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09H31 - jeudi 25 août 2016

Tribune de Farhad Ahmedov : Azerbaïdjanais et Arméniens, donnez une chance à la paix !

jeudi 25 août 2016 - 09H31

Opinion Internationale publie en exclusivité l’appel à la paix que lance Farhad Ahmedov, une des personnalités les plus influentes de la région du Caucase. Habituellement discret, son engagement n’en a que plus de force. Le conflit du Haut-Karabakh a causé des milliers de morts et provoqué des centaines de milliers de réfugiés et déplacés. Une tribune qui éclaire et qui s’engage.

 

Farhad Ahmedov

Farhad Ahmedov – crédit photo : DR

 

Chers Azerbaïdjanais et Arméniens ! Parfois, il est vraiment très difficile de définir avec les paroles même les plus simples des évènements particulièrement compliqués. Le conflit entre nous en est justement l’illustration. Mais, je prends le risque tout de même de m’adresser directement à vous, frères et voisins.

 

Le cauchemar sanglant dans nos rapports dure déjà de plus d’un quart de siècle. Les bébés, nés au commencement de la guerre intestine, ont déjà grandi, et plusieurs d’entre eux sont mêmes devenus parents. Une génération entière a grandi dans un climat d’animosité et de haine réciproque, sans comprendre qu’il est possible de vivre différemment et d’être disposés autrement l’un envers l’autre. L’occupation, les destructions, la mort de milliers de personnes et l’expulsion des centaines de milliers d’autres de leurs lieux natals ont laissé des cicatrices ineffaçables dans la conscience collective des deux peuples. Depuis un quart de siècle, Azerbaïdjanais et Arméniens se regardent au travers du viseur de leur fusil, en ne voyant que des cibles et non pas des êtres humains. La ligne de front traverse non seulement le champ de bataille, mais aussi les salles de conférence, les couloirs diplomatiques, les pages médias, les écrans de télévision, mais également, pire, les âmes des Azerbaïdjanais et des Arméniens. La guerre a pénétré tout notre être, au point d’en devenir une habitude quotidienne. 

La guerre, c’est l’état extrême des relations humaines. Une fois commencée, elle se développe selon sa propre logique, en réveillant les côtés les plus sombres de la nature humaine et en se reproduisant elle-même dans les esprits et dans les cœurs. Mais, l’histoire de l’humanité enseigne que chaque guerre se termine par la paix. Même la plus longue période d’hostilité finit par aboutir à une phase d’abnégation, et ensuite à la réconciliation. Ce cycle est inéluctable, comme le changement des saisons de l’année.

Nous, Azerbaïdjanais et Arméniens, avons vécu pendant des siècles en bon voisinage. Il n’est pas possible d’effacer de notre mémoire cette cohabitation commune, la similitude des traditions et des usages, l’affiliation de nos cuisines nationales, les mariages mixtes, l’amitié scolaire et militaire. Mes souvenirs d’enfance et de jeunesse ont conservé des dizaines d’exemples de rapports humains sincères et de la compréhension entre les Azerbaïdjanais et Arméniens, partageant le pain, les peines  et les joies de la vie. Les exemples de relations de ce genre se rencontrent même aujourd’hui, là où nos personnes échangent non dans le cadre de la guerre, mais dans la vie pacifique. 

 

L’heure de vaincre le parti de la guerre

La déflagration des dernières actions militaires au Nagorno Karabakh, qui a causé en seulement 4 jours, le bilan de plusieurs centaines de vies humaines, est la manifestation visible du potentiel meurtrier des guerres contemporaines. Les évènements d’avril 2016 doivent finalement nous faire tous réfléchir : le prochain round actif du conflit, si cela, malheureusement, a lieu, sera beaucoup plus mémorable et sanglant que tous les précédents. N’est-ce pas le moment de s’arrêter ?

Le tourment de l’antagonisme armé ne nous apportera que des victimes nouvelles, les cimetières et les hôpitaux surpeuplés, le chagrin des parents, des destructions, des dépenses encore plus accablantes, une tension croissante en terme social et économique et l’instabilité intérieure. Le seul vainqueur ne sera que le « parti de la guerre », mais certainement pas celui des peuples. Il n’existe pas dans l’histoire de résolution de conflit par le militaire. Nous sommes arrivés au moment de le reconnaître explicitement et définitivement.

Ma requête est la suivante : combien encore la vanité, l’amour-propre et le désir de la vengeance vont-ils coûter en pertes de vies humaines irremplaçables ?

Dans le même temps, notre monde, extrêmement interdépendant, entre dans un cycle, plus compliqué, constitué de multitude de turbulences : les clameurs du XXIème siècle, les révolutions technologiques, la diffusion des idéologies belliqueuses, la pression démographique croissante face aux ressources qui diminuent, la pression du milieu informationnel, le faible niveau de qualité des élites mondiales. Pour mesurer jusqu’ à quelle tournure catastrophique est capable de se manifester l’influence de ces facteurs, transformant l’ordre mondial, il suffit d’observer les processus, se développant seulement à quelques centaines de kilomètres du sud du Caucase.

Devant de tels risques, évoluant de manière imprévisible, la persistance de l’état de guerre entre peuples voisins manifestera notre irresponsabilité scandaleuse devant la génération actuelle et celle à venir. Nous ne pouvons plus nous permettre de dépenser nos forces en rivalité, qui nous affaiblissent devant les défis du siècle !

 

La seule solution au conflit

Ma vision de la résolution du conflit provoquera sûrement de nombreuses protestations, de toutes parts et en particulier des deux parties des belligérants. Elle ne représente qu’un point de départ de la discussion. Le dénouement du conflit demeure dans une solution combinant le maintien de la région de Nagorno Karabakh au sein de la République d’Azerbaïdjan, avec l’attribution du niveau le plus élevé de son autonomie culturelle et administrative, et des préférences sociales et économiques pour la reconstruction d’après-guerre, avec des garanties solides et internationales.

Une telle solution mériterait beaucoup d’explications et de précisions dans la formulation de cette autonomie. Le plus probable est qu’elle ne se manifestera de manière plus complète qu’avec le temps, quand la génération actuelle de la guerre sera remplacée par la génération de la paix. On se rendra compte alors de toute la complexité et de la spécificité du statut final de la région. Mais il faut d’ores et déjà commencer par créer l’environnement de la confiance mutuelle sans tarder ! Au fond, je pourrai considérer mon objectif atteint si ma démarche présente permet un tant soit peu d’atténuer cette méfiance réciproque.

 

Le compromis du Karabakh

La cause et le prétexte de l’affrontement entre nous, c’est le Karabakh. Quand on connait le motif et le prétexte, il est déjà possible de comprendre et de réussir à atteindre un compromis commun. Comment agir pour le dépasser ?  La question de l’appartenance du Karabakh, dans mon esprit, doit revenir aux deux peuples. Ce qui nous a séparés hier, et qui continue à nous séparer aujourd’hui, doit nous unir. Nous sommes obligés de reconstruire ensemble ce pays béni, de vivre et de jouir ensemble de ses bienfaits. Le potentiel immense de cette région, capable d’assurer notre prospérité commune pour plusieurs générations futures, a besoin de la stabilisation urgente de la paix. En tant qu’homme impliqué et ayant réalisé dans ma vie plusieurs projets stratégiques, j’incite à dire que : « la paix est profitable pour nous tous, et la guerre – non ! » 

Le sort des deux peuples, de leur histoire commune est donc voué au bon voisinage. Ils ne peuvent pas se faire la guerre et être ennemis éternellement. La victoire totale d’un des belligérants est impossible. On a besoin d’un compromis. Et le compromis – ce sont les concessions mutuelles, en faisant que chacune des parties doit rejeter les stéréotypes, les mythes, les chimères politiques, les illusions, les complexes et les frustrations respectives. Ce n’est pas une voie facile, c’est une voie difficile, douloureuse. Mais il n’existe pas d’autre voie, et n’en existera pas à l’avenir. Son alternative – c’est la guerre, les destructions, la mort et la défaite des deux parties. Oui, aujourd’hui, il ne s’agit pas du choix entre le bien et le mal, mais entre le mal et le pire. Mais, le résultat final, c’est la paix et cela vaut tout le reste ! 

Je voudrais m’adresser à la prudence et à la sagesse historique propres à nos peuples antiques. La guerre pour la terre, la haine et la vengeance sont les vestiges du passé, non dignes de l’homme qui vit dans le siècle de la globalisation, de la révolution technologique, de l’intelligence artificielle, et d’autres réalisations de la civilisation et du progrès. Nous devons construire un pont à la rencontre de l’un et de l’autre… au mépris de la haine !

Et de débuter éventuellement par la repentance et par la bonté. Les faibles ne sont pas capables d’avancer, de faire un pas, mais seulement les personnes fortes, sûres d’elles-mêmes, avec le sens de la dignité. Tels sont les caractères de nos peuples, ce qui est prouvé dans toute notre histoire. A ce propos, je me permettrai de paraphraser le grand Albert Einstein : « les faibles sont capables de vengeance, seuls les forts font preuve de bonté ». Je compte sur mon appel pour trouver la réponse dans l’apaisement des cœurs des mères. Etes-vous prêtes à supporter le poids moral de nouvelles victimes, au point d’y faire mourir vos fils, et de laisser vos filles veuves ?  

Le temps échu ne permet plus d’attendre, il faut agir. L’épée de Damoclès de la guerre totale fulmine au-dessus de nos têtes, et les chances de paix, une fois perdues, ne se présenteront peut-être plus. Les deux peuples, puisqu’il n’est pas encore trop tard, doivent par eux-mêmes et au plus vite faire le pas décisif à la rencontre l’un de l’autre. La médiation internationale constitue un facteur positif, mais elle ne sera effective que dans le cas où nous-mêmes serons capables de montrer du courage et de faire le premier pas. Les tierces parties, avec toute leur bonne volonté, et en tenant compte de l’impossibilité de se passer complètement d’elles, poursuivent leurs intérêts, ont leurs propres objectifs et priorités.

Les élites nationales respectives doivent être capables de jouer un rôle inestimable dans le cadre du règlement pacifique, et dans ce cas, répondre au niveau de leur responsabilité historique devant leurs peuples. L’histoire connaît beaucoup d’exemples de ces moments où la sagesse, l’audace et la fermeté des leaders, tendant le rameau d’olivier aux ennemis, ont transformé la guerre enflammée, semblant éternelle, en paix glaciale, mais bien en paix durable.

Azerbaïdjanais ou Arméniens doivent commencer d’eux-mêmes, d’un pas plus difficile, de chasser les démons de la guerre de leur âme.

Et enfin, ma démarche est dictée, non pas par mes intérêts ou mes ambitions, mais par un appel sincère en mon âme et en mon cœur. En revoyant mon passé, je peux dire avec satisfaction, que si j’ai réussi, c’est aussi beaucoup grâce à mes efforts : j’ai fait partie de l’élite des affaires, j’ai occupé des postes politiques, celui de sénateur, j’échange et je fais des affaires avec les grands de ce monde.

Ces dernières années m’ont encouragé à m’engager dans le processus de résolution des situations très difficiles voire sans issue.  Et mon expérience me souffle que l’issue qui pourrait satisfaire les deux parties, demeure toujours. Il suffit de le désirer réellement. 

J’ai conservé un rêve, que je voudrais voir réalisé encore de mon vivant : c’est la paix entre nos peuples. Je rêve encore de contempler, comme je le faisais dans mon enfance, un Azerbaïdjanais et un Arménien, menant une conversation paisible, en jouant au nardi avec une tasse de thé à l’ombre des platanes du Karabakh.

 

Farhad Ahmedov

Farhad Ahmedov est un homme d’affaires russe, originaire d’Azerbaïdjan et ancien sénateur de la Fédération de Russie. Philanthrope, il a créé la Fondation AzNar pour la protection de l’enfance et fait la promotion de la paix dans la région du Caucase.