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05H57 - mardi 10 mai 2011

Tunisie, retour à la case départ ? (Revue de la presse tunisienne du 6 au 9 mai)

mardi 10 mai 2011 - 05H57

En Tunisie ces derniers jours, on se croirait retourné en arrière, avant la Révolution. Tout a (re)commencé le 5 mai dernier après la diffusion sur Facebook d’une vidéo de Farhat Rajhi où l’ancien ministre de l’Intérieur  – limogé sans raison il y a un mois – remet en cause l’actuel gouvernement. Il accuse l’armée et certaines personnalités, parmi lesquelles Rachid Ammar, chef d’état-major interarmées, de préparer un coup d’Etat si le parti Ennahda gagne les élections.

Selon le collectif des Jeunes Indépendants Démocrates tunisiens (JID) – qu’Opinion internationale a déjà présenté à ses lecteurs, le chargé de communication du gouvernement provisoire, Moez Sinaoui, aurait vite réagi en condamnant les révélations de l’ancien ministre, les jugeant « inopportunes et dangereuses ».

Dans un communiqué transmis sur les ondes de Radio Mosaïque FM et repris dans le site tunisien bien informé Business News, le ministère de la Défense nationale a déclaré « qu’il est nécessaire d’enquêter sur les dessous de ces déclarations et ses enjeux et [de] dévoiler la face cachée des propos de Farhat Rajhi ». Le communiqué précise également que « cette affaire sera du ressort de la justice qui prendra son cours et en toute indépendance afin de distinguer le vrai du faux et pour éviter à l’avenir qu’une personne porte atteinte à la sécurité de l’Etat ».

Il va de soi que dans une démocratie, le Ministre de la défense n’est pas là pour poursuivre devant la justice un homme politique qui dit ce qu’il pense. C’est ce qu’on compris les Tunisiens : ces déclarations ont provoqué la réaction de centaines de jeunes tunisiens, sortis manifester pacifiquement et réprimés par les forces de police.

Dans la presse « officielle », il a semblé plus important d’insister sur les déclarations d’un      « ancien membre du gouvernement » que de dénoncer la violence avec laquelle les manifestants ont été réprimés et la liberté d’expression bafouée. Ainsi, dans Assabah, premier journal national, on attendra deux jours avant d’évoquer, le 7 mai, les manifestations des jeunes tunisiens en les qualifiant de « pacifiques » sans évoquer à aucun moment la violence faite aux journalistes, dont les images ont été largement diffusées sur les chaînes de télévision.

A la même date, La Presse, autre quotidien historique du pays, insiste surtout sur les agressions subies par les journalistes du journal lui-même. Les violences faites à des centaines de tunisiens y sont réduites à une « agression policière contre des journalistes de La Presse ».

Exprimant naïvement son étonnement face à la violence des forces de police, l’auteur de l’article essaie de rappeler à celles-ci qu’il s’agit du journal La Presse : « Nous non plus, nous ne comprenons pas. Normalement, les journalistes et reporters des entreprises de la presse écrite et audiovisuelle devraient être protégés contre la violence et non pas en être victimes. «Faciliter leur tâche» est plutôt la mission de la police, non? Enfin, notre journal, La Presse, devrait être gardé et protégé et non pas être la cible de violences ».

La liberté de la presse était l’une des revendications phares de la Révolution de Jasmin. C’est bien pour cela que des gens ont été exilés, emprisonnés durant des années, voire même tués. Pourquoi le site des Jeunes Indépendants Démocrates a-t-il été le seul à avoir publié un communiqué condamnant l’action violente des forces de police ? Est-ce une banalisation des événements, une tentative d’étouffer le souffle révolutionnaire en Tunisie ? Ou bien est-ce le choix de calmer les esprits de peur que la médiatisation des manifestations entraîne encore plus de violence ?

Le flou du paysage politique et médiatique s’étend encore plus lorsqu’un ancien ministre apparemment peu convaincu de ses déclarations (puisqu’il s’est rétracté quelques temps après !) provoque un énième tourbillon pouvant sans doute éloigner les Tunisiens de l’essentiel : les élections que tout le monde attend et que certains voudraient peut-être indéfiniment repousser.

En effet, la Tunisie retient son souffle de peur de voir la date du 24 juillet reportée encore et encore. Dans un article du Business News du 9 mai, on se demande qui aurait intérêt à ce que ces élections n’aient pas lieu. On accuse certains partis de vouloir s’accaparer le pouvoir au risque de voir le pays sombrer dans le chaos : « Et on se pose, de nouveau, la question : qui a intérêt à ce que la Tunisie bascule dans la confusion et l’anarchie ? Peut-on, pour de simples agendas politiques, compromettre la sécurité et la stabilité du pays ? Faut-il attendre jusqu’au jour où la trésorerie générale ne sera plus en mesure d’assurer le paiement des employés ? Faut-il attendre le jour où le pays sera paralysé suite aux braquages, aux sit-in, aux grèves et actes de pillage et d’incendies ? »

Durant la marche de samedi, réprimée à son tour, les manifestants ont appelé au départ du gouvernement provisoire. Selon un sondage publié dans Assabah, « 75% des Tunisiens interrogés (1304 personnes) ne croient pas dans les personnes qui parlent en leur noms », ce qui reflète le doute et le manque de confiance du peuple envers le gouvernement provisoire et envers les dizaines de partis politiques présents sur la scène politique tunisienne. Dans le même sondage, 79,5% des personnes interrogées déclarent s’intéresser aux élections de l’Assemblée constituante. Cela est révélateur de l’enjeu que représentent ces élections et explique quelque peu le pourquoi des événements de ces derniers jours.

La presse et les déclarations du premier ministre Béji Caïd Essebsi ont ouvertement condamné Farhat Rajhi en l’accusant d’avoir voulu mettre de l’huile sur le feu. Farhat Rajhi a d’ailleurs été limogé de ses fonctions de président du Haut Comité des Droits de l’Homme et des Libertés Fondamentales (HCDHLF).

Rarement, depuis la Révolution de Jasmin, de simples déclarations auront entraîné tant de conséquences. Depuis ces propos, les manifestations se sont succédées, suivies de la réaction violente des forces de sécurité et de la restauration d’un couvre-feu, qui rappelle amèrement l’époque Ben-Ali.

Reste à savoir comment le peuple tunisien et surtout les jeunes réagiront face à ces nouvelles mesures de sécurité. Et comment le gouvernement provisoire tiendra sa promesse – rappelée par le premier ministre – de mener la Tunisie de la période transitoire aux élections du 24 juillet.

Meriem KHELIFI

SR : Noémi CARRIQUE

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