Printemps arabe
Tunisie /
10H41 - mercredi 6 juillet 2011

« Non, la démocratie n’est pas un luxe pour les peuples arabes » – le politologue Vincent Geisser répond à OI

mercredi 6 juillet 2011 - 10H41

 

Les prochaines semaines, Opinion Internationale va proposer à ses lecteurs une série d’articles, de rencontres, présentant acteurs et enjeux des prochaines élections législatives en Tunisie, finalement reportées en octobre.

Vincent Geisser, sociologue et politologue français, chargé de recherches au CNRS, chercheur à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman, nous fait part de son analyse sur l’organisation, le report, et les rapports de force du scrutin.


Quelle est l’importance de la date des élections dans une période post-révolutionnaire ?

Ces élections seront les premières élections libres de toute l’histoire politique et électorale de la Tunisie. En 1981, des élections législatives ont eu lieu sous Habib Bourguiba dans un esprit d’ouverture, mais lorsque le gouvernement de l’époque a constaté que les partis d’opposition avaient réalisé de bons scores, les résultats ont immédiatement été trafiqués. Pour une société et un champ politique qui se reconstruit, la date de la première élection libre est hautement symbolique, elle exprime la rupture avec l’ancien système autoritaire. Au-delà du calendrier électoral, de la mécanique élective, du mode de scrutin, il s’agit d’un baptême de l’entrée en démocratie. D’où toutes les passions et l’émotion autour de cette date. Certains ont eu le sentiment qu’il ne fallait surtout pas, en se précipitant, gâcher l’acte de naissance de la démocratie électorale et politique en Tunisie.


Comment expliquez-vous les différences d’appréciation concernant la date des élections ?

Ces différences d’appréciation émanent d’une aspiration contradictoire qui a traversé les groupes politiques. D’un côté, il y avait une volonté d’aller très vite vers des élections pour tourner la page du régime Ben Ali. On peut appeler ça « l’impatience démocratique », due à plus de 50 ans de dictature. Mais d’un autre côté, il y avait aussi la volonté d’introduire une démocratie pluraliste dans les règles de l’art, en respectant la liberté de scrutin. Cette tension a provoqué des débats très vifs qui ont souvent entraîné une surenchère verbale. Finalement, le relatif consensus sur la nécessité d’organiser ce scrutin au mois d’octobre permet de laisser à l’ensemble des forces politiques, encore jeunes, le temps de s’organiser et de faire campagne électorale dans de bonnes conditions.


Pensez-vous que ce report bénéficiera
à certains acteurs au détriment d’autres ?

Si les élections n’avaient pas été reportées, elles auraient profité aux forces déjà structurées territorialement et politiquement, bien sûr aux islamistes, qui, après une période d’exil, retrouvent des réseaux de sociabilité de proximité, notamment à travers les liens familiaux, mais aussi aux anciens réseaux liés au parti quasi-unique de Ben Ali, et aux partis d’ex-opposition qui ont plus d’expérience, comme par exemple le Parti démocrate progressiste de Néjib Chebbi. Le report des élections favorisera indirectement les petits partis politiques, en leur permettant de faire des tournées à l’intérieur du pays, notamment dans les régions les plus reculées, afin de se faire connaître auprès des citoyens et électeurs tunisiens, de développer l’identité de leur parti et leurs programmes électoraux. Malgré cela, je ne pense pas que le rapport de force au sein du champ politique tunisien sera fondamentalement bouleversé par le report des élections. Certains partis disposent clairement de moyens supérieurs aux autres au niveau matériel et financier ainsi que de relais politiques sur le territoire tunisien. Ces partis, en place depuis plus longtemps, bénéficieront d’une longueur d’avance, d’autant plus qu’il n’y a pas vraiment de leader de référence qui aurait personnalisé à lui seul le courant révolutionnaire. De ce point de vue là, la scène politique paraît extrêmement morcelée, révélatrice de l’incertitude qui caractérise très souvent les situations de transition démocratique.


Comment évaluez-vous l’impact économique du report des élections ?

Evidemment, le tourisme est un secteur très sensible à des aspects psychologiques. Aujourd’hui, les touristes occidentaux ne sont pas encore prêts à revenir massivement en Tunisie malgré une situation relativement stable, notamment parce que les nouvelles lignes du système politique tunisien ne sont pas encore tracées. Mais avancer la date des élections n’aurait sans doute pas relancé automatiquement le marché touristique tunisien non plus. En réalité, je pense que le tourisme tunisien est victime d’une double crise : une crise conjoncturelle liée aux événements politiques, mais aussi une crise structurelle. Même en faisant abstraction des événements révolutionnaires, l’industrie du tourisme en Tunisie est confrontée à un surinvestissement peu lucratif, à un vieillissement des infrastructures touristiques et à une pratique fréquente du dumping. Pour reprendre l’expression de l’homme politique tunisien Monzef Marzouki : « les Tunisiens ont pris l’habitude d’offrir des vacances aux Occidentaux ! » L’un des grands défis de la période démocratique sera de relancer une politique touristique saine et rentable pour la Tunisie.


Quelle est votre réaction face à la décision de rendre inéligible les responsables du gouvernement du RCD qui ont servi sous Ben Ali ?

Il fallait trouver un principe qui fonctionne à la fois de manière inclusive et exclusive. L’erreur aurait été d’interdire à tout membre du RCD de pouvoir être électeur et candidat. On est là dans un principe d’indignité nationale et politique relativement modéré qui marque une rupture, puisqu’on a exclu temporairement les éléments les plus corrompus, les plus impliqués sous l’ancien régime, mais qui prône aussi un discours de réconciliation en ouvrant la porte à l’immense majorité des membres du parti, auxquels on n’interdit pas du tout d’être électeurs et candidats. La décision me paraît être un compromis nuancé et équilibré.


Que pensez-vous du principe de parité homme/femme sur les listes électorales ?

Sur la question de la parité homme-femme, la Tunisie est un pays dans lequel les femmes sont déjà très présentes dans l’espace public, dans le champ professionnel, et les différents champs sociaux, associatifs. Le principe de parité me semble correspondre à une juste évolution des choses. C’est un principe qui d’une certaine manière ne fait qu’attester du poids et de l’influence des femmes dans la société tunisienne. Elles sont déjà fortement représentées dans le domaine universitaire et dans de nombreuses professions liées au droit et à la magistrature. Ce principe de parité m’apparait donc comme une mesure saine pour prolonger, encourager et accélérer la présence et le rôle des femmes dans le champ politique. Je vois cela comme une mesure positive qui s’inscrit dans la tradition constitutionnelle libérale tunisienne depuis le 19e siècle, où l’on trouvait déjà des courants qui prônaient la place des femmes dans la société.


Quels enseignements peut-on tirer des évolutions récentes dans le monde arabe pour la recherche ainsi que sur le plan politique ?

Ces révolutions arabes, et la révolution tunisienne, nous ont montré toute la difficulté d’une partie de la pensée européenne ou nord-américaine à comprendre les sociétés arabes et la difficulté des politiques à se pencher sur des études effectuées qui prévoyaient ce qui allaient se passer. Les événements récents doivent inviter nos politiques à être plus modestes, à faire preuve de plus d’humilité et à redécouvrir la lecture de travaux scientifiques en vue de mener des politiques à plus long terme pour bâtir des véritables systèmes de relations avec les États et les sociétés. Au-delà de notre soutien à ces régimes en voie de démocratisation, il nous faut dépasser cette myopie qui considère que le monde arabe fonctionnerait de façon fondamentalement différemment du monde occidental et que la démocratie y est un luxe. Non, la démocratie n’est pas un luxe pour les peuples arabes, elle est au cœur de leurs revendications, et de ce point de vue là, je regrette que les décideurs n’aient pas davantage lu les travaux de chercheurs ou d’observateurs sérieux, qui depuis des années ne cessaient de montrer que si ces régimes étaient profondément autocratiques et dictatoriaux, les sociétés, elles, étaient déjà depuis très longtemps acquises à la démocratie.


Propos recueillis par Hélène Pfeil

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