Edito
08H09 - lundi 16 février 2026

Sébastien Lecornu : l’anti-Macron ou la force tranquille du moine-soldat. L’édito de Michel Taube

 

Sébastien Lecornu, l’anti-Macron ou la force tranquille du moine-soldat. L’édito de Michel Taube

Et si c’était lui l’héritier d’Emmanuel Macron ? Lui qui n’a rien de macronien mais dont la fidélité, valeur suprême selon nous dans la vie et en politique, lui vaut aujourd’hui d’être à Matignon pour gérer le crépuscule de la décennie Macron.

Dix ans ministre de Macron ! Le seul à avoir réussi cet exploit !

Lecornu, héritier de Macron ? La question peut surprendre. Elle mérite pourtant d’être posée à la lumière d’un homme qui, sans bruit, sans éclat, sans mise en scène, s’est imposé comme l’une des figures les plus solides, une des rares, du paysage politique français.

Le normand, ancien maire de Vernon, a tout, en apparence, de l’anti-Macron. Venu de la droite, infiniment moins flamboyant que le Président de la République, étranger à la tentation permanente de la parole spectaculaire, il incarne une forme de politique que l’on croyait disparue : celle qui considère que gouverner, ce n’est pas parler, mais agir.

Il n’a pas cette pensée performative qui a causé tant d’échecs du quinquennat d’Emmanuel Macron. Cette idée selon laquelle dire, c’est faire. En disant, Macron pensait faire et faire faire. Alors que la politique consiste non à dire mais à gouverner les hommes (piètre DRH le président) et à se préoccuper du « comment faire ? ».

Les grandes démocraties payent souvent le prix de cette confusion entre verbe et action. Les États-Unis avec Donald Trump en offrent une illustration spectaculaire. Saturer l’espace public de déclarations tonitruantes finit par user la crédibilité, épuiser l’attention et brouiller le message. Donald Trump, dont nous saluons les valeurs conservatrices libérales et la volonté de faire bouger les lignes, dit à longueur de journée qu’il a réglé une dizaine de conflits, mais cela suit-il toujours dans l’action ? La politique n’est pas une performance. Elle est une mise en œuvre.

Sébastien Lecornu appartient à une autre école. Celle, devenue si rare, des responsables publics qui savent que la parole ne vaut que si elle est parcimonieuse, et qu’elle ne prend son sens que lorsqu’elle débouche sur l’action, jamais lorsque les mots s’y substituent. A notre époque, un Bernard Cazeneuve est de cette trempe mais il représente une social-démocratie en perdition. Rarement, à une époque du tout-médiatique et de la dictature des réseaux sociaux, ces personnages ne rencontrent l’assentiment des sondages. Mais Lecornu s’en préoccupe-t-il vraiment ?

 

Ne surtout pas donner l’allure de gérer les affaires courantes

Les budgets de la nation et de la Sécurité sociale adoptés, Sébastien Lecornu dispose désormais (sauf nouveau séisme politique) de plus d’une année de stabilité à Matignon. Une éternité en ces périodes d’eaux troubles à l’Assemblée nationale.

Ancien ministre des Armées respecté, apprécié des journalistes pour sa sobriété et sa clarté, Lecornu a traversé l’épreuve budgétaire sans trop de fracas. Et sitôt celle-ci passée, il a laissé entendre qu’il entendait s’attaquer à de vastes chantiers : la décentralisation, le logement, le monde agricole, les Outre-mer.

Sur ce dernier point, notre désaccord est profond. Son approche (imposée par Emmanuel Macron ?) qui consiste à multiplier les concessions aux autonomistes et aux indépendantistes, notamment aux Antilles et en Guyane, apparaît dangereusement naïve face à des stratégies de rupture locales clairement assumées. Quant au projet de loi sur la vie chère, il ressemble à une machine de guerre socialiste qui, sous couvert de protection, ne fera qu’alourdir les prix et étouffer toute perspective de croissance. Mieux vaudrait cette grande loi-cadre annoncée par Naïma Moutchou, ministre des Outre-mer, pour adopter des dispositions d’adaptation du droit national et européen aux Outre-mer et provoquer un choc fiscal de croissance qui ferait de nos territoires ultramarins des paradis fiscaux, sociaux, correspondant aux intérêts stratégiques de la France et des ultramarins dans chacune des zones clé où ils nous assurent que le soleil ne se couche jamais sur la France.

Pire encore, le premier ministre a fait adopter des budgets dont le parti socialiste a été le co-rédacteur. Olivier Faure aura été, dans cette affaire, le vice-premier ministre de Sébastien Lecornu. Au grand dam des entreprises et des Français. Mais pouvait-il procéder autrement pour se maintenir, sachant que sa chute aurait provoqué une chienlit politique désastreuse ?

Pour le reste, la décentralisation, le logement, le monde agricole : ces trois chantiers annoncés par le premier ministre, dont le choix est empreint de bon sens, constituent à la fois trois des plus grands échecs des années Macron et trois leviers stratégiques pour relancer la croissance et rapprocher un peu les Français des décideurs publics.

Autres priorités que pourrait reprendre le premier ministre : pourquoi ne pas faire adopter au plus vite deux dispositions sans cesse repoussées et pourtant consensuelles : une loi instaurant enfin une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre, comme le propose dans nos colonnes Sébastien Leclerc, maire de Lisieux, et un encadrement strict du droit de grève pendant les vacances scolaires et les jours fériés. Sébastien Lecornu est un homme de bon sens ? Ces mesures le sont.

Redonner du pouvoir réel aux territoires, réconcilier les Français avec leur agriculture, relancer un secteur du logement sinistré, voilà des priorités qui relèvent du bon sens politique le plus élémentaire. La méthode Lecornu fera-t-elle des miracles ? Certes non mais sachons refuser les postures et savoir, parmi les éditorialistes, ne pas encenser ou condamner entièrement.

 

Un ancrage local pour préparer 2027 ?

Ce n’est pas un hasard si Sébastien Lecornu sera candidat aux élections municipales à Vernon dans l’Eure, en troisième position sur la liste du maire sortant. Vernon n’est pas un simple point sur la carte. C’est un ancrage. Un rappel que toute ambition nationale qui se respecte repose sur une légitimité locale. Les carrières construites uniquement dans les couloirs parisiens finissent toujours par se heurter au réel.

Au final, et si le moine-soldat, cette force tranquille version 2026, s’imposait naturellement comme un possible arbitre des élégances dans une primaire hypothétique des droites ou, plus vraisemblable, de la seule droite républicaine ?

Matignon donne parfois des ambitions et un des pairs de Lecornu (dont on disait dans les années 2010 qu’il était un « Chirac jeune »), Jacques Chirac donc, est bien le seul premier ministre à avoir réussi à conquérir l’Elysée.

 

Michel Taube

Directeur de la publication