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18H47 - jeudi 27 septembre 2018

Les attaques contre le Rafale en Inde menacent-elles l’industrie de défense française ? La chronique d’Aymeric Chauprade

jeudi 27 septembre 2018 - 18H47

Il est assez rare de voir, sur les marchés de l’armement, un système d’armes vendu à un gouvernement étranger pris en otage par un parti politique d’opposition. C’est pourtant ce qui arrive en Inde où le Parti du Congrès, présidé par M. Rahul Gandhi, mais opposé à l’actuel Premier ministre Narendra Modi, attaque violemment le Rafale acquis par l’Inde en 36 exemplaires (28 monoplaces, 8 biplaces) en septembre 2016. Des ricochets semblent inquiéter jusqu’à l’ancien président de la République française, François Hollande…

Ces attaques sont d’une telle extravagance de la part d’un parti qui échoua jadis à conclure l’appel d’offres de 126 avions d’armes que le ministre des Finances (et ancien ministre de la Défense par intérim) de l’actuel gouvernement, le très posé M. Jaitley, a fini par sortir de ses gonds et a qualifié M. Gandhi de « prince des clowns« .

Rappelons ici quelques faits que la presse et la classe politique françaises oublient trop, mais qui constituent les raisons fondamentales du choix de l’avion d’armes français par l’Inde.

Tout d’abord, l’armée de l’air indienne a toujours considéré les avions d’armes de Dassault comme les plus fiables : c’est pourquoi la France a vendu l’Ouragan en 1953 puis le Mirage 2000 dans les années 80 et 90 (59 avions). Et l’histoire lui a donné raison : le conflit du Cachemire (mai-juin 1999) a démontré la supériorité, la fiabilité et la disponibilité du Mirage 2000 sur les avions d’armes russes en service lors d’opérations contre le Pakistan, dans les régions frontalières et montagneuses. La France s’est, en outre, toujours affirmée comme étant un fournisseur fiable et loyal, ne soumettant pas ses clients à des embargos technologiques ou politiques.

L’Inde fait face à un besoin opérationnel critique. L’armée de l’air indienne qui doit se préparer au risque de devoir combattre un jour la Chine et le Pakistan, ne dispose cependant plus que de 34 escadrons (bientôt 31) sur les 42 qu’il lui faudrait. Autant dire qu’elle manque cruellement d’avions et de pilotes !

Le Rafale a été le vainqueur d’une très compétition internationale difficile. Il a remporté l’appel d’offres des 126 avions d’armes dit MMRCA et qui est considéré comme « la mère de tous les contrats d’armement au monde » (mother of all defence deals). Plus performant, moins cher, disposant du meilleur soutien, le chasseur français a réalisé la percée que son constructeur attendait mais qui a surpris ses compétiteurs russes (Sukhoï et RAC MiG), européens (Saab et consortium EF-2000) et américains (Lockheed Martin).

L’accord intergouvernemental signé entre la France et l’Inde ne fait pas exception aux autres négociés précédemment par d’autres gouvernements indiens. Le Chef d’Etat-major de l’Armée de l’Air indienne, l’Air Chief Marshall BS Dhanoa, a récemment rappelé que les accords inter-gouvernementaux ont toujours été signés en urgence et pour deux escadrons à chaque fois : lorsque le Pakistan a acquis ses F-16, l’Inde a répliqué en signant avec la Russie un accord de ce type pour deux escadrons de MiG-21 ; idem auprès de la France avec deux escadrons de Mirage 2000. Pour le CEMAA, ce type d’accords est le moyen le plus rapide pour que l’Armée de l’air compense sa faiblesse numérique par rapport à ses deux voisins dont, rappelle-t-il, les intentions stratégiques peuvent changer très vite.

Pour toutes ces raisons, il convient de rappeler que le Rafale sera l’avion d’armes le plus performant de l’armée de l’air indienne : possédant depuis plusieurs années des senseurs (radar RBE2, Spectra, OSF…) et des systèmes d’armes (Meteor, MICA, Scalp, A2SM) ultra-modernes, l’avion tricolore est considéré par l’armée indienne comme le « high-end fighter capability », c’est-à-dire le seul avion d’armes véritablement multi-missions capable de lui apporter la supériorité aérienne dans un conflit majeur. 

Seul avion d’armes omni-rôle du marché, sans cesse amélioré en France par des standards successifs qui prolongent sa vie opérationnelle au top niveau, le Rafale est avant tout un avion de souveraineté nationale. M. Modi, nationaliste conscient des dangers pesant sur son pays, le savait bien en l’achetant.

Que la concurrence attaque le Rafale est normal dans la guerre économique à outrance à laquelle se livrent les avionneurs (et les Etats), mais que le Parti du Congrès indien oublie, pour de basses querelles politiciennes, le prix et l’enjeu de la souveraineté, est irresponsable… ou laisse à penser que ses intentions ne sont pas aussi pures qu’il l’assure.

Quant à la classe politique française, on ose espérer qu’elle est encore capable d’effacer ses petites querelles politiciennes au profit de l’intérêt supérieur du pays. Pour notre part, et bien que peu soupçonnable d’accointances socialistes ( !), nous avons toujours salué l’excellent travail – et certainement décisif – que le Ministre de la Défense de l’époque, Jean-Yves Le Drian, aujourd’hui Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères du gouvernement d’Edouard Philippe, a effectué en appui de l’avionneur national.

 

Aymeric Chauprade

Professeur de relations internationales, Aymeric Chauprade est l’un des refondateurs de la géopolitique française et a publié plusieurs ouvrages de référence. Député au Parlement européen, il est aujourd’hui Vice-Président du Groupe Europe de la démocratie directe et des libertés (EFDD).

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