
Ce vendredi 6 février 2026, à Paris, la France et le Royaume de Bahreïn ont officialisé un accord de coopération de défense à l’occasion de la visite de sa majesté le roi Hamad ben Issa Al Khalifa, reçu à l’Élysée par le Président de la République Emmanuel Macron. Le contenu est clair, concret, opérationnel : coopération sur les équipements militaires, la formation, l’entraînement, et surtout échange d’informations stratégiques. C’est une signature qui compte, parce qu’elle dit quelque chose de la réalité du monde, de la montée des tensions, mais aussi de la capacité de deux États à choisir la confiance plutôt que la posture.
Car il y a, dans ce type d’accord, une vérité que l’on refuse parfois de regarder en face : la sécurité n’est pas un slogan, c’est une architecture. Elle se construit par des exercices, des standards communs, des transferts de compétences, des procédures partagées, des canaux de dialogue qui permettent d’anticiper plutôt que de subir. Et l’échange d’informations stratégiques, dans un environnement régional sous pression, n’est pas un détail technocratique, c’est un pas de plus vers une relation mature, où l’on ne se contente pas de s’afficher, mais où l’on coopère réellement.
Pour la France, cet accord a une vertu immédiate : il inscrit notre industrie de défense dans une logique de partenariats concrets, là où trop de pays européens s’enferment encore dans le commentaire, l’hésitation ou la bureaucratie. L’Élysée indique que cet accord ouvre de nouvelles opportunités de coopération dans l’industrie de défense. Là encore, ce n’est pas du décor : cela signifie que des besoins bahreïniens pourront rencontrer des savoir-faire français, que des projets pourront prendre forme, que des filières pourront être consolidées. Dans un pays qui parle sans cesse de réindustrialisation, qui cherche des relais de croissance, qui veut défendre ses champions et sa base technologique, toute perspective de coopération dans les équipements, la formation et l’entraînement possède un prolongement évident : l’emploi, les compétences, la souveraineté, le maintien d’une excellence.
Et puis il y a l’autre dimension, tout aussi stratégique, que les deux dirigeants ont abordée lors de leur déjeuner de travail : les investissements croisés. C’est là que l’accord devient doublement intéressant. Bahreïn, via son fonds souverain Mumtalakat, doit être présent à Choose France, au printemps, ce rendez-vous où la France cherche à capter l’investissement international et à transformer l’attractivité en projets concrets. Le message est simple : la relation ne se limite pas à la défense, elle se prolonge en économie, en industrie, en capitaux. Elle s’inscrit dans le temps long.
Bien sûr, certains verront dans cette séquence une forme de diplomatie intéressée, comme si l’on signait en espérant des investissements derrière. Mais c’est précisément cela, la diplomatie moderne : l’articulation des intérêts, le réalisme, l’échange équilibré. La France apporte de l’expertise, une capacité industrielle, un partenariat de sécurité, un savoir-faire militaire reconnu. Bahreïn apporte une position, une stabilité relative, une capacité d’investissement, une volonté de diversification. Et au milieu, il y a une convergence : la compréhension que le monde d’aujourd’hui récompense les pays qui savent bâtir des liens solides, plutôt que ceux qui se contentent de discours.
Car Bahreïn n’est pas un acteur secondaire. C’est un État du Golfe à l’économie diversifiée à l’échelle régionale : un PIB d’environ 44 milliards de dollars en 2025 pour une population d’à peine 1,5 million d’habitants, un PIB par habitant au-delà de 28 000 dollars. Le pétrole et le gaz restent importants, avec près de 60 % des recettes publiques et autour de 20 % du PIB, mais le royaume a justement développé un pilier financier puissant, représentant plus de 17 % du PIB et employant plusieurs dizaines de milliers de personnes. Il a aussi une place majeure dans l’aluminium, avec une des grandes fonderies du monde, et mise sur le tourisme, déjà autour de 7 % du PIB. Oui, la dette publique est élevée, au-delà de 120 % du PIB, et cela pèse, oblige, rend dépendant de soutiens régionaux. Mais c’est précisément pour cela que l’on doit regarder Bahreïn avec attention : parce qu’il est dans une trajectoire où l’ouverture économique, l’investissement et la diversification ne sont pas des mots creux, mais des nécessités.
Ce qui rend ce rapprochement intéressant, c’est qu’il s’inscrit dans une histoire. La relation franco-bahreïnie n’est pas née hier, ni dans un opportunisme de circonstance. Elle est faite de strates, de contacts anciens, de convergences culturelles et économiques. On rappelle, par exemple, cette rencontre symbolique au XIXe siècle, lorsque le vaisseau français La Favorite arrive à Bahreïn en 1842 et qu’un message de bienvenue est adressé aux représentants français, avec le souhait de devenir l’ami de la France. On rappelle aussi le tournant du XXe siècle, lorsque Jacques Cartier, en 1911, s’intéresse aux perles bahreïnies dont la réputation rayonnait jusqu’à Paris. On rappelle enfin la structuration moderne : premières exportations françaises enregistrées en 1962, ouverture de l’ambassade en 1974, reconnaissance de l’indépendance bahreïnie par la France en 1972. Autrement dit : une relation qui ne sort pas de nulle part.
Et cette relation est déjà militaire, déjà concrète. L’escale de la frégate Surcouf à Manama en juin 2022, pour marquer cinquante ans de relations diplomatiques, a montré l’importance de ces liens, au-delà des symboles : rencontres, visites, échanges, et manœuvres conjointes en mer avec un patrouilleur bahreïni. L’interopérabilité ne se décrète pas, elle se travaille. Cet accord de 2026 s’inscrit dans cette continuité : il formalise, il cadre, il élargit.
Il y a aussi, dans le cas bahreïni, une singularité souvent méconnue en Europe : ce royaume, tout en restant conservateur, se pense volontiers comme un carrefour, un lieu de coexistence relative, un espace où des communautés ont existé, où une pluralité de pratiques et d’influences s’est développée, du fait de sa position insulaire et de ses routes maritimes. Cela ne gomme pas les complexités internes, ni les débats sur les libertés, ni les tensions de toute société. Mais cela explique pourquoi Bahreïn joue souvent une partition spécifique dans la région : plus discrète, plus pragmatique, plus tournée vers la stabilité et la continuité.
Enfin, on ne peut pas ignorer l’environnement géopolitique dans lequel cette signature intervient. Le Golfe, aujourd’hui, est une zone où se superposent les enjeux de sécurité, les rivalités d’influence, les alignements, les normalisations, les crispations, et les recalibrages permanents. Bahreïn a fait des choix, notamment en normalisant ses relations avec Israël via les accords d’Abraham en 2020, en même temps que les Émirats arabes unis. Cela n’est pas anecdotique : cela inscrit le royaume dans une architecture régionale où la sécurité, la coopération et la gestion des risques deviennent centrales. Et dans ce contexte, l’intérêt de la France est évident : maintenir des partenariats, garder une capacité de dialogue, proposer une coopération structurée, et se positionner en acteur fiable, capable d’apporter de la compétence, de la constance et de la confiance.
C’est d’ailleurs exactement le sens des mots employés par Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants, au moment de réagir à cette signature. En rappelant d’abord l’objet même de l’accord, elle insiste sur ce qui fait sa valeur politique : il témoigne d’une ambition renouvelée en matière de coopération de défense entre la France et Bahreïn. Cette signature, paraphée côté bahreïni par le conseiller à la sécurité nationale et secrétaire général du Conseil suprême de défense, Cheikh Nasser bin Hamad Al Khalifa, illustre d’ailleurs le niveau stratégique auquel les deux pays ont souhaité placer cet engagement. Et elle pointe, sans détour, les trois conséquences majeures de ce texte : l’ouverture de nouvelles opportunités de coopération industrielle de défense, l’élévation du niveau de partenariat au-delà du simple affichage, et, surtout, le renforcement d’une solidarité entre deux pays dans un contexte géopolitique global et régional marqué par un accroissement des tensions. Cette formulation est importante, parce qu’elle assume la réalité du moment : on ne signe pas un accord de défense pour faire joli, on le signe parce que l’époque oblige à choisir ses partenaires, à densifier ses alliances, à se préparer, à anticiper, à tenir.
Ce qui se joue, au fond, dépasse le simple communiqué. La France, souvent accusée d’impuissance, montre qu’elle peut agir. Bahreïn, parfois réduit à une caricature de petit État pétrolier, montre qu’il veut consolider des partenariats solides, diversifier ses leviers, conjuguer défense et économie. Et les deux, ensemble, dessinent une relation qui a du sens : une relation utile, réaliste, tournée vers des résultats, et capable de produire, demain, des coopérations industrielles et des investissements concrets.
Oui, c’est une bonne nouvelle. Parce qu’elle renforce une alliance sans tapage, mais avec méthode. Parce qu’elle fait le pari de la confiance stratégique. Parce qu’elle relie sécurité et prospérité. Et parce qu’elle rappelle une évidence trop souvent oubliée : dans un monde instable, ceux qui avancent sont ceux qui tissent des partenariats, qui investissent dans le long terme, et qui savent que l’histoire, parfois, se fabrique aussi autour d’une table à l’Élysée, un vendredi de février, quand deux pays décident de faire plus que se parler.


















