
Chaque année en janvier, mois des vœux, Serge Letchimy, président de la CTM, se garde bien d’adresser ses vœux au monde économique. Au même moment en Guadeloupe, ce n’est pas la même ambiance ! Le président de la région Ary Chalus reçoit et salue les acteurs du monde économique avec toutes les forces vives du territoire. En lien étroit avec des personnalités comme Bruno Blandin et Patrick Vial-Collet, les décideurs sérieux, politiques, sociaux et économiques, essaient et réussissent plutôt bien à regarder dans la même direction, celle du développement et de la croissance économique pour leur belle Guadeloupe.
Mais si tout n’était qu’une question de voeux et de mondanités ?
En Martinique, pas, peu de dialogue entre le politique et les acteurs de l’économie. Pïre, à part quelques exceptions relatives comme le comité du tourisme martiniquais, la CTM a fait preuve d’une méconnaissance coupable de l’économie réelle. Et c’est sur la fiscalité que cette incompétence s’est exercée !
En Martinique, la hausse du coût de la vie, la dite vie chère, ne sont pas seulement le résultat de facteurs structurels et internationaux — insularité, coût du transport ou augmentation des matières premières, inflation mondiale, elles sont aussi le produit de choix fiscaux cumulés qui pèsent directement sur l’économie et sur les prix.
Ces mauvais choix fiscaux, c’est la CTM qui les a faits, contrairement aux institutions de la Guadeloupe.
Ainsi, ces derniers mois, les entreprises ont vu s’accumuler plusieurs hausses : augmentation du versement mobilité sur la masse salariale, relèvement de la taxe d’enlèvement des ordures ménagères, hausse du prix de l’eau pour les professionnels, augmentation de l’octroi de mer sur les biens d’équipements, renchérissement du coût de la carte grise décidé par la Collectivité territoriale. Chaque mesure additionnée crée une pression structurelle qui fragilise l’ensemble du système.
Cette pression ne se traduit pas immédiatement par une hausse des prix pour les consommateurs. Et pour une raison simple : les entreprises assument et jouent encore un rôle d’amortisseur social. Elles absorbent une partie croissante des hausses de charges pour éviter d’aggraver encore la vie chère. Elles compressent leurs marges, repoussent des investissements, renoncent à des recrutements. Mais cette stratégie a une limite.
Lorsque la charge devient trop lourde, l’entreprise n’augmente pas toujours ses prix. Elle change de trajectoire.
Concurrence fiscale et sociale entre la Guadeloupe et la Martinique
Le cas de l’octroi de mer est emblématique. Plus élevé en Martinique que sur certains segments comparables en Guadeloupe, il modifie les circuits d’approvisionnement. De plus en plus de marchandises transitent par la Guadeloupe avant d’être redistribuées vers la Martinique. Non pas par goût de l’optimisation fiscale, mais parce que c’est devenu la seule manière de contenir les coûts et d’éviter une répercussion massive sur les prix de vente.
L’impact est cruel : cette stratégie, rendue nécessaire pour limiter la vie chère, conduit à une perte de recettes fiscales pour la Martinique. L’octroi de mer est perçu ailleurs, l’activité logistique se déplace, et la valeur ajoutée suit. À vouloir trop taxer localement, on finit par financer l’économie du voisin.
Cette logique s’étend désormais au travail lui-même. Avec l’augmentation du versement mobilité et l’empilement de charges indirectes, le coût global du salarié devient plus élevé en Martinique qu’en Guadeloupe. Dans un espace régional aussi proche, cette différence n’est pas abstraite : elle est décisive.
Les entreprises arbitrent. Et cet arbitrage sera de plus en plus visible dans le tertiaire. Cabinets d’expertise comptable, agences de communication, sociétés de conseil, structures administratives ou financières : toutes ces activités, qui n’exigent pas une présence physique permanente sur le territoire, vont commencer à déplacer leurs sièges ou leurs fonctions stratégiques vers la Guadeloupe.
Le raisonnement est simple. Les charges y sont moindres, le cadre fiscal plus lisible, le coût du travail plus compétitif. L’activité peut continuer à servir la Martinique, mais depuis ailleurs. Pour l’entreprise, c’est une décision de survie. Pour la Martinique, c’est une perte durable : emplois qualifiés, fiscalité, dynamisme économique.
Cette délocalisation silencieuse est d’autant plus préoccupante qu’elle ne fait pas de bruit. Pas de plan social, pas de fermeture brutale. Juste des décisions prises, au moment de renouveler un bail, de créer une holding, de choisir où implanter une nouvelle structure.
Le lien avec la vie chère est direct. Moins d’entreprises productives, c’est moins de concurrence locale, moins de capacité à absorber les chocs de coûts, et à terme plus de pression sur les prix pour les consommateurs.
Le problème n’est donc pas la fiscalité en soi. C’est son absence de cohérence économique et régionale. Gouverner, ce n’est pas empiler des hausses pour équilibrer un budget mal maîtrisé. C’est comprendre que dans une économie insulaire, chaque point de charge supplémentaire peut déplacer une activité entière.
La fiscalité peut être un outil de solidarité et de développement. Mais lorsqu’elle n’est pas pensée de manière cohérente et comparative, elle devient un facteur d’appauvrissement. Dans une économie insulaire, chaque décision compte. Car quand l’activité traverse la mer, elle ne revient pas toujours.
À ce rythme, travailler et consommer en Guadeloupe deviendra objectivement plus attractif qu’en Martinique. Le coût de l’emploi y est plus maîtrisé, la pression fiscale plus lisible et les arbitrages économiques plus favorables aux entreprises. Après avoir vu partir une partie de sa jeunesse, faute de perspectives suffisantes, la Martinique prend désormais le risque de faire fuir ses entreprises — et avec elles leurs salariés.
Ce n’est plus seulement une question de compétitivité, mais l’illustration d’une trajectoire incohérente, sans vision économique, qui semble désormais piloter l’action de nos élus.
À force de vouloir faire contribuer davantage les entreprises, la Martinique prend le risque de ne plus avoir suffisamment d’entreprises pour contribuer. Et dans ce cas, la vie chère ne sera plus un symptôme, mais une conséquence inévitable.
À force de vouloir tout taxer, la Martinique risque surtout de ne plus avoir grand-chose à taxer.
Michel Taube




















