur du Bleuet France sur la place des Invalides, membre de la commission d’appel de la Fédération Française de Rugby, Chevalier de la Légion d’honneur

 

 

 

 

 

 

Pour aller plus loin :

lire l’article « le Green Street Art ou Art Urbain Écologique de Michel Fily dans Urban Street Art (22.12.2017) ou « quand le Street Art défend notre planète » sur le net pour un petit tour d’horizons et découvrir beaucoup d’artistes engagés pour défendre l’environnement.

 

 

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