
Sébastien Laye, merci d’avoir accepté de répondre à Opinion Internationale. Vous êtes entrepreneur et économiste franco-américain. Vous venez de vous installer aux Etats-Unis, après avoir vécu douze ans en France. Nous y reviendrons mais vous êtes aussi essayiste et vous venez de publier « Des Moutons menés par des ânes ? » (Editions Valeur Ajoutée). Pourquoi ce livre ?
Il se veut à la fois une synthèse de mes dix ans d’activité dans la sphère publique en France (journalisme économique, implications politiques) et une analyse des erreurs de politique économique en France. A mi-chemin entre l’essai analytique et le pamphlet caustique, cet ouvrage est une remise en question de certaines des certitudes qui ont la vie dure en France, et un appel à la prise de conscience collective. Non, si la France s’est enfoncée dans le déclin économique, cela n’est pas uniquement de la faute des autres ni mêmes uniquement de nos élites…

Pourquoi ce titre ?
C’est un écho au livre de Charles Gave, paru en 2003 « Des Lions menés par des ânes ». La première page de mon ouvrage est d’ailleurs consacrée à la longue histoire de cette métaphore animalière et ses diverses variantes, d’Alexandre le Grand à Churchill. L’expression « des lions menés par des ânes » fait référence en général à de vaillants soldats dont les chefs sont incompétents. C’est que ce décrit Charles Gave en 2003 (l’année où frais émoulu d’HEC, je découvre d’ailleurs les USA et décide de m’y installer une première fois, influencé par ce livre), et qui ouvrira la voie à la classique critique populiste des élites : la France échoue du fait de ses énarques, de ses élites bureaucratiques, peut être aussi de ses élites intellectuelles qui ne savent pas voir le réel…
Qui sont les moutons ?
C’est là où le constat devient plus complexe près de vingt ans plus tard. Le titre de mon ouvrage porte un point d’interrogation, mais au risque de choquer, je me pose vraiment la question du comportement des francais eux-mêmes. Leurs réactions grégaires, moutonnières, au cours des dernières années, appelaient donc cette substitution : de moins en moins de lions parmi eux, de plus en plus de moutons qui suivent aveuglement ces élites…
Et qui sont les ânes ?
Les élites-ânes sont toujours là ! Macron est un énarque sans aucune originalité comparé à ses aînés, une resucée de Juppé et autres inspecteurs des finances. La nouvelle génération est soit similaire (Knafo/Wauquiez), soit inculte (à compléter vous-même), et dans tous les cas sans aucune connaissance de l’entreprise, de l’associatif, du réel. Je ne vois personne à l’horizon pour espérer un redressement rapide du pays, notamment sur les sujets économiques qui sont les miens.
Pourquoi le macronisme a échoué ? A cause d’Emmanuel Macron ou à cause des Français ?
Macron [NDLR : que je connais depuis une partie de nos études ensemble] est toujours resté fidèle à lui-même, délicieusement obsolète depuis le début avec son social-modernisme rocardien, mâtiné de technocratie et de politique spectacle. Le vrai problème ce sont les Français, et à l’aune de ce constat, je doute que 2027 amène un quelconque réveil, car pour l’instant le pays est prisonnier de schèmes culturels.
L’anti-libéralisme atavique des francais les mène à leur perte. En 2017, en votant pour Macron et le premier candidat social-démocrate réel (loin du libéralisme), les Francais sont à contre-courant du monde entier, qui vient d’embrasser le moment populiste et de se révolter contre ses élites : première victoire de Trump, Brexit, début de la modernisation de l’Italie…Comme en 1981, quand les Francais portent le programme commun au pouvoir lors de la décennie de modernisation libérale Reagan / Tchatcher.
Aujourd’hui, les Français ont reconduit une chambre chahutée par des formations anti-libérales, avec un premier ministre macroniste qui me fait penser aux radsocs de la 3ème république : mais le monde avance, la révolution Trump 2.0 est encore plus libérale et prométhéenne avec l’IA, et la révolution Milei est encore plus emblématique !
Économiquement, la France est sorti de l’Histoire.
Que proposez-vous au prochain, ou à la prochaine présidente de la république ?
Le livre contient un long et immodeste chapitre, intitulé : « mon programme économique pour la France » où je reviens sur mes maroniers habituels lors de mes années de journalisme économique, notamment chez VA et Frontières : la retraite par capitalisation, la sortie des 35 heures, la fin de l’Etat Nounou.
Je vous laisse acheter le livre (et désolé en direct sur le site d’Amazon ou de l’éditeur) car nos libraires l’ont boycotté, du fait d’une préface par un grand entrepreneur, Pierre Edouard Sterin. Nos libraires seraient -ils tous devenus gauchistes ?
Bon je vais vous insulter avec deux questions et ne vous prie pas de m’excuser…
Première insulte, vous êtes libéral ?
Ultra-giga-turbo libéral. En France, il faut vivre son libéralisme de manière christique et sacrificielle. Mais comme je ne vis plus en France….
Deuxième insulte, vous êtes de droite ?
On connait l’antienne sur celui « qui n’a jamais été à gauche jeune n’aurait pas de cœur » etc… En 1993, lors d’un repas de famille, j’avais 13 ou 14 ans, ma famille m’a demandé si j’avais un héros, ou un modèle politique. J’ai répondu Balladur. Le marxisme, le socialisme, le communisme, l’étatisme, sont juste incompatibles avec ma vision primordiale de la vie. Je suis un indécrottable libéral et indépendant, avec aussi toute l’arrogance que cela inclut parfois. Mais je n’ai pas l’intention de m’en excuser.
Est-ce pour cela, libéral de droite, que vous vous expatriez aux Etats-Unis ?
Je suis Américain et j’ai déjà vécu de longues années sur New York, donc non je ne vois pas cela comme une expatriation, plutôt un retour aux sources de ma jeunesse en fait. Je ne suis pas non plus dans une logique de fuite de la France. Je continuerai à écrire en français (je le fais aussi dans la langue de Shakespeare, pour Washington Examiner, et dans des livres) et à m’exprimer dans les médias francais. Ce qui m’a ramené aux Etats Unis, c’est l’incroyable optimisme qui y règne à nouveau sur les possibilités de la technologie, de l’IA, un souffle d’ambition réel et palpable. Désormais, la croissance économique est en permanence au-dessus de 2%, et nous allons accélérer vers 3% très rapidement.
Vous êtes installé dans quel Etat ?
C’est peut-être là que le libéralisme et la droite ont joué un rôle, plus que sur le choix du retour aux Etats Unis. Lors de ma première partie de vie aux Etats Unis, je vivais à New York, j’ai commencé ma carrière à Wall Street. Cette fois, je me suis installé en Floride (je passerai aussi du temps au Texas en Mars, notamment pour la CPAC). La Floride, Etat conservateur moderne tourné vers le monde extérieur et l’Amérique Latine, est un bastion du libéralisme et de l’optimisme technologique (fusées, robotique, défense, IA…).
Il va de soi que je suis en désaccord avec les évolutions politiques locales récentes de New York. La Floride présente aussi un environnement en matière de sécurité et de cadre de vie qui m’a attiré. Si on parle économie, il faut savoir que quand les Français entendent par exemple des chiffres nationaux américains, il s’agit de moyennes sur un territoire grand comme l’Europe. Or si l’économie américaine ces dernières années a cru d’environ 2% par an , en fait un Etat comme celui de New York est à 1,4% et la Floride et le Texas à 3%…
C’est pour rencontrer Trump à mar-a-Lago ?
J’aimerais ! Je suis un de ses partisans, et un certain nombre de mes amis ou contacts le connaissent très bien. C’est un entrepreneur dont j’ai toujours entendu parler, quand j’ai émigré pour la première fois aux Etats Unis en 2003, j’ai amélioré mon anglais avec son émission The Apprentice. Donald Trump est d’une certaine manière indissociable de mon rêve américain. Il est pour moi une figure grand-paternelle patriote et nul ne le remplacera jamais.
Qu’allez-vous faire aux Etats-Unis ?
Je lance Eudokia Wealth, une nouvelle société à l’intersection de l’IA et de la finance. Il s’agit d’une plateforme opérationnelle pour acquérir des conseillers financiers (l’équivalent en France des CGPs) – dans l’arc Sud-Est des Etats Unis en pleine croissance, de la Floride au Texas en passant par la Géorgie et le Tennessee) – et les moderniser avec des technologies IAs : développées en interne, par intégration de parties tierce, et parfois simplement en formant mes équipes de conseillers. L’IA rentre dans sa période d’application pratique, et permet de reconfigurer complètement des métiers existants et anciens. La gestion de fortune à Palm Beach ou Dallas, c’est encore un peu old-school, sauf à être chez une grande banque new yorkaise. Nous allons bâtir un groupe financier « AI-First ».
Parlons de l’Amérique… Vous pensez quoi de Trump ?
Je suis en accord avec la plupart de ses orientations, et à 100% d’accord sur les orientations économiques et technologiques. Après la Révolution Trump, les Etats Unis ne reviendront pas en arrière, et pour être honnête, Biden avait gardé de nombreuses orientations de Trump 1.0 (pour satisfaire son aile gauche il avait juste rajouté le wokisme..).
En fait, le président Trump a eu cette exceptionnelle capacité, dès 2015, de comprendre les vraies évolutions en gestation de la société américaine mais surtout de la puissance américaine. Il est certes un élément d’accélération, mais ma conviction historionomique est que les Etats Unis, nolens volens, peut-être plus lentement, auraient embrassé les mêmes changements, qui vont d’ailleurs définir le pays pour les vingt prochaines années, avec ou sans Trump.
Vous pensez pas que Trump nous dégoûte aussi de l’Amérique par ses excès ?
Vu de l’extérieur et donc de France, je comprends que ces changements soient parfois perçus comme problématiques. Mais ils sont dans l’intérêt des Américains, et le président est d’abord au service de ses concitoyens. Au cours des trente dernieres années, les Etats Unis n’ont pas assumé leur statut de première puissance mondiale, il fallait toujours s’en excuser, en rester au stade du grand frère bienveillant qu’on critique toujours en Europe mais qu’on finit par appeler en cas de problème. Ce temps est révolu, et les Français doivent apprendre aussi à renouveler le lien transatlantique avec l’Empire américain. En réalité, cela ne dit pas grand-chose des Etats Unis, mais plus de la France elle-même : en Trump, elle abhorre parfois ce qu’au fond d’elle-même elle aimerait pouvoir faire (la grandeur, l’absence de contrainte extérieure, le changement…).
Les Etats-Unis fêtent leurs 250 ans d’indépendance le 4 juillet. Un message aux Américains ?
Vous devez récupérer un Père Fondateur qui a toute sa légitimité dans le panthéon américain, et qui était Francais : le marquis de la Fayette. Les Français ne lui ont accordé aucune considération, il fût méprisé par les révolutionnaires puis par Napoléon. Il est temps de s’approprier La Fayette !
Ai-je oublié une insulte ?
Vous ne m’avez pas dit que je ressemblais à Sergio Garcia ou Alexis Corbières…
En effet, puisque vous le dites ! Mais le Sergent Garcia, ce n’est pas une insulte. Et puisque l’Amérique a peut-être trouvé son Zorro…
Propos recueillis par Michel Taube



















