
À l’occasion du 35e anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, célébré le 24 août 2026, Iryna Podyryako-Bourdelles, consule honoraire d’Ukraine à Nice, a accordé un long entretien à Walid Arfush pour Entrevue. De la guerre à la reconstruction, en passant par son engagement sur la Côte d’Azur, le rôle de la diaspora et l’évolution du regard porté par les Français sur son pays, elle dessine le portrait d’une Ukraine profondément transformée par plus de quatre années de guerre à grande échelle, mais qu’elle juge plus que jamais déterminée à préserver son indépendance.
Pour la diplomate, le 24 août n’a désormais plus rien d’une simple date commémorative. Avant l’invasion russe de 2022, explique-t-elle à Entrevue, la fête de l’indépendance était associée aux drapeaux, aux concerts et à un acquis qui semblait définitif. La guerre a bouleversé cette perception. « Aujourd’hui, ce n’est plus une fête. C’est un état d’esprit. C’est une ligne de front », affirme-t-elle. Des notions autrefois presque abstraites, comme la liberté ou l’indépendance, ont désormais, selon elle, un prix très concret : celui payé quotidiennement par les soldats et les civils ukrainiens.
Installée depuis de nombreuses années sur la Côte d’Azur, Iryna Podyryako-Bourdelles raconte également à Walid Arfush les origines de son engagement associatif. En 2016, elle participe avec Oleg Mazur à la création de l’Association Franco-Ukrainienne Côte d’Azur, l’AFUCA. À l’époque, une dizaine de bénévoles cherchent avant tout à donner une existence propre à la communauté ukrainienne de Nice, dans une ville historiquement marquée par une forte présence culturelle russe.
La volonté est alors de combattre une assimilation qu’elle juge trop fréquente entre Russes, Ukrainiens ou Biélorusses. « Nous avions besoin d’exister en tant qu’Ukrainiens », explique-t-elle. Personne n’imagine encore que cette petite structure culturelle deviendra, six ans plus tard, l’un des principaux relais locaux lors de l’arrivée massive de réfugiés provoquée par l’invasion russe.
De l’association culturelle à la cellule de crise
Lorsque la guerre à grande échelle débute en février 2022, l’AFUCA dispose déjà d’une équipe structurée. Cette implantation préalable permet à l’association de travailler rapidement avec la Métropole Nice Côte d’Azur et la préfecture des Alpes-Maritimes. Hébergement, démarches administratives, scolarisation des enfants, soutien psychologique et aide humanitaire : l’association change brutalement de dimension.
« De petite association culturelle, nous sommes devenus du jour au lendemain une cellule de crise », résume la consule honoraire dans l’entretien accordé à Entrevue.
Depuis, d’autres organisations ukrainiennes ont vu le jour dans les Alpes-Maritimes, notamment à Cannes, Menton ou Tourrettes-sur-Loup. Iryna Podyryako-Bourdelles se félicite de cette multiplication des initiatives, qu’elle ne considère pas comme concurrentes mais complémentaires. L’AFUCA s’apprête quant à elle à célébrer ses dix ans au mois d’octobre.
Cette mobilisation associative a progressivement conduit Iryna Podyryako-Bourdelles vers une fonction plus institutionnelle. Face à l’augmentation du nombre d’Ukrainiens installés dans la région après 2022, la nécessité d’une représentation officielle sur la Côte d’Azur s’est imposée. Après des échanges avec l’ambassade d’Ukraine à Paris, sa candidature au poste de consule honoraire est présentée, puis retenue au terme de plusieurs entretiens.
Une fonction qu’elle rappelle être bénévole. Son rôle consiste notamment à venir en aide aux ressortissants ukrainiens confrontés à des situations d’urgence, telles qu’une hospitalisation, un accident ou une arrestation, mais aussi à assurer le lien avec l’ambassade d’Ukraine et à promouvoir les relations économiques et culturelles entre son pays et la région.
Ses prérogatives restent toutefois différentes de celles d’un consul de carrière : elle ne peut notamment pas délivrer de passeports ou de visas, les démarches consulaires devant être effectuées auprès de l’ambassade à Paris ou du consulat ukrainien à Lyon.
L’attaque de Monaco a inquiété la communauté ukrainienne
Interrogée également par Walid Arfush sur l’attaque dont l’homme d’affaires ukrainien Vadim Ermolaev et des membres de sa famille ont été victimes le 29 juin à Monaco, Iryna Podyryako-Bourdelles évoque un événement qui a suscité une importante émotion parmi les Ukrainiens de la région.
Elle exprime son soutien aux trois victimes et insiste sur la nécessité pour les enquêteurs monégasques, en coopération avec les autorités ukrainiennes, de faire toute la lumière sur cette affaire. Une clarification qu’elle estime indispensable pour prévenir de nouveaux actes de violence et rassurer une communauté directement marquée par l’événement.
Au-delà de ce fait divers, la consule honoraire décrit une communauté ukrainienne dont la place en France a profondément évolué depuis 2022. La guerre, estime-t-elle, a contraint les Européens à considérer davantage l’Ukraine comme une nation à part entière, avec son identité, son histoire et ses aspirations propres.
Selon elle, les raccourcis qui assimilaient auparavant facilement Ukrainiens et Russes sont devenus moins fréquents. Le courage et la résistance de la population ukrainienne ont suscité une forte solidarité en France et dans le reste de l’Europe.
Mais Iryna Podyryako-Bourdelles reconnaît également l’apparition d’un phénomène plus préoccupant : une certaine lassitude au sein de l’opinion publique française après plusieurs années de conflit.
« On ressent aussi une forme de fatigue dans la société française, qui a ses propres problèmes à gérer et qui ne veut plus entendre parler de la guerre en Ukraine », observe-t-elle auprès d’Entrevue, estimant que cette lassitude peut favoriser la diffusion de la propagande et des manipulations.
Zelensky : « Tant que la guerre continue, nous devons rester soudés derrière lui »
La consule honoraire ne se dérobe pas lorsqu’elle est interrogée sur Volodymyr Zelensky. Elle considère parfaitement légitime que le président ukrainien fasse l’objet de critiques dans une démocratie et reconnaît la difficulté considérable de sa fonction.
Elle estime néanmoins que la poursuite du conflit impose une forme d’unité nationale derrière le chef de l’État. « Tant que la guerre continue, nous devons rester soudés derrière lui », déclare-t-elle. Elle rappelle qu’il a été élu démocratiquement et qu’il lui revient, en tant que président, d’incarner et de défendre l’Ukraine.
Sur le plan local, les responsables ukrainiens cherchent également à approfondir leurs relations avec les nouvelles autorités niçoises. Iryna Podyryako-Bourdelles évoque ainsi sa rencontre avec le nouveau maire de Nice, Éric Ciotti, organisée à l’occasion de la venue dans la ville de l’ambassadeur d’Ukraine en France, Vadym Omelchenko.
La consule honoraire affirme que le soutien à l’Ukraine et aux Ukrainiens de la Côte d’Azur a été renouvelé durant cette rencontre. Plusieurs projets seraient désormais à l’étude entre Nice et l’Ukraine.
Deux dossiers sont notamment mis en avant. Le premier consiste à construire un partenariat entre la Métropole Nice Côte d’Azur et une région ukrainienne qualifiée de stratégique. Le second est plus local : la création à Nice d’un véritable centre ukrainien réunissant activités culturelles et éducatives, coopération économique et activités du consulat honoraire.
L’ambition serait ainsi de disposer d’un lieu permanent capable d’incarner la relation entre Nice et l’Ukraine au-delà de l’urgence provoquée par la guerre.
Faire exister l’Ukraine au-delà des images du conflit
À travers son entretien avec Walid Arfush, Iryna Podyryako-Bourdelles insiste également sur la difficulté de maintenir l’attention autour de la guerre dans un territoire comme la Côte d’Azur, généralement associé au tourisme, au soleil, aux plages, au luxe et à une certaine douceur de vivre.
Mais elle refuse d’y voir une contradiction. L’enjeu consiste précisément, selon elle, à rappeler que l’Ukraine elle-même ne saurait être réduite aux destructions et aux images militaires diffusées depuis 2022.
Cinéma, concerts, expositions ou rencontres culturelles sont ainsi utilisés pour présenter une autre facette du pays. « Pour montrer que ce pays est bien plus que juste une image de guerre », souligne-t-elle.
Cet engagement a progressivement absorbé une large partie de sa vie personnelle. La consule assure rester joignable en permanence en cas d’urgence et reconnaît qu’elle parvient rarement à véritablement « déconnecter ». Elle souligne toutefois l’importance de son entourage familial et de son équipe.
Cette double appartenance familiale et culturelle à la France et à l’Ukraine occupe d’ailleurs une place importante dans son témoignage. Dans sa vie quotidienne, explique-t-elle, elle se sent française. Mais son rapport au monde et ses racines demeurent profondément ukrainiens.
Elle refuse donc d’opposer ses deux appartenances. « On n’a pas à choisir entre les deux », explique-t-elle, estimant qu’il est possible de préserver ses racines tout en éprouvant du respect et de la gratitude envers son pays d’accueil.
La Côte d’Azur occupe aujourd’hui une place particulière dans son histoire personnelle puisque ses enfants y sont nés. Elle dit en apprécier la richesse culturelle, l’histoire et la diversité, tout en conservant une profonde nostalgie de l’Ukraine, de ses paysages, de son climat et des lieux de son enfance.
Quant à un éventuel retour définitif dans son pays d’origine, elle ne ferme aucune porte. Sa vie est aujourd’hui en France, mais elle considère que la reconstruction de l’Ukraine pourrait, demain, ouvrir une nouvelle période et créer de nombreuses opportunités pour les Ukrainiens de la diaspora.
« Chaque Ukrainien à l’étranger doit se souvenir de sa responsabilité »
C’est précisément sur l’après-guerre que la consule honoraire développe l’une des principales idées de son entretien avec Entrevue.
Selon elle, la diaspora ukrainienne aura une responsabilité considérable lorsque commencera véritablement la reconstruction. Chaque Ukrainien vivant à l’étranger devra agir comme un ambassadeur informel de son pays, faire connaître sa réalité et combattre les récits qu’elle considère comme relevant de la propagande.
Mais cette mobilisation devra surtout se transformer en relations durables.
« Après la guerre, les liens qui se sont déjà créés entre la France et l’Ukraine devront être renforcés », explique-t-elle à Walid Arfush. Ces relations devront, selon elle, se développer dans tous les domaines : économie, culture, échanges humains ou coopération institutionnelle.
À ses yeux, les Ukrainiens installés en France pourront constituer un véritable pont entre les deux pays.
Cette perspective s’inscrit dans une vision résolument optimiste de l’avenir ukrainien. Interrogée sur ce que pourrait être son pays dans dix ans, Iryna Podyryako-Bourdelles refuse de raisonner en termes de défaite.
Pour elle, l’Ukraine a même déjà remporté une forme de victoire dès les premiers jours de l’invasion russe de février 2022, lorsqu’elle est parvenue à empêcher l’effondrement rapide que beaucoup redoutaient.
« L’Ukraine l’a déjà gagnée. Elle l’a gagnée le troisième jour, en février 2022 », affirme-t-elle, évoquant la résistance de l’armée et la mobilisation de la population civile.
Il reste, reconnaît-elle, une inconnue majeure : la durée de la guerre. Mais elle se dit convaincue que le pays pourra être reconstruit et redevenir une nation prospère et accueillante. Elle va plus loin en prédisant à terme l’effondrement de ce qu’elle décrit comme « l’empire russe ».
Son message à destination des Français est donc sans ambiguïté. La défense de l’Ukraine dépasse, selon elle, les seules frontières de son pays et concerne plus largement le modèle démocratique européen.
« Si nous voulons vivre dans un monde libre et démocratique, alors continuez à soutenir l’Ukraine dans son combat contre la barbarie », lance-t-elle aux lecteurs d’Entrevue.
À la dernière question de Walid Arfush, qui lui demande de résumer en un mot l’Ukraine du 24 août 2026, la réponse est immédiate : « Résilience. »
Un mot qui résume également le fil conducteur de cet entretien : celui d’un pays que la guerre a profondément bouleversé mais qui, selon Iryna Podyryako-Bourdelles, entend sortir du conflit avec une identité renforcée et des relations européennes, notamment françaises, plus solides encore qu’avant 2022.

















