
Le 17 avril 1825 était publiée l’ordonnance de Charles X qui reconnaissait l’indépendance d’Haïti en échange d’une indemnisation. C’était donc il y a 250 ans ! Est-ce l’occasion, chaque année, pour la France d’ouvrir une nouvelle page de mauvaise conscience après le Rwanda, l’Algérie et le Cameroun ?
Alors au-delà de la repentance, évoquons la figure d’un héros totalement oublié, Léger-Félicité Sonthonax, celui qui abolit l’esclavage à Haïti, et dont la mémoire a été intégralement captée par Toussaint Louverture.
Le 29 août 1793, Léger-Félicité Sonthonax prenait seul, en qualité de commissaire civil représentant le gouvernement français, la décision d’attribuer la liberté aux 500 000 esclaves du territoire haïtien. Cette décision est régulièrement minorée par de nombreux historiens qui soulignent qu’elle fut prise dans un contexte militaire très défavorable, les deux commissaires civils – Polverel et Sonthonax – faisaient face aux armées esclavagistes venues de la partie espagnole dans lesquelles combattait Toussaint, et aux troupes britanniques venues de l’île de la Dominique et soutenues par les planteurs blancs.
Tel est, en effet, le contexte, mais cette décision qui a pour objectif de mobiliser les esclaves aux côtés des représentants de la République est en conformité avec les engagements en faveur de l’abolition que Sonthonax a fait connaître dès 1790 dans le journal « les Révolutions de Paris ».
En décidant, seul, de cette abolition, Sonthonax est en accord avec ses idées.
Cependant, conscient d’avoir outrepassé les directives qu’il avait reçues du gouvernement qui ne prévoyait pas l’abolition de l’esclavage, Sonthonax décide de « faire élire » trois députés afin d’aller défendre à la Convention à Paris l’acte d’abolition. Sur les trois députés : un blanc, un mulâtre, et un noir, c’est ce dernier, Jean-Baptiste Belley, qui aujourd’hui est le plus connu à travers son portrait réalisé par Girodet.
Le 4 février 1794, la Convention unanime ratifie la décision de Léger-Félicité Sonthonax. Ce dernier va chèrement payer son volontarisme politique. Pas à une contradiction près, la Convention, qui a ratifié l’abolition, a décrété quelques mois plus tôt l’arrestation de Polverel et Sonthonax, accusés de ruiner le système de plantation, mais surtout d’être des proches de Jacques-Pierre Brissot, fondateur de la Société des Amis des Noirs, animateur du courant des Girondins, et guillotiné le 31 octobre 1793.
Le 14 juin 1794, Sonthonax et Polverel quittent l’île.
À Paris, pendant 126 séances, ils sont confrontés aux députés qui défendent la grande plantation et les ports qui organisent les transferts d’esclaves. Polverel décède au cours de ce procès. Le 19 août 1795, Sonthonax est reconnu non-coupable.
Il se positionne dès lors afin de retourner sur l’île pour conduire la politique d’intégration des anciens esclaves dans une nouvelle vie économique et politique. En mai 1796, il est désigné pour conduire une seconde commission. Mais à son arrivée dans l’île, tout a changé. Un homme s’est imposé en son absence : Toussaint Louverture.
Si Sonthonax est délaissé par les historiens, tel n’est pas le cas de Toussaint Louverture dont on ne compte plus les ouvrages qui lui sont consacrés.
Né esclave sur l’île, Toussaint, qui avait été affranchi vers 1770, est devenu l’homme de confiance d’un grand colon. Il s’impose dès lors comme un petit propriétaire d’une plantation sur laquelle travaillent plusieurs esclaves. Lors du soulèvement des esclaves en 1791 sur l’île, les historiens hésitent quant à la place qu’il y aurait tenu. La majorité souligne au minimum son attentisme. Il rejoint cependant les insurgés et s’impose rapidement.
C’est à la tête d’une armée personnelle de 3 000 à 4 000 noirs qu’il rejoint les troupes espagnoles qui occupent l’autre partie de l’île. Son armée combat les troupes françaises. La décision d’abolition de Sonthonax change le cours de l’histoire.
Des milliers d’anciens esclaves rejoignent l’armée française. Le 18 mai 1794, Toussaint Louverture, dont les relations avec les autres chefs insurgés sont de plus en plus détestables, rallie l’armée française, alors même que Sonthonax prépare son départ pour la France. Ils ne se rencontrent pas. Ce ralliement est une chance pour la France. Toussaint Louverture épaule les armées républicaines et réduit progressivement les zones occupées tant par les Espagnols que par les Britanniques. À son arrivée à Haïti, la cohabitation entre Toussaint et Sonthonax va être conflictuelle. Il ne pouvait pas en être autrement. Sonthonax, fidèle aux principes républicains et révolutionnaires, veut maintenir la colonie dans le giron français et créer une nouvelle économie dans laquelle seront intégrés les anciens esclaves. Toussaint Louverture, lui, souhaite conquérir l’indépendance, et maintenir, en faveur de ses nombreux généraux noirs, une économie de plantation militarisée.
Le 25 août 1797, Sonthonax est expulsé d’Haïti par Toussaint Louverture. Une première expulsion qui sera suivie de celle de tous les autres responsables républicains.
À Paris, Sonthonax, député au Conseil des Cinq-Cents, est considéré comme un héros révolutionnaire. Le 4 février 1799, il est l’invité d’honneur de la Société des amis des Noirs qui commémore le cinquième anniversaire de l’abolition. Mais quelques mois plus tard, les 9 et 10 novembre 1799, le coup d’état de Bonaparte change la donne. Sonthonax va être arrêté puis interdit de résidence à Paris.
Le 8 décembre 1799, sans anticiper ce qui allait lui arriver, il remet un rapport au Ministre de la Marine dans lequel il dénonce la marche vers l’indépendance de Toussaint Louverture qui aboutira, d’après lui, à la création d’une « nouvelle Guinée », ce qui pour Sonthonax signifie l’écroulement économique, social et politique de l’île et son « ensauvagement ». Afin d’arrêter cette marche, il déconseille fortement l’envoi de troupes militaires. Et ce sera à la fois l’intervention militaire décidée par Bonaparte en 1802, l’indépendance d’Haïti de 1804, l’arrestation de Sonthonax et le développement d’une « Nouvelle Guinée » dont on mesure aujourd’hui les résultats.
Sonthonax décède en 1813 à l’âge de 50 ans. Dès lors, son nom va progressivement disparaître. En 1952, il disparaît définitivement du dictionnaire Larousse. Parallèlement, celui de Toussaint Louverture monte dans la lumière.
Les raisons de cette lente disparition éclairent les mécanismes de la mémoire.
D’abord, Sonthonax fut un piètre acteur de sa propre mémoire.
Durant les quatorze années de son exil intérieur en France, il ne produit aucun ouvrage, aucune réponse à tous ceux – nombreux – qui contestent sa politique abolitionniste.
Au lendemain de son décès, sa famille ne prend pas non plus en charge sa mémoire. Son épouse, une mulâtresse de 26 ans, Marie Bleigeat, et ses deux enfants, ne joueront aucun rôle mémoriel. Quant à l’enracinement local, sa ville de naissance, Oyonnax, est surtout le lieu où se mobilise son principal ennemi, Pierre Jean-Jacques Bacon-Tacon, qui publie en 1802, un opuscule afin de dénoncer l’enrichissement de Sonthonax. Parallèlement, à Haïti, le nom de Sonthonax disparaît totalement. En 1853, un historien haïtien s’étonne même que ce nom ne soit pas inscrit au côté des noms des Européens – comme celui de l’Abbé Grégoire – qui se sont illustrés par leurs œuvres et leurs sentiments en faveur de la race noire.
Pouvait-on alors espérer que les enjeux idéologiques permettraient de faire revenir Sonthonax sur le devant de la scène ?
Trois grands rejeux idéologiques auraient pu bénéficier à la mémoire de l’abolitionniste. Le premier, de 1820 à 1850, est celui qui accompagne les combats menés pour l’abolition définitive de l’esclavage après son rétablissement par Bonaparte en 1802. Le deuxième est lié aux luttes qui conduisent aux indépendances africaines (1935-1965). Le troisième, enfin, nous est contemporain : c’est celui qui enracine les droits de l’homme depuis 1975.
Le premier rejeu idéologique se développe dans le cadre d’une redécouverte de la race noire par le courant romantique. Le nègre s’impose comme une figure centrale. La révolution haïtienne est au centre de nombreux ouvrages d’imagination. Le plus connu est celui que publie Victor Hugo à l’âge de 16 ans en 1820. Son héros, Bug-Jargal, conduit l’insurrection des esclaves à Haïti, et incarne un Toussaint Louverture romantique. Lamartine va plus loin en publiant un poème dramatique sur le titre de « Toussaint Louverture – un héros qui accouche l’Histoire ». Toussaint n’est plus un révolté, mais un révolutionnaire. Au nom de la liberté des Noirs dont il est présenté comme l’auteur, il est celui qui forge l’identité d’un pays.
Victor Schœlcher va réaliser la seconde abolition. La loi du 27 avril 1848 s’impose comme l’abolition par excellence qui fait disparaître celle de 1794. Une disparition qui est le résultat d’une politique volontariste. La première abolition a abouti à la perte de la colonie. Les Républicains de 1848 ne veulent pas que cela se reproduise, et font payer à Sonthonax les fautes de Bonaparte et la politique de Toussaint Louverture qui a conduit l’île à son indépendance. Pour Schœlcher, Toussaint Louverture est en effet un homme de génie et Sonthonax, un simple autoritaire, qui fut « contraint et forcé d’abolir l’esclavage ».
Le premier rejeu idéologique se traduit ainsi par une aggravation de l’occultation de la première abolition de l’esclavage, et par là-même de l’occultation du rôle de Sonthonax. Cette opération idéologique connaîtra son point d’orgue avec la publication en 1948 d’un article d’Aimé Césaire qui, faisant appel aux mânes de Karl Marx, inverse le concept de répétition de grands évènements que Marx avait mis en lumière : l’abolition de 1848 est un moment révolutionnaire, et celle de 1794, « une farce grandiose ».
Toussaint Louverture a profité seul de ce premier rejeu idéologique.
Le deuxième rejeu idéologique se produit à partir de la fin des années 1930. Pendant 30 ans (1935-1965), il accompagne les combats de la décolonisation. Deux auteurs noirs sont les acteurs de ce second rejeu. Cyril Lionel Robert James publie en 1938 un ouvrage « Les Jacobins Noirs : Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue ». Aimé Césaire publie en 1961 : « Toussaint-Louverture, la Révolution française et le problème colonial ». Le premier inscrit l’histoire de la révolution haïtienne dans la problématique marxiste. Les masses sont le moteur de l’histoire : « Chef d’une masse retardataire et ignorante, il (Toussaint Louverture) se place au premier rang du grand mouvement historique de son temps ». Sonthonax est réduit à être un compagnon de route, « un bon jacobin ». Vingt-trois ans plus tard, alors que le vaste mouvement de décolonisation bat son plein, paraît l’ouvrage d’Aimé Césaire. Le poète martiniquais conduit la problématique marxiste à son stade ultime. À Haïti, la révolution est une mécanique qui met successivement en marche les grands blancs, puis les mulâtres, et enfin les Nègres. Le groupe victorieux est obligatoirement celui qui, d’après Césaire, symbolise le prolétariat, c’est-à-dire les noirs. Toussaint Louverture n’a pas le choix, il est la tête que la masse désire. Quant à Sonthonax, il accomplit le geste – l’abolition – que Toussaint attendait.
Le rejeu marxiste accroit la marginalisation de Sonthonax au profit d’un Toussaint Louverture, prédécesseur de Fidel Castro et des décolonisateurs africains.
Que peut-on attendre du troisième rejeu, celui des droits de l’homme qui nous est contemporain ?
Il connait son premier temps mémoriel lors du bicentenaire de la Révolution et de sa préparation. En 1981, François Mitterrand dépose une rose sur la tombe de Schœlcher au Panthéon avant de se ressaisir et de rendre hommage le 31 mars 1987 à Toussaint Louverture en se recueillant dans sa cellule au fort de Joux, et en inscrivant sur le livre d’or une définition universelle du héros haïtien : « Toussaint est un des grands hommes de son siècle, il est le symbole de l’émancipation des esclaves noirs, mais aussi de l’émancipation de tous ». Une inscription qui ouvre le temps du bicentenaire de la Révolution. Un temps que certains historiens vont mettre à profit pour attribuer à Toussaint Louverture un « appel » pour l’abolition antérieure à celui de Sonthonax.
Dans la préparation du bicentenaire de la Révolution à la Présidence de la République, certains imaginent de transférer les restes de Toussaint au Panthéon. L’absence d’ossements – Toussaint avait été inhumé dans une fosse commune au fort de Joux – ayant rendu impossible cette translation, l’Abbé Grégoire servira de succédané. Les ossements de l’Abbé seront transférés aux côtés de ceux de Condorcet et de Monge le 12 décembre 1989. Ce faux départ sera rattrapé en 1998 au Panthéon par une inscription en hommage à Toussaint Louverture « Combattant de la liberté, artisan de l’abolition de l’esclavage ».
Vingt-cinq années plus tard, le 27 avril 2023, Emmanuel Macron a apporté une dernière touche à ce renversement mémoriel. Dans le discours qu’il prononce au fort de Joux, le Président fait de Toussaint le représentant « des Lumières, entouré de francs-maçons, un républicain, chef d’armée et homme d’état, le bâtisseur d’une République universelle ».
Il ne reste donc plus qu’un geste à réaliser afin de compléter cette construction mémorielle : indemniser Haïti. C’est l’enjeu du bicentenaire du 17 avril 2025.
Et si Léger-Félicité Sonthonax n’était que la première victime d’un wokisme mémoriel créé bien avant l’apparition du terme ?
Serge Barcellini
Contrôleur général des armées (2S)
Président du Souvenir français
















