Edito
09H30 - samedi 22 août 2026

Marine Hannouna : « pédocriminalité, la Justice doit se doter d’un nouvel arsenal pour protéger les enfants »

 

Marine Hannouna : « pédocriminalité, la Justice doit se doter d’un nouvel arsenal pour protéger les enfants »

Les dernières révélations doivent nous alerter. Dans une lettre révélée le 7 août 2026, le ministre de la Justice, Gérald Darmanin a fait état de « stocks fantômes » de procédures concernant des violences sexuelles sur mineurs. Certains dossiers n’ont pas été transmis aux parquets, d’autres ont été perdus ou laissés sans investigations. En juin 2026, après la découverte du corps sans vie de la petite Lyhanna, un sondage ELABE rapportait que 80% des Français considéraient que cette affaire révélait une mauvaise coordination entre les différents services.

Ces révélations accablantes, qui ne sont pas de nature à restaurer le niveau de confiance des Français envers la Justice, soulèvent une interrogation fondamentale : notre Justice est-elle réellement en mesure de protéger les jeunes victimes de violences sexuelles ?

Face à tant de défaillances dans son fonctionnement, la Justice doit opérer son changement paradigmatique, quant à sa façon d’administrer les dossiers de violences sexuelles sur mineur. Reconstruire une chaîne capable de prévenir, détecter, signaler, enquêter, juger et prévenir la récidive s’impose désormais.

 

L’affaire Lyhanna a opéré un effet de loupe sur les défaillances de l’Institution judiciaire.

Dans ce dossier, plusieurs éléments étaient pourtant connus :  un signalement en gendarmerie, un signalement en établissement scolaire, une plainte classée sans suite et un signalement auprès d’une Autorité américaine. Malgré cela, l’individu n’a jamais été surveillé ni inquiété.

L’affaire illustre la faiblesse majeure de la justice française. Les informations existent sans nécessairement qu’elles se croisent.

Ces défaillances s’observent aussi à travers ces « stocks fantômes ». À Nîmes, 1 275 procédures n’auraient pas été rapportées aux procureurs, tout comme 905 dossiers à Caen. À Bourges, une quinzaine de procédures seraient perdues, tout comme 17 dossiers à Angers ou encore 23 à Paris.

En France, le nombre de mineurs victimes enregistrées à bondit presque doublé en dix ans, passant de 150 000 à 290 000.

Face à la quantification du nombre de plaintes, les effectifs ne suivent plus. Les magistrats soumis à suivre les priorités nationales et la complexification des procédures rendent leur quotidien sans cesse plus chargé. La vetusté des moyens informatiques, la perte des documents clés lors des transferts papiers s’ajoutent à la liste des défaillances judiciaires. 

 

La Justice doit se doter d’un nouvel arsenal pour protéger les enfants victimes de violences sexuelles.

Le projet de Loi, adopté le 21 juillet 2026, introduisant la perpétuité pour les auteurs de crimes sexuels graves et en série  sur mineurs de quinze ans, ainsi que leur imprescriptibilité est un marqueur politique fort, mais il reste insignifiant quant à la nature du problème que nous décrivons. En effet, la France vient de voter la perpétuité pour des crimes qu’elle ne parvient pas à qualifier.

C’est pourquoi cet arsenal doit porter sur les divers maillons de la chaîne judiciaire, actuellement rompue. Le recueil de la parole de l’enfant, la formation de ceux qui l’entendent, l’opacité du classement sans suite et l’absence de croisements entre les signalements sont les véritables problèmes de l’administration de la Justice et des procédures judiciaires.

Ce sont les préalables qui conditionnent la qualité du service public de la Justice.

Dans ce type d’affaires, tout repose sur la preuve qui est d’abord fondée sur ce que dit l’enfant. Or, la parole de l’enfant, longuement consacrée, est pourtant faiblement considérée. Au cœur de la hiérarchie des normes, sa liberté d’expression y est largement garantie, que ce soit au niveau national par les articles 388-1 et 375 du code civil, ou encore au niveau national comme l’article 12 de la convention internationale des droits de l’enfant (CIDE). Cependant, devant les tribunaux, elle n’est pas de valeur automatique, puisque l’article 427 du code de procédure pénale laisse les magistrats évaluer librement la teneur des propos rapportés par l’enfant. L’idée n’est pas de décréter que l’enfant doit être cru, puisque cette liberté d’appréciation de la preuve demeure un principe cohérent avec celui de l’indépendance de la Justice. Toutefois, lorsque l’on observe que sa parole, restituée dans des dossiers perdus ou non transmis, c’est ici que réside le problème. Ainsi, ses mots doivent être receuills dans les règles, conservés, transmis et que leur mise à l’écart doit être motivée. En clair, il s’agit de passer d’une reconnaissance simplement déclarative à une véritable garantie procédurale.

La façon dont cette parole est recueillie importe beaucoup. Si le droit permet à l’enfant d’être entenu à travers le dispositif d’un enregistrement audiovisuel, la réalité montre que la procédure n’est pas toujours appliquée. Il en va de même quant à la capacité des agents à pouvoir mener ces entretiens pour qui la formation est manquante. Dans une interview accordée à FranceInfo, la secrétaire nationale d’un syndicat des magistrats déplorait le manque cruel d’ enquêteurs spécialisés pour traiter les affaires de pédocriminalité. Rendre les carrières judiciaires plus séductive sera l’un des enjeux majeurs du ministère de la Justice, et pour pouvoir pallier au lacunaire maillage territorial.

Un socle commun de formation obligatoire, initial et continu tel qu’il est appliqué en Australie, pour l’ensemble des professionnels appalés à recueillir ou évaluer la parole d’un enfant doit être mis en place. Qu’ils se destinent aux carrières judiciaires, ou de l’éducation nationale ou encore de la médecine, tous auront l’obligation de poursuivre une formation qui engloble des apprentissages sur les mécanismes de psychotraumatisme. S’il s’agit d’une mesure à faible coût, elle reste la plus déterminante, nécessaire où la France accuse un retard culturel majeur sur la protection de l’enfance.

A l’instar d’un « plan Marshall » proposé par Gérald Darmanin dans le JDD, la Justice doit investir massivement dans le recrutement de professionnels formés à la parole de l’enfant.

La dernière composante de ce nouvel arsenal réside dans la révision de ses procédures pénales. Dans l’affaire Lyhanna, cinq signaux, échelonnés sur huit ans, répartis sur plusieurs ressorts judiciaires, montrent une faille de circulation. Il faut introduire un dispositif d’alerte qui se déclenche dès lors qu’une même personne fait l’objet de plusieurs signalements.

 

Marine Hannouna

Analyste politique, spécialiste en politiques publiques de l’Éducation