Ministère des Beaux Arts
15H17 - mardi 19 février 2019
Monde

« Angry Crows » de Bansky : la chronique street art de Philippe Rosenpick

 

Qui ne connaît pas Banksy ? Même pour ceux qui ne sont pas versés Street Art, l’artiste anonyme défraie la chronique suffisamment souvent pour ne pas passer inaperçu du grand public.

Il dénonce fréquemment le marché de l’art, que ce soit en vendant de manière anonyme en 2013 des œuvres sur un marché new yorkais, pour un prix moyen de 60 dollars (moins de 500 dollars récoltés dans la journée !), ou encore récemment en faisant le Buzz avec sa toile « Girl with Balloon » qui s’est auto-détruite lors d’une vente chez Sotheby’s.

Les mauvaises langues diront que c’est un as de la communication qui au contraire sait utiliser tous les ressorts du marché et participe pleinement à la flambée des prix. La destruction de « Girl with Balloon » pourrait pourtant bien être un nouveau coup de semonce si on continue à ne pas prendre pas au sérieux les messages de l’artiste. Il avait déjà brocardé les ventes aux enchères avec sa toile « I Don’t Beleive You Morons Actualy Buy This Shit ». Message non compris puisque le marché s’arrache ses « Prints » à prix d’or, Prints qui ne sont que des photocopies réalisées à plusieurs centaines d’exemplaires, dont seule une petite partie est signée, faisant de ces œuvres là une sorte de graal pour investisseurs spéculatifs. Peut-être que la prochaine action de Banksy sera de dupliquer ces mêmes œuvres à plusieurs milliers d’exemplaires, en jaune, en vert, en fluo, détruisant la valeur espérée par les spéculateurs, sous le volume. Qui sait. 

Car Banksy est un artiste engagé. Avant toute chose !! Il scrute les défauts de la cuirasse de notre société et dénonce dérives et abus avec malice, espièglerie, avec une grande finesse et touche toujours juste là ou ça fait mal, comme une évidence. Au point de rendre attractifs des toiles et pochoirs aux messages plus que grinçants, que ce soit sur l’environnement, les migrants, la pauvreté, le manque de futur et d’espoir…

L’un des thèmes importants pour Banksy consiste, comme dans la toile « Angry Crows » ci-dessus, à dénoncer la vidéosurveillance et l’orientation de nos sociétés vers toujours plus de surveillance et d’espionnage, en se prévalant du prétexte sécuritaire. Dans « One Nation Under CCTV », Banksy montrait un jeune en train de faire un graffiti, filmé par un policier avec un berger allemand à ses pieds, qui le regardent sans intervenir, comme pour dénoncer le fait que prendre en photo un délit n’a pas abouti à l’empêcher.  

« Flower Girl » illustre le petit chaperon rouge qui rencontre le méchant loup, illustré par une caméra. L’installation de la caméra qui regarde un mur vide sur lequel il est marqué « What  are You looking At ? » marque l’inanité de la démarche, questionne sur l’évolution de nos démocraties et les dangers qui les guettent lorsque l’on n’a rien résolu et que l’on en est réduit à mettre des caméras partout pour rassurer, dans un contexte ou le lien démocratique s’effrite et que l’on ne sait plus comment faire prendre  le ciment social nécessaire entre les gens, les peuples. Il y a plus de 4OO.OOO caméras de surveillance à Londres soit une pour 14 personnes environ !! C’est dire…

Avec « Angry Crows », le tableau des corbeaux qui déchiquettent une caméra de surveillance n’est pas à prendre qu’au premier degré mais comme un acte militant contre la surveillance. Les corbeaux sont certes des charognards de mauvais genre mais ils symbolisent aussi la tromperie, la duperie, la manipulation, la mort. Manipulation pour donner l’impression de sécurité, mais au bout, la mort de la démocratie quand tout le monde sera surveillé et que cette surveillance ne sera plus dans des mains démocratiques. Car qui peut jurer que l’outil ne sera jamais dévoyé ?

Mais de manière paradoxale, les corbeaux symbolisent aussi des messagers, la sagesse et l’intelligence. Le message est clair : arrêtez tout avant qu’il ne soit trop tard ! « J’aurai besoin de quelqu’un qui me protège contre les mesures qu’ils prennent pour me protéger », a déclaré Banksy.

Le grand Thomas Jefferson à qui on doit beaucoup disait il y a bien longtemps « si tu es prêt à sacrifier un peu de liberté pour te sentir en sécurité, tu ne mérites ni l’un ni l’autre ». A méditer au moment où l’on a voté la loi anti-casseurs, après des débats assez animés et qui sans consigne de vote ou de logiques partisanes n’aurait peut-être pas abouti.

Pour sûr, la déferlante des nouvelles technologies fait de notre époque un moment crucial pour l’évolution de nos démocraties. Mais le pire n’est jamais certain car souvent des hommes de bonne volonté se dressent au dernier moment et mettent un grain de sable qui enraye la machine.

Banksy est-il de ceux-là ? 

 

Desfilis, copyright : Marion Gambin

Philippe Rosenpick 

Avocat associé chez Desfilis, organisateur du prix du Graffiti 2016/17, promoteur de la fresque dessinée par Crey 132 en l’honneur du Bleuet France sur la place des Invalides, membre de la commission d’appel de la Fédération Française de Rugby, Chevalier de la Légion d’honneur

 

 

 

 

 

 

 

Pourquoi une rubrique Street art ? 

Parce que c’est l’art de notre époque, comme l’a dit Mr Braun autrefois au sujet de l’art contemporain. Une pratique artistique, à l’origine clandestine et réprimandée, qui s’affiche aujourd’hui dans nos cités pour leur redonner des couleurs, embellir les rues et les immeubles tout en véhiculant du sens.

Il n’y a pas un « street art » mais de multiples modes d’expression et techniques graphiques qui permettent à tout le monde de trouver un point d’entrée. Ce mouvement va vers les gens et souvent les interrogent sur l’évolution de nos sociétés, de manière malicieuse et ironique, parfois plus grave et contestataire, et ne laisse jamais indifférent. Les jeunes générations sont nomades, ont de plus en plus de talent et s’affranchissent des carcans, loin de la marchandisation de l’art contemporain qui ne semble plus vanter que des démarches intellectuelles accessibles à une infime minorité. C’est un art qui se nourrit de l’histoire de l’art mais aussi de géographie, de sociologie, d’anthropologie, du temps présent. 

Crey 132 a réalisé une magnifique fresque pour honorer le bleuet de France et le centenaire de la première guerre mondiale sur la place devant les Invalides : un drapeau français qui se resserre autour des valeurs de solidarité et de fraternité. Peu de temps après le mouvement des gilets jaunes éclate. Prémonitoire ? Un message non entendu par nos élites ? Pour autant, les gilets jaunes se réuniront le 19 janvier 2019 autour de cette même place pour démarrer leur déambulation du samedi dans la capitale. Certains ont des pancartes dans le dos : la Marianne de Shepard Fairey, un artiste américain engagé, dont le tableau trône dans le bureau du Président de la République. Mais détourné car elle a un œil au beurre noir ! Une œuvre qui, sauf erreur, a été créée après le Bataclan pour vanter les valeurs universelles de la France… Une France que certains trouvent malmenée dans ses valeurs ? Au centre des symboliques qui s’expriment et qui interrogent, deux réalisations de deux street artistes…. En plein dans le mille… En plein dans notre époque… Le street art est un art qui touche le peuple. 

Il est vrai qu’il aurait été difficile de manifester avec une pancarte de Buren ou de Carl André dans le dos…

Philippe Rosenpick