
La visite de Léon XIV en France, du 25 au 28 septembre, est un événement majeur. Pour les catholiques, évidemment. Mais aussi pour les Français et pour la France. De Paris à Lourdes, jusqu’à Metz, ce voyage dépassera nécessairement le cadre des célébrations religieuses. Il nous invitera à regarder ce que nous sommes, ce que nous avons reçu et ce que nous voulons transmettre.
Encore faudrait-il que nous acceptions de nous reconnaître dans toute notre histoire, sans en retrancher les chapitres qui dérangent nos certitudes.
Léon XIV est d’ailleurs un peu français. Sa grand-mère paternelle, Suzanne Fontaine, est née au Havre en 1894. Et le patronyme Prevost, que portait Robert Francis avant son élection, lui vient de son arrière-grand-mère française, Jeanne Eugénie Prevost. Derrière le pape venu d’Amérique, il y a donc aussi une histoire normande, une histoire de départs et de transmission. Cette parenté ne nous donne évidemment aucun droit particulier sur lui. Elle ajoute simplement une proximité à la rencontre.
Mais le lien entre la France et la papauté est autrement plus ancien.
Et la ferveur attendue sur les pas du pape à Paris, Lourdes et Metz atteste de la vigueur retrouvée du catholicisme en France.
Pourquoi parle-t-on de la France comme de la « fille aînée de l’Église » ? L’expression renvoie notamment au baptême catholique de Clovis, autour de l’an 500, puis aux relations privilégiées nouées entre les souverains francs et la papauté. La filiation spirituelle revendiquée par les rois de France a progressivement été étendue au pays lui-même. La formule s’est construite au fil des siècles : elle n’est ni un titre délivré à la France, ni la preuve qu’elle aurait été le premier pays chrétien du monde. Elle désigne une histoire particulière, faite d’alliances, de fidélités, mais aussi d’affrontements.
Et cette histoire n’est pas restée enfermée dans les chancelleries ou les livres de théologie. Elle a façonné nos paysages, nos cathédrales, nos abbayes, nos œuvres de charité et une part considérable de notre culture. Le christianisme n’a pas seulement accompagné la France : il a contribué à la construire. Le reconnaître ne commande à personne de croire. Cela demande simplement de ne pas falsifier notre héritage.
Saluons, à cet égard, l’engagement de Stéphane Bern. À travers la Mission Patrimoine et son rôle d’ambassadeur de la collecte consacrée au patrimoine religieux, il contribue à sauver ces édifices que tant de communes peinent à entretenir. Il aide ainsi à raviver la flamme d’un patrimoine religieux français, notamment catholique, qui ne saurait être abandonné à l’indifférence.
Un clocher n’appartient pas seulement à ceux qui entrent dans l’église le dimanche. Il appartient aussi au paysage de ceux qui ne prient pas. Restaurer une chapelle ne revient pas à imposer une croyance. C’est refuser qu’une génération laisse disparaître ce que les précédentes lui ont confié.
Mais la France n’est pas seulement la fille aînée de l’Église. Elle est aussi la patrie de la laïcité. Et cette seconde histoire n’est pas moins française que la première.
Notre pays s’est également construit en soustrayant progressivement le pouvoir politique, l’état civil et l’école publique à la tutelle religieuse. L’émancipation des juifs, en 1791, avait déjà affirmé un principe décisif : l’appartenance à la nation ne devait plus dépendre de l’appartenance à une religion. La citoyenneté pouvait enfin se penser indépendamment de la confession.
Ce mouvement ne s’est pas accompli dans la douceur. Les affrontements du XIXe siècle et du début du XXe ont profondément blessé le monde catholique. Fermetures d’établissements, expulsions de religieux, rupture diplomatique avec le Saint-Siège : le chemin vers la séparation fut conflictuel. La loi de 1905 est née de cette histoire, mais elle ne se réduit pas à ses violences. Elle a posé un cadre de liberté de conscience et de libre exercice des cultes, en même temps qu’elle organisait la séparation des Églises et de l’État.
Il faut tenir ensemble ces deux dimensions. La laïcité retire aux religions le pouvoir de gouverner la République ; elle ne retire pas aux croyants leur place dans la société. Elle impose la neutralité à l’État, pas l’invisibilité générale aux citoyens. Elle protège celui qui prie autant que celui qui refuse de prier, dans le respect de la loi et de l’ordre public.
C’est à la lumière de cette histoire que je regarde les débats contemporains sur l’islam.
Ce que le catholicisme a douloureusement négocié hier, – sa place dans une société où l’autorité religieuse ne commande plus la loi commune, éclaire une partie des tensions que traverse aujourd’hui l’islam en France. Le parallèle n’est pas une équivalence : une Église longtemps dominante et une religion minoritaire mais en plein développement ne se trouvent pas dans la même situation. Mais une même question demeure : comment vivre pleinement sa foi dans une nation qui n’entend être gouvernée par aucune ?
La réponse exige de la fermeté, mais aussi de la justice. Demander le respect de la République n’est pas rejeter les musulmans. Garantir leur liberté de culte n’est pas céder à l’islamisme. Et les Français musulmans qui articulent paisiblement leur foi et leur citoyenneté ne doivent pas être traités comme les suspects permanents d’un procès qu’ils n’ont pas à subir. En revanche, l’islam en France a besoin d’un Islam de France, géré et dispensé par des Français et en français. On est loin malheureusement…
« Léon XIV est un humaniste enraciné dans la foi, bâtisseur de ponts, défenseur des plus pauvres »
tiré du livre livre de Radouan Kourak, Léon XIV : Un pape pour un monde en crise
La mémoire des blessures catholiques devrait nous apprendre à ne pas confondre la nécessaire indépendance du politique avec l’humiliation des croyants. L’histoire de la laïcité devrait, inversement, rappeler à tous qu’aucune conviction ne dispense du respect de la loi commune.
Je me suis toujours demandé si un pape pouvait comprendre pleinement cette singularité française : un héritage chrétien vivant et une volonté tout aussi vivante de ne laisser aucune religion gouverner les consciences ni les institutions. Non pas seulement tolérer cette coexistence, mais en saisir la fécondité.
Bref nous ne sommes pas condamnés à choisir entre Notre-Dame et la République. Nous pouvons aimer les cathédrales sans demander aux lois de devenir des catéchismes. Nous pouvons défendre la laïcité sans faire de l’oubli de nos racines une obligation civique.
Voilà la contradiction féconde qui a fait la France. Ou plutôt la synthèse qu’il nous appartient de faire vivre.
En venant en France quelques semaines après le vote d’une loi controversée sur la fin de vie qui choque la conscience catholique et celle de nombreux croyants (mais pas qu’eux !) , Léon XIV adoube quelque part cette contradiction et nous le saluons ici pour sa sagesse.
La présence de Léon XIV en France pourra être un moment de communion, sans être un moment d’unanimité. Les catholiques y trouveront une joie spirituelle. D’autres pourront y entendre une invitation à réfléchir à la dignité humaine, à la fraternité et au sens de nos responsabilités. Nul ne sera obligé de partager la foi du pape pour accueillir sa parole avec respect.
Remercions-le donc de venir à notre rencontre. Accueillons-le avec cette liberté française qui permet d’écouter sans se soumettre, de dialoguer sans se renier et d’honorer un héritage sans l’imposer à tous.
Et offrons-lui ce poème de Ghislaine Alajouanine, Au feu de l’espoir, dont les derniers vers portent une promesse que croyants et non-croyants peuvent faire leur :
Et là, avec convivance, nous rallumerons l’espoir
En partageant le feu, pour Tous, nous construirons la PAIX.
Michel Taube et Radouan Kourak, auteur de Léon XIV : Un pape pour un monde en crise





















