Edito
10H23 - mercredi 18 février 2026

Ram Divedi : « L’Inde de Modi accueille le Sommet sur l’impact de l’IA 2026 au moment où elle devient le leader incontesté d’une 3ème voie au service de la tech »

 

Ram Divedi : « L’Inde de Modi accueille le Sommet mondial de l’IA au moment où elle devient le leader incontesté d’une 3ème voie au service de l’IA »

Ram Divedi est un franco-indien complet : ayant grandi en France puis ayant passé l’essentiel de sa vie adulte en Inde, il est chef d’entreprise dans une deep tech spécialisée dans la recherche fondamentale, notamment dans l’énergie et la mobilité, avec des applications industrielles concrètes (véhicules militaires, drones, batteries, véhicules civils, ingénierie pour de grands acteurs de l’automobile et de la défense). Ram Divedi est aussi géopoliticien (il anime la chaîne YouTube Bhaiya) et acteur engagé dans les relations entre la France et l’Inde : professeur de géopolitique, il dirige un laboratoire de recherche sur ces enjeux et organise des délégations entre la France et l’Inde, dans une logique d’intérêt mutuel entre les deux pays. Il est connu pour avoir organisé un déjeuner entre Emmanuel Macron et Mukesh Ambani, l’homme le plus riche d’Asie, auquel Elon Musk et Bernard Arnaud ont participé.

Ram Divedi répond à Opinion Internationale sur les enjeux du Sommet de l’IA à New Delhi.

 

AI Impact Summit in India

Ram Divedi, bonjour et merci de répondre à Opinion Internationale à l’occasion du lancement de notre rubrique Opinion India, Quel regard portez-vous sur le Sommet indien sur l’impact de l’IA 2026 qui se tient actuellement à New Delhi ?

Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’Inde n’est pas habituée, contrairement à la France, à organiser régulièrement de grands événements internationaux. Pourtant, le pays a énormément émergé et gagne des places presque chaque année pour être la 4ème puissance économique mondiale, bientôt la 3ème : il est donc devenu une locomotive de la croissance mondiale.

Mais il existe encore un décalage entre son poids économique réel et la perception internationale de sa puissance. Ce sommet sur l’IA est donc un moyen pour l’Inde de montrer sa capacité à rassembler autour d’un sujet stratégique pour l’avenir de l’humanité.

L’idée du sommet n’est pas seulement de faire défiler des personnalités pour des discours. Il s’agit surtout de groupes de travail, de discussions concrètes, des chakras comme on dit en Inde, presque dans l’esprit d’une COP, même s’il n’y aura pas de régulation internationale formelle à la sortie. On va aborder des sujets comme la relation entre l’IA et le travail, la place de l’humain, la régulation, ou encore les impacts sociétaux.

 

Avec l’IA Impact Summit en Inde, entrez dans le futur. L’édito de Michel TaubeCe sommet peut-il déboucher sur des alliances concrètes, comme ce fut le cas avec l’Alliance solaire Internationale (ASI) initiée par la France et l’Inde lors de la COP21, plutôt que sur des déclarations symboliques ?

C’est effectivement l’objectif. Au lieu d’une grande messe internationale, l’idée est de créer des coopérations entre acteurs économiques, industriels et politiques. La force de cette édition est d’avoir attiré un large éventail d’acteurs mondiaux, même si certains manquent à l’appel. À ce niveau, les relations personnelles et les rivalités entre grandes figures de la tech jouent aussi un rôle important. Elon Musk boude un peu ses concurrents, mais pas l’Inde.

 

Entre vous et moi, qu’est ce qui chez le premier ministre indien, Monsieur Narendra Modi, que vous connaissez bien si mes sources sont fiables, explique son rayonnement international et son goût pour faire de l’Inde un des eldorados de l’IA ? 

L’informatique n’a pas du tout la même place en Inde qu’en France.

Durant les grandes réformes de 1991 toute la stratégie de l’Inde a été de tout miser sur l’informatique et la pharmaceutique. Cela a fait émerger des géants comme TCS, Wipro, Infosys…

L’informatique en Inde, ce n’est pas un secteur d’activité cool, elle a sorti des centaines de millions de gens de la pauvreté.

Le génie de Monsieur Modi est d’avoir compris que les précédents gouvernements avaient réussi à faire passer l’Inde d’un pays de call center à un pays de développeurs à un pays de R&D. Modi doit prouver qu’il peut réussir la prochaine transition : l’IA. Et pour cela il va tout faire pour attirer des capitaux et montrer qu’il propose une alternative aux Etats-Unis et à la Chine.

Il faut aussi voir que beaucoup de problèmes structuraux de l’Inde ont été résolus par Modi via la digitalisation (Payements, accès aux services publiques, recensement…).  Mais pour d’autres sujets les grands plans de Modi n’ont pas abouti. Il espère que l’IA permettra de les résoudre.

 

Y a-t-il une approche indienne, européenne ou française de l’IA face à la domination américaine et chinoise ? Au fond, l’Inde se positionne-t-elle comme une forme de « troisième voie », comme nous le suggérions dans l’édito consacré à ce Sommet ?

Oui, clairement. L’Inde se voit comme un acteur neutre, non hégémonique, ni occidental, ni chinois. J’ai parfois utilisé l’image d’une « méga Suisse ». L’idée est d’offrir un terrain de dialogue où chacun peut se sentir à l’aise. Ce positionnement permet de rassembler des acteurs qui, ailleurs, auraient plus de mal à s’asseoir autour de la même table.

L’IA marque un tournant majeur comparable aux grandes révolutions industrielles. Comment les sociétés décideront de l’encadrer ? L’enjeu n’est pas seulement technologique, mais profondément politique et humain. L’Inde compte y apporter sa contribution.

Ceci dit, il ne faut pas être naïf : ce sont ceux qui maîtrisent la technologie et disposent du capital qui dominent aujourd’hui. Les États-Unis et la Chine restent en avance, et le reste du monde cherche encore sa place. Mais les investissements abondent en Inde depuis quelques années et nous comptons bien, avec nos alliés du Sud et de l’Europe, jouer un rôle central.

 

 

Quelle est l’excellence indienne en matière d’IA ?

L’Inde attire des investissements massifs (Microsoft 17.5 milliards de dollars, Google 15 milliards, Amazon 35 milliards) dans les data centers et centres de recherche liés à l’IA. L’Inde développe une approche modulaire dans leur conception, une énergie relativement compétitive et une forte volonté politique pour soutenir ce secteur.

Il y a aussi un enjeu majeur de talents. L’Inde cherche à faire revenir ses ingénieurs partis dans la Silicon Valley ou ailleurs, et à convaincre les nouvelles générations de rester. Beaucoup de dirigeants majeurs de la tech mondiale sont d’origine indienne, et le pays veut transformer cette diaspora en avantage stratégique.

 

Profitons de cette interview pour appeler Elon Musk à surmonter ses rivalités avec ses concurrents, à prendre un de ses fusées et à débarquer en invité de dernière minute à New Delhi !

Bonne idée mais j’ai déjà débauché quelques talents de chez Tesla et Musk doit m’en vouloir à vie. Mais c’est cela le reverse brain drain.

 

Vous-même participerez au Sommet ?

Oui, j’y serai. C’est aussi une semaine marquée par d’autres événements autour du design et du luxe, avec une forte présence française là-aussi.

 

Propos recueillis par Michel Taube

Directeur de la publication