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10H55 - lundi 19 octobre 2015

Pourquoi faut-il suivre les évolutions du Caucase du Sud ?

lundi 19 octobre 2015 - 10H55

 

Pourquoi la France devrait-elle se concentrer sur cette région du monde, alors que la Syrie nous obsède, qu’il y a une crise des migrants durable à gérer, que l’Europe vit une situation diplomatique difficile avec la Russie ? Réponse : le Caucase du Sud est une bombe à retardement, qui va définir en partie la sécurité de l’Europe et son rapport à la Russie dans la décennie à venir.

 

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On a expliqué en détail, ailleurs, la dangereuse montée des tensions dans le Caucase du Sud, notamment entre Azerbaïdjan et Arménie, ces derniers temps. Et le jeu russe sur place : un jeu de grande puissance classique certes, mais assez cynique, et nourrissant en partie la « guerre froide » dans la région. La situation actuelle est dangereuse, et un dérapage entre soldats arméniens et azéris sur place pourrait faire basculer la zone dans l’instabilité. Et cela même si cette dernière n’est dans l’intérêt de personne, et n’est voulue par personne… Il serait donc judicieux que la France, et à sa suite l’ensemble de l’Union Européenne, s’engage pleinement dans le Caucase du Sud, en fasse un dossier prioritaire, afin de prévenir cette possible crise.

Nous pourrions également utiliser cette situation pour retisser des relations plus saines avec la Russie. Certes, sur le court terme, Moscou joue de la rivalité azéro-arménienne pour garder une influence sur Bakou et Erevan. Mais en Russie, les esprits les plus éclairés savent bien qu’à plus long terme, leur pays a besoin d’un Caucase du Sud relativement en paix si les Russes espèrent un jour ramener totalement la stabilité dans le Caucase du Nord… Un terrain d’entente entre Russes et Occidentaux est donc possible, via le Caucase du Sud. Si nous acceptons de faire de cette zone une priorité.

 

La France est sensée être un acteur clé dans la résolution du conflit entre Arménie et AzerbaïdjanElle devrait apprendre à parler à tous les camps.

 

La France co-préside, avec la Russie et les Etats-Unis, le « Groupe de Minsk » créé précisément pour trouver une issue négociée aux tensions entre Arméniens et Azéris. On ne peut pas nier un intérêt réel de certains parlementaires français et du gouvernement lui-même sur ce sujet. Mais on peut également regretter que Paris ne se soit pas donné les moyens d’être écouté par tous les acteurs du problème azéro-arménien. Ainsi, quand, lors d’une question au gouvernement le 18 mars 2015, le député Jean-Claude Mignon (les Républicains) demande « que fait la France ? », la réponse du secrétaire d’État a été à la fois rassurante et décevante.

Rassurante parce qu’elle a montré que le gouvernement suivait bien le dossier, et n’était pas inactif. Mais décevante aussi quand M. Harlem Désir offre le flanc à l’accusation de partialité. Il parle des souffrances des peuples du Haut-Karabagh, mais insiste sur le fait que ce territoire est à grande majorité arménienne. Cela donne l’impression qu’on oublie le sort des territoires azéris occupés par les Arméniens, et celui des réfugiés azéris.

Après 1994, Bakou n’a pas perdu que le Haut-Karabagh, mais aussi sept districts azéris. Et du point de vue azéri, ce qui s’est passé sur ces 20% de territoires perdus, c’est l’équivalent d’une purification ethnique. Donc quand M. Désir, à la fin de sa réponse à M. Mignon, proclame « Nous sommes donc pleinement mobilisés pour régler le conflit du Haut-Karabakh et pour défendre le droit à l’autodétermination dans cette région », il donne le sentiment, à Bakou, que Paris est le porte-voix des aspirations arméniennes. Arméniens et Azéris ont leurs réfugiés, leurs disparus, leurs drames, et leurs revendications historiques. Il faut se rappeler de toutes les souffrances, prendre en compte toutes les aspirations, pour aider les deux peuples à trouver une solution durable, forcément originale si elle se veut juste. Quand on choisit de soutenir juste un camp, sur le plus long terme, d’un point de vue diplomatique, on devient inaudible…

La France devrait donc s’intéresser sérieusement au Caucase du Sud : au nom de la stabilité du voisinage européen, au nom d’une politique intelligente et réaliste face à la Russie, et surtout, dans le sens d’une diplomatie qui viserait effectivement à trouver une solution aux problèmes, sans parti pris. Cela permettrait, peut-être, à la France de retrouver une certaine grandeur à l’international, après bien des errements, de la Lybie à la Syrie…

 

Didier Chaudet, Directeur de publication du Centre d’Analyse de la Politique Étrangère (CAPE – www.capeurope.eu), et Patricia Lalonde, analyste et féministe engagée auprès de la LDIF (Ligue du Droit International des Femmes), fondatrice de l’ONG MEWA.