Agenda culturel
18H59 - lundi 14 septembre 2015

Nos sorties cinéma de l’agenda culturel engagé – septembre 2015

lundi 14 septembre 2015 - 18H59

 

Human, Yann Arthus-Bertrand

humLe photographe et reporter écolo Yann Arthus Bertrand revient au cinéma avec l’ambitieux projet de « dresser un portrait de l’humanité ». Nous livrant les récits d’hommes et de femmes aux quatre coins du monde, confrontés parfois à des conditions de vie intenables,  Human tente de saisir la condition humaine dans ce qu’elle a de plus particulier comme de plus universel. Le film présente aussi d’impressionnants plans aériens de la planète remettant en perspective la place qu’occupe l’homme sur celle-ci.

Sorti le 12 septembre.

 

 

 Esto es lo que Hay : chronique d’une poésie cubaine, Léa Rinaldi

 cubLes stars locales du hip hop cubanais Los Aldeanos sont dans une situation absurde : interdits de se produire sur l’île, on les empêche également de quitter le pays. Le gouvernement voit en effet d’un mauvais œil ce groupe engagé contre le régime castriste, qui continue envers et contre tout à produire ses albums illégalement malgré la censure. Le documentaire saisit avec justesse l’énergie débordante avec laquelle le groupe dénonce les misères du peuple et l’absence de liberté d’expression, rendant bien compte de l’effrayante omniprésence de la police à Cuba.

Sorti le 2 septembre.

 

 

 

 

Red Rose, Sepidah Farsi

Le film vu par Charles Bonati

redroRed Rose est le cinquième long métrage de Sepideh Farsi, cinéaste iranienne en exil. L’action se déroule à Téhéran en juin 2009 pendant la « vague verte », gigantesque mouvement de protestation au lendemain de l’élection présidentielle qui a vu la victoire contestée de Mahmoud Ahmadinejad au détriment du réformateur Mir Hossein Moussavi. Un été iranien qui préfigure le Printemps arabe.

Red Rose joue frontalement sur les oppositions : révolutions de 1979 et 2009, jeune femme hyperactive et homme d’âge mûr misanthrope et désabusé, intérieur douillet de l’appartement et chaos du soulèvement populaire. Les scènes d’intérieur ont été tournées dans un grand appartement à Athènes alors que les scènes d’extérieur sont exclusivement constituées par d’authentiques vidéos tournées au téléphone portable par les manifestants. Les deux entités s’imbriquent étonnamment bien, et c’est précisément une des grandes forces de ce film.

Les acteurs sont tous excellents, notamment les deux protagonistes Mina Kavani (Sara) et Vassilis Koukalani (Ali), qui rappellent les magnifiques personnages d’Irène Jacob et Jean-Louis Trintignant dans Trois couleurs : rouge. Les deux titres invoquent la même couleur polysémique, dont la portée symbolique est forte. Sepideh Farsi a-t-elle voulu rendre hommage à Krzysztof Kieślowski ? Dans les deux cas, un homme solitaire et mystérieux voit sa vie bouleversée par la rencontre d’une jeune femme optimiste et dynamique. Sara pourrait faire sienne la phrase « Je suis revenue car j’ai quelque chose à vous demander », énoncée par Irène Jacob.

Sepideh Farsi affirme qu’elle a voulu « briser les tabous du cinéma iranien ». Filmer une telle histoire d’amour libre et de lutte politique engendre des risques considérables pour les membres du film, lesquels – sauf changement politique majeur – ne devraient plus pouvoir retourner en Iran. Red Rose est un film engagé et virulent sur l’Iran contemporain. Mais il constitue également une œuvre poignante dont la portée universelle – lutte pour la liberté, rencontre amoureuse, passage du temps – nous touche intimement.

Sorti le 9 septembre.

 

Mediterranea, Jonas Carpignano

meditDeux migrants fuyant le Burkina-Faso bravent tous les dangers pour traverser la Méditerranée et s’installer au Sud de l’Italie. Confrontés au racisme local, l’un accepte de jouer le jeu des conditions de vie précaires et de l’exploitation au travail, l’autre ne peut s’y plier si facilement. Loin des clichés, la production très internationale (en plus de l’Italie, elle a impliqué la France, les Etats Unis et le Qatar) est une fiction quasi documentaire directement en phase avec l’actualité.

Sorti le 2 septembre.

 

 

 

 

Cemetery of Splendour, Apichatpong Weerasethakul


cemetCemetery of Splendour
se présente en premier lieu comme un film poétique explorant le territoire des rêves et de l’inconscient en narrant l’histoire d’une compagnie de soldats atteints d’une mystérieuse narcolepsie collective. Mais derrière le brouillage des lignes, hanté entre réalité et imaginaire, on peut également y voir une rébellion du réalisateur thaïlandais, palme d’or du Festival de Cannes en 2010 pour Uncle Boonmee, contre l’autoritarisme militaire auquel est en proie son pays depuis le coup d’Etat qui y a eu lieu en 2014.

Sorti le 2 septembre.

 

 

 

Nous venons en amis, Hubert Sauper

amisLe titre du dernier documentaire d’Hubert Sauper, « Nous venons en amis », résonne avec une certaine ironie puisque celui-ci fait référence à la forme moderne d’impérialisme exercée par la Chine et les Etats-Unis sur le Soudan du Sud. La nation dévastée par la guerre civile constitue en effet une importante réserve de pétrole, d’or et d’uranium, que de nombreuses multinationales cherchent à s’approprier. Le réalisateur autrichien avait obtenu le Prix du meilleur film documentaire décerné par le Prix du documentaire européen en 2004 pour Le cauchemar de Darwin.

Sortie le 16 septembre.

 

 

 

 

Much Loved, Nabil Ayouch

much loved

© Virginie Surd

 
Après avoir provoqué un véritable tollé médiatique au Maroc lors de sa projection au Festival de Cannes, le film Much Loved, réalisé par le cinéaste franco-marocain Nabil Ayouch, sort en France le 16 septembre.

Interdit de diffusion dans son pays par les autorités qui considèrent que le film  « comporte un outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine, et une atteinte flagrante à l’image du royaume », il interroge la place sans issue de la femme dans une société musulmane conservatrice au travers du portrait cru mais tristement réaliste de quatre prostituées marocaines.

L’association marocaine dite « de défense du citoyen » a intenté cet été, en pleine trêve du Ramadan un procès au réalisateur ainsi qu’à la principale actrice du film, Loubna Abidar, pour « pornographie, attentat à la pudeur et incitation de mineurs à la débauche ».

On peine pourtant à éprouver autre chose qu’un  profond dégoût face à la plupart des scènes de sexe ou de « séduction » du film : de simples mascarades, où la femme doit jouer avec le plus d’entrain possible la soumission dans un large éventail de rôles, le plus déconcertant restant sans doute celui de la « money slave », se roulant avec euphorie dans des liasses de billets ou se précipitant dans une piscine pour aller chercher le coûteux diamant qu’un riche Saoudien y a jeté comme à une meute de chiennes.

Une mascarade qui pourtant semble être une des seules voies vers une certaine forme d’auto-détermination grâce à l’indépendance financière acquise. Ces femmes bruyantes, tape à l’œil, alcooliques ou droguées, semblent au moins exister par elles même. Leur puissante affirmation contraste avec l’effacement des autres femmes quasiment invisibles du film, cachées derrière leur voile et leurs longues djellabas : ces mères pudiques qui ont honte de leur fille mais qui acceptent tout de même leur argent.

Pour gagner un peu d’indépendance, il s’agit donc d’être la meilleure pute possible : savoir se mettre en scène, aller démarcher le client, se transformer en véritable business woman,  resquiller éventuellement un peu de « pourboire » supplémentaire… Mais cette liberté doit se payer dans tous les cas : passages à tabac, viol, exclusion, mais surtout absence de reconnaissance du moindre droit, que ce soit celui de dire simplement « non » ou d’aller porter plainte à la police. 

Le film montre donc bien une réalité cachée mais bien présente, dénonçant l’hypocrisie d’une société musulmane instrumentalisant la religion ou certains principes « moraux » pour appuyer ses mécanismes de domination : les Saoudiens se plaignent ainsi de leurs femmes trop froides qu’ils musèlent pourtant eux même. Les millionnaires ont de l’argent pour arroser de milliers de dinars les prostituées marocaines, mais pas pour aider leurs populations vivant dans la misère la plus totale – tout en n’hésitant pas à dénoncer au passage l’absence de « générosité » des Européens. 

Dans un pays où le conservatisme religieux entraîne une véritable crispation sociale ces dernières années (en juin, deux jeunes femmes ont été arrêtées à Agadir pour avoir porté une robe « provocante »), on tolère secrètement la pédophilie, on accepte bien volontiers tout ce que les prostituées ont à offrir – que ce soit argent ou assouvissement de fantasmes sexuels officiellement refoulés – mais on leur refuse tout amour.

Sans établir de jugement moral, sans condamner ni idéaliser ses héroïnes, le film esquisse un tableau trop souvent ignoré du Maroc contemporain: il s’agit en fait d’un docu-fiction réalisé après plus d’un an et demi d’enquêtes d’après les récits de quatre prostituées. Avec notamment de  très beaux plans tournés en caméra cachée à Marrakech, Much Loved démonte le fantasme européen d’un Orient des palais, des souks et de marchands de tapis, éternellement figé dans le passé. 

Certes, le Maroc ne se réduit pas à ces réalités. Sa modernité est ailleurs que dans le film. Pouvant agacer parfois par sa dimension peut-être un peu trop exemplaire, le film touche surtout  par la finesse et l’énergie de ses portraits de femmes, remarquablement incarnés par des actrices pour la plupart non professionnelles. Des femmes décomplexées, qui ne se voilent pas la face, qui ont aussi leurs rêves d’évasion, d’un ailleurs ou d’un autrement.  De véritables guerrières réclamant simplement le droit d’exister, d’être respectées et d’être aimées. Pas de pornographie donc, avant tout du féminisme : voilà ce qui provoque sans doute un malaise au Maroc.

Sortie le 16 septembre.

 

Deux projections organisées à la maison de l’Unesco retiennent également tout particulièrement notre attention :

tombou

© UNESCO Julien Gavelle

 Le 15 septembre, le documentaire sur la piste des manuscripts de Tombouctou, de Jean Crépu, relatant l’extraordinaire sauvetage de ces précieux documents alors que ceux-ci étaient menacés par des groupes armés en 2012. La projection a lieu à l’occasion de l’évènement « culture et patrimoine en danger : l’éducation comme arme de résistance », et sera suivie d’une table ronde en présence, entre autres, du réalisateur. Les échanges porteront sur les destructions toujours plus nombreuses d’œuvres appartenant au patrimoine culturel de l’humanité, et sur la nécessité de protéger cet héritage, de transmettre une mémoire afin de transmettre des valeurs.

http://fr.unesco.org/feedback/culture-patrimoine-danger-education-arme-resistance-rsvp

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crédit: UNESCO

Le 22 septembre, Le court-métrage Mariam, réalisé par la cinéaste saoudienne Faya Ambah, interrogeant les questions d’identité, de diversité culturelle et de droits humains au travers de l’histoire d’une jeune fille qui décide de porter le voile à la veille de l’adoption d’une loi interdisant tout signe religieux dans les écoles publiques. La projection sera suivie d’un débat en présence de chercheurs, d’experts en droits humains, ainsi que de la réalisatrice et du producteur du film.    

http://www.unesco.org/new/fr/unesco/events/unesco-house/?tx_browser_pi1%5Bplugin%5D=54773&tx_browser_pi1%5BshowUid%5D=31503&cHash=0169863100

 

La Palme d’or du Festival de Cannes cette année, Dheepan : un film engagé sur le « vivre ensemble »
 

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La Palme d’or du Festival de Cannes cette année, Dheepan, reprend un thème récurrent dans la filmographie de Jacques Audiard : les problématiques d’immigration et d’intégration. Évoquées discrètement dans De battre mon cœur s’est arrêté avec la jeune professeur de piano chinoise que le personnage principal finit par épouser, il est surtout fait écho à ces questions dans Un prophète : un jeune d’origine immigrée trouve sa place dans le milieu carcéral en apprenant à maitriser les différents codes et langues des communautés corses, italiennes ou musulmanes de la prison.

Dans Dheepan, ces questions sont abordées plus directement encore puisque le film retrace le parcours de trois réfugiés sri-lankais issus de la minorité tamoule, fuyant la guerre civile les ayant opposés au gouvernement de Colombo entre 1983 et 2009. Ils ne se connaissent pas mais décident de se faire passer pour une famille (un couple et leur fille) afin de faciliter leur exil. Le film pose donc à différentes échelles « la question du « vivre ensemble » qui hante notre société » (Jacques Audiard dans un interview pour rue89) : les personnages doivent apprendre à évoluer avec les autres ou ensemble, à nouer des liens avec leur environnement et entre eux, comme semble le signaler l’affiche présentant simplement des bustes enlacés et confondus.

Le film oscille entre scènes d’un réalisme parfois brutal et plans dotant l’histoire de ces exilés d’une aura quasi mythique, comme en témoigne bien la séquence où apparaît le titre du film : on n’aperçoit d’abord que des lumières multicolores indistinctes dans le lointain sur fond de musique évoquant des chants sacrés avant d’être rattrapé par la plus prosaïque réalité : il s’agit en fait des grotesques babioles lumineuses que Dheepan et ses « collègues » revendent dans les rues afin de se faire un peu d’argent.

Se déploie alors la parabole du migrant, donnant au spectateur un aperçu des défis auxquels celui-ci est confronté en France. Le premier rendez vous à l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et des apatrides) : première étape pour tous les demandeurs d’asiles. Dheepan, comme beaucoup d’autres, tente de faire avaler son histoire de journaliste engagé et persécuté, probablement achetée à un vendeur de faux papiers, afin de satisfaire les critères stricts de l’administration : le statut de réfugié n’est accordé qu’à un nombre très limité de personnes chaque année (14 600 en 2014*).

Puis, la question de la langue : l’enfant va à l’école pour apprendre le français et sert d’interprète à ses « parents » qui travaillent. Occupant un poste de gardien dans une cité de banlieue, Dheepan tente petit à petit de s’approprier, de conquérir un territoire, de créer un ordre dans ce milieu précaire en bricolant et en faisant le ménage. Perçu du point de vue de réfugiés ayant connu la guerre, l’environnement hostile dominé par des gangs paraît presque accueillant : l’offre d’un mirobolant salaire de 500 euros par mois pour faire le ménage constitue par exemple une perspective face à laquelle les deux personnages peinent à garder leur calme (« c’est beaucoup, mais fais comme ci c’était normal ! »).

Dans un pays qui célèbre l’assimilation comme modèle d’intégration privilégié, la « famille » tente de faire comme les autres : ironie pour le spectateur, la femme adopte le voile, emblème d’une autre minorité, afin de se fondre dans la masse. Le film dessine les progrès des immigrés, les quelques signes d’intégration encourageants : meilleure maîtrise du français, invitation de la petite à l’anniversaire d’une camarade de classe, relatif succès scolaire, esquisses de liens sociaux…La possibilité d’un certain « vivre ensemble » semble s’incarner dans une scène à la fois comique et touchante où l’immigrée sri-lankaise et le dealer chez qui elle fait la cuisine s’ouvrent pleinement l’un à l’autre chacun dans leur langue, communiquant sans se comprendre. Mais cette douceur est menacée par l’escalade de la violence, allant des traumatismes de guerre de Dheepan aux affrontements des gangs dans la cité. Les blocs d’immeubles dont la caméra ne s’éloigne presque jamais deviennent peu à peu oppressants, étouffants : seule une image désespérément limitée de la France s’offre à ces personnes ayant parcouru des milliers de kilomètres pour y arriver. Si la scène finale semble libérer les exilés de cet enfermement, son caractère onirique fait presque douter de sa réalité.

On peut regretter que le film ne fasse qu’esquisser un aperçu fugitif des différentes difficultés du réfugié, passant trop rapidement d’une problématique à une autre sans s’attarder suffisamment sur aucune. Cependant, en filmant dans leur intimité ces gens qu’on ne voit le plus souvent que comme d’importuns vendeurs de rue, le cinéaste a le mérite de montrer ces personnages dans leur émouvante humanité, dévoilant leurs conflits personnels comme leur besoin d’affection. Dans le contexte des importantes migrations méditerranéennes actuelles, la décision du jury des frères Coen d’accorder la Palme d’or à Dheepan renoue avec force avec la tradition engagée du Festival de Cannes (Fahrenheit 9/11, 4 mois, 3 semaines, 2 jours, Entre les murs, parmi les Palmes d’or des dix dernières années).

 

*Ce chiffre correspond en réalité aux décisions d’accord d’un statut de protection prises par l’Ofpra et la Cnda (Cour nationale du droit d’asile) en 2014, sur un total de 89 398 décisions prises. (source: ministère de l’intérieur).

 

Sorti le 26 aout.