
Alors que les actes antisémites connaissent une forte recrudescence, que ce soit en Europe ou ailleurs dans le monde, au travers, notamment, de l’expression d’une détestation de l’État hébreu et d’un antisionisme radical, proféré au nom de la lutte contre le énième « complot juif » planétaire imaginaire, Tal Madar, en sa qualité de responsable du Conseil national de la jeunesse d’Israël (CYMI), a fait part en juillet 2026 à Amandine Meuzard, historienne, et à Philippe Mocellin, politologue, de son sentiment face à la montée de ce fléau et à ce climat nauséabond.
Elle rend compte également de l’état de l’opinion de ses jeunes compatriotes dans le contexte géopolitique plus qu’incertain du Moyen-Orient, des traumatismes du 7 octobre 2023, encore fortement présents au sein de la société israélienne.
Elle dresse enfin sa vision de l’avenir, empreinte de doute mais aussi d’espoir en faveur de la construction d’une paix durable, reposant sur la construction, lente et difficile, d’une coexistence entre les peuples. Sont livrées ici les principales conclusions de cet entretien dont la teneur est illustrée, pour chacun des thèmes traités, par des extraits de verbatim.
Un témoignage unique qui permet de mesurer ô combien, entre doutes, sentiment d’isolement et espoir partagé, la jeunesse israélienne veut croire encore en un avenir plus apaisé…
Michel Taube
Fondateur d’Opinion Internationale
« D’où je parle… »
Tal Madar, jeune femme engagée, dirige le Conseil des mouvements de jeunesse en Israël, organisation fédératrice de la jeunesse, dans sa grande pluralité culturelle et politique : réunissant juifs, musulmans, chrétiens, bédouins, druzes, laïcs, issus de diverses sensibilités partisanes…
Le Conseil qu’elle représente n’est pas une structure abstraite : il rassemble, en effet, tous les courants de jeunesse du pays et alors qu’Israël, insiste-t-elle, est un pays où les religions coexistent et dans lequel cette volonté de vivre ensemble n’est pas un slogan mais une réalité de tous les jours, bien loin des représentations médiatiques occidentales.
A ce titre, si notre interlocutrice exprime son point de vue à titre personnel, elle a la prétention, tout à fait louable, de porter une opinion plus large, à l’image de cette société israélienne plurielle qui s’est aussi construite, depuis sa création en 1948, autour d’une variété d’influences….
L’histoire de ces mouvements de jeunesse n’est d’ailleurs pas sans lien, tel que précisé par Tal Madar, avec « le processus qui a conduit à la création de l’État d’Israël », au travers des valeurs et des récits ayant accompagné la fondation de cette nouvelle nation en 1948.
Ces mêmes mouvements, d’inspiration sioniste, ont été de toutes les batailles : parties prenantes, au moment de la Seconde Guerre mondiale, des révoltes dans les ghettos, en Pologne et ailleurs mais aussi au sein même des camps de la mort…
Se sont également impliqués, tout au long de ces dernières décennies, dans l’établissement des colonies juives en Cisjordanie et la constitution de l’armée de défense israélienne.
Interrogée sur la situation actuelle au Moyen-Orient et la résurgence de nouvelles formes d’antisémitisme, Tal Madar a répondu avec lucidité, sans céder au fatalisme. Son analyse réaliste permet, qui plus est, de mettre en perspective des solutions concrètes pour mieux prévenir et combattre l’antisémitisme en Europe et partout dans le monde… Et au-delà, formule des vœux d’espoir pour qu’Israël puisse vivre un jour en paix.
Retour sur la tragédie du 7 octobre : de la sidération…
Si le « 7 octobre » devient peu à peu, avec le temps qui passe, « une date », parmi d’autres, de l’histoire sanglante de l’antisémitisme, Tal Madar considère, comme une très grande partie de la jeunesse, que ces événements tragiques ont laissé – et laisseront – une trace indélébile dans la société israélienne.
En effet, les images du drame et les récits des survivants, ravivant les heures sombres du passé, ont suscité, au moment de la révélation des massacres, une véritable sidération dans les opinions publiques et tout particulièrement en Israël (1).
Le témoignage de Tal Madar évoque, avec le recul, une « sorte de déni » de la population israélienne à l’égard de la question palestinienne et des menaces du Hamas. Ainsi, si avant le « 7 octobre », demander à un israélien si son pays pourrait disparaître aurait presque semblé absurde ; aujourd’hui, cette hypothèse est devenue crédible. (2)… :
« (…) avant le 7 octobre, l’idée que l’État d’Israël puisse cesser d’exister dans le monde ne nous traversait pas l’esprit, après le 7 octobre, ce n’est plus une simple idée abstraite, mais une possibilité (…) ».
Précisons que quelques semaines après les événements, il a été possible de reconstituer le déroulé de l’opération et de faire état de la nature des actes de violences commis (3), au travers de diverses sources dûment exploitées par les autorités israéliennes, en référence à la culture testimoniale du pays.
Il faut dire que les éléments factuels n’ont pas manqué, alimentés par les « WhatsApp » d’appels à l’aide, adressés par les familles des habitants des kibboutz, cachés dans leurs maisons, en attendant, dans l’angoisse, l’arrivée de l’armée et des sauveteurs ; et à quoi se sont ajoutés les recueils des souvenirs immédiats de ces mêmes victimes : leurs interactions avec leurs bourreaux et le récit des tortures endurées…
Pour rappel, lors de cette attaque au sud d’Israël, 1 200 personnes, parce qu’elles étaient juives, ont été assassinées et 251 prises en otage (comprenant des civils de tous âges, des participants au festival de musique Nova, des résidents des kibboutz frontaliers, des militaires israéliens et des ressortissants étrangers, dont des binationaux…).
Nous savons, en renvoyant nos lecteurs aux ouvrages parus sur ces événements, à quel point le « 7 octobre », comme d’autres massacres de masse, a poussé à son paroxysme, le sadisme, la cruauté, la souffrance physique et psychique et la déshumanisation…
Les terroristes du Hamas ont d’ailleurs choisi d’exposer leurs crimes sur des vidéos, comme fiers de leurs actes aussi abjects soient-ils, convaincus que leurs différents soutiens, à Gaza ou ailleurs, se réjouiraient, « guerre sainte » oblige, de toutes ces scènes d’horreur (4).
Aux historiens et aux sciences humaines d’investir, autant que nécessaire encore, le sujet, en prenant en compte tant les motivations des tueurs eux-mêmes que celles des officines en tout en genre qui se sont évertuées, notamment en Europe, à justifier l’impensable…
Comble du paradoxe, les actes de violence décrits ont été d’une telle brutalité, allant jusqu’à la décapitation et la profanation de cadavres, que le doute s’est lui-même installé sur leur réelle existence, ayant alors laissé place à une forme de « négationnisme d’atmosphère ».
Il s’est agi aussi de considérer, dans certains cercles politiques d’extrême-gauche européens, que ces violences font partie du juste combat mené par des peuples « humiliés », légitimement révoltés contre les colons juifs et la politique « d’occupation » à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem Est.
Au point d’ailleurs, de faire du Hamas, un « mouvement de résistance » et d’accuser Tsahal, en réponse aux massacres du « 7 octobre », d’avoir engendré une « catastrophe » meurtrière, très largement exploitée, dans le cadre d’une bataille de l’information sans concession, par tous les ennemis d’Israël, en premier lieu d’ailleurs par les organisations islamistes, relayées par des États hostiles.
Un peu comme si le 7 octobre avait rappelé, comme l’indique ici Tal Madar, à la société israélienne le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale et renvoyait les juifs à leur identité des années de la fondation de l’État hébreu, attestant, par là-même, du retour de la détestation absolue des juifs et de ce qu’ils représentent.
Les persécutions du passé contre la population juive ont, d’ailleurs, révélé au grand jour cette incapacité documentée à mesurer l’ampleur de la haine qui se déploie à découvert…. Et pourtant, au travers des cycles de violences qui ont émaillé l’histoire depuis des siècles, une flamme résiste, exprimée par cette conviction que le peuple hébreu survivra.
Et même si cette conviction n’empêche pas, chez les plus jeunes, la crainte de revivre le pire…
Le souvenir de la Shoah revient dans les conversations du quotidien, non pas comme une référence académique, mais d’abord comme un point de repère…
Au-delà même de l’émotion, le « 7 octobre » a aussi fait naître, tel que rapporté par Tal Madal, un sentiment de défiance, de colère et de déception tant vis à vis des générations adultes que des institutions politiques.
Selon Tal Madar, la classe politique israélienne aurait failli… plus préoccupée par ses querelles politiciennes. A ce titre, le « 7 octobre » annonce le clap de fin et offre, enfin, une opportunité de changement dans la façon de gouverner et d’envisager l’avenir…
Les tensions et les débats qui traversent la société israélienne ne sont pas un signe de faiblesse. C’est même l’inverse : une société qui continue de débattre, y compris dans l’épreuve de guerre et dans les souffrances, demeure une société libre et démocratique (5).
A la démocratie, les jeunes israéliens y sont viscéralement attachés, parce qu’eux-mêmes porteurs d’une société vivante et innovante.
à la légitime défense…
En attendant, pour la génération des 15-30 ans, dont Tal Madar se fait ici l’écho, il existe désormais un avant et un après « 7 octobre » : l’engagement dans l’armée est devenu un impératif ou le prix pour garantir la sécurité d’Israël (6).
« (…) lorsqu’on leur demande pourquoi ils devraient s’engager dans l’armée de défense d’Israël (…) Si, auparavant, les réponses les plus fréquentes étaient : parce que c’est mon tour ou parce que je veux contribuer au pays (…) aujourd’hui, celles-ci sont : parce que sinon il n’y aurait plus de pays, voire des réponses qui remontent à l’histoire : pour qu’il n’y ait pas un deuxième Holocauste ! ».
Autant de jeunes générations qui n’ont connu que la guerre, le mur de séparation avec la Cisjordanie et les roquettes du Hezbollah lancées sur le nord d’Israël, se montrant alors plus volontiers ancrées dans leur identité juive et disposées à soutenir les politiques sécuritaires conduites par le pays.
Aussi, si la réponse militaire de l’État hébreu aux attaques du Hamas, menée par Tsahal, ont conduit certaines voix partisanes, par une « inversion des valeurs », à désigner Israël comme un pays colonisateur et « génocidaire », celle-ci est considérée, au nom du « droit à se défendre », comme relevant d’un réflexe de légitime défense…
En ce sens, les réactions des instances internationales et d’une partie des médias occidentaux, dénonçant le meurtre massif à Gaza, ne sont pas vraiment comprises par les jeunes israéliens…
« (…) quelques jours seulement après les attaques, alors que nous étions encore engagés dans une guerre active sur le sol israélien contre le Hamas, de grandes manifestations avaient déjà lieu contre Israël et que des accusations de scénarios de massacres de masse, commis à Gaza, étaient formulées ; cela se produisait alors même que notre propre population était encore occupée à identifier les personnes assassinées et à faire son deuil ».
Ainsi, avant même que le pays ait achevé de recenser ses propres victimes et alors que le peuple israélien se relevait à peine des plaies béantes du « 7 octobre » et déjà, la communauté internationale exigeait des comptes sur Gaza et ses malheurs…. Cette réaction à chaud a nourri une incompréhension profonde vis-à-vis des opinions publiques américaines et européennes et un sentiment d’isolement, par le fait même d’être jugé en plein deuil…
L’appréciation portée par notre interlocutrice est sans appel.
« Le récit provenant de ce que je décris comme le monde occidental libéral, socialiste et de gauche m’a semblé être un mensonge complet. Cela s’expliquait par leur incapacité apparente à comprendre la douleur profonde et le sentiment de désespoir que nous ressentions et qui ont perduré pendant des mois. Aujourd’hui encore, les gens ici vivent avec la certitude que quelqu’un pourrait entrer chez eux simplement pour vouloir les tuer dans leur lit et non pas seulement dans le cadre d’une situation de combat ».
Elle poursuit, en réfutant les accusations infondées, portées à l’égard d’Israël…
« Cette incapacité à reconnaître notre douleur et à comprendre la réalité de notre situation a provoqué un profond sentiment d’isolement. Elle a créé le sentiment que peu importe ce que nous faisons, que nous essayions ou non de mener une guerre morale, ce ne sera jamais suffisant ».
La lecture de la jeunesse israélienne rejoint à cet égard ce sentiment général de la population de l’État Hébreu, à savoir, celui d’être l’objet d’une véritable campagne de désinformation mondiale…
« Je sais qu’il y a eu des périodes très difficiles à Gaza, mais je pense également que, durant ces périodes, une solution simple existait pour éviter davantage de souffrances : que le Hamas libère les otages et se retire des zones civiles. C’est tout ce qu’il avait à faire ».
Tal Madar en veut pour preuve : « J’ai observé que les médias et la presse se concentraient souvent uniquement sur les souffrances de la population de Gaza, sans expliquer au monde que la cause première de cette situation se trouvait entre les mains du Hamas et de ses dirigeants. S’ils se souciaient réellement de leur population, cela prendrait fin. Je sais que la réalité est plus complexe que cela mais c’était notre perception : si vous aimez votre peuple et que vous voulez ce qu’il y a de mieux pour lui, alors aidez-le ».
Elle en conclut, avec logique… « Je veux également le meilleur pour mon propre peuple et je ne pense pas que la perspective internationale ait été suffisamment juste ou complète pour poser une question simple : à quoi ressemblerait votre pays si une municipalité ou une ville était prise violemment par une autre entité et qu’on vous disait malgré tout : oui, vous ne devriez pas réagir de cette manière ».
Tal Madar rappelle un principe : un pays en guerre se défend et mène un combat d’autant plus déterminé que sa propre existence est en jeu.
Dans ce contexte, toute concession peut coûter cher… Comme le souligne notre jeune interviewée : « Que ferait la France ? Que ferait l’Allemagne, la Pologne ou tout autre pays normal ? Le fait que les journalistes n’aient pas appliqué de manière constante ce même critère m’a donné le sentiment d’un positionnement profondément triste et biaisé à notre encontre ».
Une menace « existentielle » permanente
La guerre, déclenchée le 28 février 2026, par l’alliance militaire « américano-israélienne » contre la République Islamique d’Iran, débouchera, l’avenir le dira… sur une recomposition des rapports de force au sein du Moyen-Orient, région du monde qui pourrait alors connaître, malheureusement, une nouvelle phase d’instabilité, ne serait-ce que du fait de la destruction d’une partie des infrastructures énergétiques dans différentes monarchies du Golfe.
Et alors que les objectifs de guerre ne sont, à ce jour, que très partiellement atteints…
A cet égard, si la République islamique ressort affaiblie militairement et économiquement de ces mois de conflit, permettant à Israël, à tout le moins, de retarder les plans destructeurs de ce voisin menaçant, le peuple iranien demeure, par ailleurs, le grand « oublié » du mémorandum signé par les Etats-Unis et l’Iran en juin dernier (7).
Sans occulter, également, que le premier ministre israélien, homme endurci et expérimenté, joue lui-même sa propre destinée politique, à la merci de la coalition au pouvoir, fracturée sur de nombreux sujets d’ordre intérieur et des pressions de l’opinion publique internationale.
Tal Madar justifie, à ce stade, une partie des buts de guerre, partagés initialement avec les Etats-Unis : « Concernant la campagne menée contre l’Iran en mars 2026, je pense qu’elle s’inscrit clairement dans une véritable lutte existentielle. Mon point de vue, ainsi que celui d’une grande partie de la population israélienne, est que lorsqu’une personne affirme vouloir vous tuer, il faut prendre cette menace au sérieux ».
Et fait preuve d’un optimiste, teinté de prudence pour le futur…
« Même si Israël a remporté différents succès face à l’Iran, la question de savoir si la campagne de mars 2026 a pleinement atteint ses objectifs reste encore ouverte (…) il existe la possibilité que cette intervention crée de nouvelles opportunités, notamment en favorisant des liens avec le Liban, qui pourraient conduire à une séparation avec le Hezbollah et à l’instauration de la paix sur notre frontière orientale. Le Liban étant utilisé comme relais d’influence par l’Iran, une telle évolution pourrait signifier que cette intervention a été bénéfique dans un contexte plus large.
Sans nous attarder ici sur les analyses géopolitiques, produites par ailleurs (8), quant à l’issue possible de ce conflit et ses répercussions, que ce soit au Liban, à la recherche d’une nouvelle souveraineté, supposant le désarmement du Hezbollah, « proxy » iranien, aujourd’hui contesté par la population libanaise elle-même, dans les pays fragilisés, tels que l’Irak, le Yémen ou encore la Syrie et plus globalement, au sein du camp de l’islam politique, lui-même divisé – en y ajoutant la Turquie et le Pakistan – vis à vis de la République islamique d’Iran, retenons l’idée développée, « en creux », par notre interlocutrice, témoignant, encore une fois, de cette idée que l’État hébreu a fait de sa défense « existentielle », une priorité absolue.
Comme l’indique, avec acuité, Gil Mihaely (9) Israël « s’est forgé dans un rapport singulier à la force (…) ». A été instaurée, dès la constitution du nouvel Etat, une « véritable culture du combat qui irrigue toute la société (…). », en référence au projet sioniste de conquête de colonies agricoles du début du XXe siècle – alors que l’armée, elle-même, s’est érigée en ce « creuset où les frontières entre civils et militaires s’effacent (…) ».
Plus encore, après le drame de la Shoah, la sécurité devient une obligation morale pour ce peuple résolu et déterminé et dont l’attitude constante est guidée par cette obligation de guerre permanente pour la survie, fabriquant alors « les ressorts d’une résilience que le monde a appris à ne plus sous-estimer ».
Pour autant, Tal Madar se fait ici le porte-parole d’une jeunesse qui ne se reconnaît pas systématiquement dans certains discours, tenus dans les pays occidentaux, qui consistent à démontrer avec raison que la question palestinienne se serait avec le temps « islamisée », en se transformant, bien au-delà du conflit territorial originel, en une « guerre civilisationnelle », qui oppose, plus que jamais, le judéo-christianisme à la religion musulmane.
Cette jeunesse, consciente des réalités de la vie sociale israélienne où réside aussi une population musulmane, plaide, en dépit de ce contexte guerrier, pour des réconciliations à construire…
« D’une certaine manière, le récit israélien repose davantage sur la capacité à créer des alliances judéo-musulmanes modérées – avec un soutien chrétien – (plutôt que) nécessairement celle d’un axe judéo-chrétien uni, du moins au regard de la question de l’antisémitisme… ».
Afin de mieux expliciter cette position nuancée, force est de reconnaître que la société israélienne, dans sa diversité, est partagée sur l’idée même qu’elle se fait de ses adversaires irréductibles, entre, d’un côté, des partisans d’une approche universaliste, respectueuse des droits individuels et de l’autre, une frange religieuse, plus radicale, qui, après le drame du « 7 octobre », considère que les meurtriers du Hamas ne peuvent plus être traités comme des êtres humains ordinaires (10)…
Sans extrapoler les propos de Tal Madar, celle-ci plaide, en effet, en faveur de ce « récit israélien » exaltant les forces vives du pays, prêtes, au-delà de la question religieuse et de ce qui définit réellement un « juif », à s’investir civiquement pour la nation et le bien commun.
La montée des périls : de l’antisémitisme à la détestation d’Israël
En résonance avec les massacres du 7 octobre 2023 et les conflits qui perdurent au Moyen-Orient, le monde (et plus spécifiquement dans plusieurs pays européens) est aujourd’hui confronté à une nouvelle montée de l’antisémitisme, d’une violence caractérisée envers les personnes de confession juive et plus globalement d’une « haine » exprimée, sous diverses formes, à l’égard de l’État hébreu, soupçonné, encore une fois, de fomenter un « complot sioniste » planétaire.
Comment expliquer qu’une société – à l’instar de la France ou encore du Royaume-Uni – puisse à nouveau secréter ce mal et réactiver ces « passions anti-juives », fondées sur l’essentialisation et l’ostracisation ?
Selon un sondage IFOP réalisé, en France, en 2024 : 46 % des français partagent au moins un des six « préjugés antijuifs » ; 35 % des moins de 25 ans (contre 21 % dans la population générale) « estiment qu’il est justifié de s’en prendre aux juifs en raison de leur soutien supposé à Israël » et 27 % des jeunes de moins de 35 ans de confession musulmane expriment une « sympathie » vis à vis du Hamas.
La rapport de l’organisation de lutte contre l’antisémitisme Anti-Defamation League (ADJL), publié le 29 juillet dernier, indique, par ailleurs, que l’année 2025 (1 320 actes recensés en France) a été la plus « meurtrière en plus de 30 ans en matière d’attaques antisémites dans le monde » (dont les 20 personnes assassinées à Sydney en décembre 2025 ainsi que les attentats perpétrés à Manchester et aux Etats-Unis).
Le nombre total d’actes antisémites violents a progressé, dans les pays du G7, de 97 % par rapport à 2022 (avant le massacre perpétré par le Hamas en 2023).
Autant admettre qu’une « nouvelle normalité » d’hostilité violente s’installe, dans l’espace public ou encore dans les universités et dans bien d’autres lieux, incitant à prévenir plutôt que de compter les victimes après chaque événement meurtrier.
Et pourtant, l’antisémitisme n’a jamais véritablement disparu, notamment dans notre pays. Celui-ci a connu, au fil des décennies, des phases de reflux et de recrudescence, dessinant une continuité historique dont l’intensité et les expressions ont varié, selon les contextes politiques, sociaux et culturels.
Aussi, une partie de la jeunesse – notamment ceux évoluant dans des territoires et des environnements ethniques où circulent, le plus fortement, des discours de « radicalisation » religieuse – se trouvent aujourd’hui directement exposés à ces formes renouvelées d’antisémitisme, parmi lesquelles, figure, en premier lieu, l’influence de l’islamisme radical, constituant l’un des vecteurs contemporains de ces discours haineux.
Le phénomène le plus préoccupant réside dans le « glissement » qui conduit alors des individus à transformer une opposition à la politique de l’État d’Israël en une hostilité dirigée contre les juifs en tant que tels. Ainsi, la critique légitime d’un gouvernement se transforme, au travers de discours biaisés, en un antisémitisme décomplexé et plus particulièrement lorsque l’État d’Israël devient un prétexte pour essentialiser les juifs, où qu’ils vivent et leur attribuer collectivement la responsabilité des actes décidés par des responsables politiques, au demeurant, démocratiquement élus.
Voir ressurgir de telles confusions en Europe, huit décennies après la Shoah, rappelle combien la lutte contre l’antisémitisme demeure une exigence permanente.
Tal Madar nous en donne alors sa lecture, vue d’Israël.
« Premièrement, mon point de vue est que l’antisémitisme n’a malheureusement jamais réellement disparu du récit culturel, historique et des représentations profondes de l’Europe chrétienne et blanche. (…). Deuxièmement, cet antisémitisme européen traditionnel est aujourd’hui amplifié et, d’une certaine manière, fusionne avec des récits issus de l’accroissement de la diversité liée à l’immigration. De nombreuses personnes issues de ces communautés, notamment celles d’origine musulmane, ont été exposées dès leur enfance et leur éducation à un discours très fortement anti-israélien et souvent antisémite ».
Une argumentation se dessine autour de ce constat : il devient ainsi banal de s’en prendre à Israël.
« Cette combinaison crée ce que j’appellerais une tempête parfaite. L’un vise la perception du Juif, tandis que l’autre vise la perception de l’État d’Israël comme un État illégitime du peuple juif.Ce dont nous sommes témoins aujourd’hui, je pense, est la rupture d’un tabou social qui existait depuis peut-être 50 ou 60 ans. Jusqu’au 7 octobre, l’antisémitisme ouvert, notamment lorsqu’il était dirigé contre Israël, était moins accepté dans le débat public. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Cela représente une nouvelle évolution de l’antisémitisme, dans laquelle des sentiments hostiles aux Juifs sont projetés sur l’État d’Israël, qui est rendu responsable de problèmes mondiaux sans fondement factuel ».
Si Tal Mandar conserve, comme tout citoyen israélien, son esprit critique vis à vis de la politique gouvernemental de son pays, elle ajoute : « Cependant, l’intensité de la cruauté et de l’obsession avec lesquels certaines personnes abordent ce débat, en présentant ce que je considère comme des raisons irrationnelles pour définir le conflit, est frappante.
Et se demande pourquoi les opinions publiques internationales ne portent pas la même attention passionnelle à d’autres situations dans le monde : « Je ne considérerais véritablement cela comme une question de droits humains que si le même niveau d’attention, les mêmes outils, les mêmes émotions et le même engagement sérieux étaient appliqués à des situations en Afrique, en Russie, en Ukraine, en Chine ou au Venezuela. Cette focalisation intense sur Israël, de cette manière particulière et souvent déformée, est vraiment quelque chose que nous entendons et dont nous discutons en Israël ».
Le syndrome « du deux poids, deux mesures » sévit… Les Israéliens ne nient pas, en effet, la souffrance de Gaza mais les accusations proférées à l’encontre d’Israël ne sont pas adressées de manière juste, équitable et objective, doux euphémisme.
L’obsession « anti-israélienne » interroge d’ailleurs les jeunes israéliens, « ne disposant pas toujours du contexte historique nécessaire, ni de la capacité de traiter ces accusations avec la même nuance que les générations plus âgées. Cela conduit souvent à un sentiment d’isolement, à l’impression que je n’ai pas ma place ou que l’on ne veut pas de moi ici ».
En effet, comme le démontre Pierre-André Taguieff (11) si le XXe siècle a été celui des « juifs », victimes universelles du mal absolu qu’est le nazisme, le XXIe siècle se caractérise par un processus de « déjudaïsation », fondé sur la « dé-victimisation » progressive des juifs, doublée de leur « criminalisation », parce que rendus responsables, depuis des décennies, du malheur du « peuple palestinien ».
Celui-ci est alors promu, par l’idéologie wokiste et décoloniale, au rang de « victime par excellence », objet, selon ce raisonnement, d’abord d’un « nettoyage ethnique » résultat historique de la Naqba et d’un « génocide », tel que dénommé plus haut, concernant le territoire de Gaza.
Ainsi, l’islam politique et l’extrême gauche occidentale se retrouvent alors dans la manière de caractériser le sionisme, en le considérant comme le « bras armé du judaïsme mondial ».
Plus encore, « derrière le sionisme » se cacherait le « péril juif », qui se traduirait, en nationalisme raciste, en écho au colonialisme européen.
Dans la même logique, les propagandistes « antisionistes » soutiennent que le militantisme mémoriel de la Shoah « alimenterait un judéocentrisme et une vision paranoïaque du monde » et donc, entretiendrait un « désir insatiable de vengeance » (12).
Le « nouvel ordre victimaire », post « 7 octobre », fait alors du juif le « nouveau nazi », cible privilégiée » de l’antifascisme, mobilisé autour de la cause palestinienne.
La qualification de l’adversaire détermine, en tout état de cause, la manière dont est conçue la réponse sécuritaire.
Comme le rapporte Pierre-André Taguieff, l’historienne israélienne, Idith Zertal, conteste d’ailleurs la « récurrence » de la nazification des ennemis d’Israël (13) qui a été aussi utilisé par l’État hébreu, l’obligeant à adopter une posture de combat : « face à des nazis, on ne négocie pas, on entre en guerre ».
Une manière de dire, d’une part, que ces mêmes ennemis ne sont pas tous des nazis, obsédés par le désir d’éradication des juifs et que, d’autre part, le dialogue est encore possible avec des interlocuteurs raisonnables.
La question, nous l’avons évoqué, divise la société israélienne et constitue, à n’en pas douter, une ligne de clivage qui perdure dans l’actuel contexte de violence…
La « pédagogie de l’espoir »
A cet égard, la responsable des mouvements de jeunesse, engagée au quotidien, portée par des valeurs fortes et chargé de transmettre aux plus jeunes un message d’optimisme, n’a pas perdu espoir…
« Notre hymne national, « Hatikvah » (« L’Espoir »), a été écrit avant même l’existence de l’État d’Israël et il est encore aujourd’hui chanté par les sionistes et par les jeunes, ce n’est pas un hasard. Donc oui, je porte cet espoir ».
… même si le réalisme l’emporte tout de même à cette heure.
« Cependant, je n’ai pas d’espoir dans le sens où je ne crois pas que les choses ou la manière dont j’aimerais voir mon pays interagir avec le monde ou avec le Moyen-Orient, soient des réalités que je verrai de mon vivant ».
En tout état de cause une philosophie l’anime, celle de la « pédagogie de l’espoir ».
« Dans les mouvements de jeunesse, nous nous le rappelons constamment, nous travaillons beaucoup avec ce que nous appelons la pédagogie de l’espoir. Cette approche peut révéler une dimension différente, nous aider à faire face à la réalité, tout en permettant de créer de nouveaux idéaux qui transforment les convictions. Je pense qu’il est possible d’avoir de l’espoir sans être naïf ».
Pour cela et en parallèle, tous les Etats (démocratiques) ont le devoir d’agir aujourd’hui contre la montée de l’antisémitisme et de créer les conditions d’un dialogue associant les citoyens, les décideurs, les intellectuels et l’ensemble des acteurs qui pèsent dans le débat public.
« (..) je pense que les États doivent favoriser des « rencontres d’idéaux, des rencontres d’intérêts, notamment parmi les groupes qui exercent une influence. Cela signifie faciliter des discussions et des collaborations entre les dirigeants entre les philosophes, entre les universitaires, entre les élites ».
Plus encore, les Etats sont responsables de la construction du « récit national » que Tal Madar appelle de ses vœux : un récit « fort et fédérateur », c’est à dire « une vision qui puisse également respecter la Nation, tout en permettant de construire quelque chose de plus large et d’y participer collectivement ».
Aux Etats d’agir et de s’investir en faveur des « droits humains », selon notre interlocutrice. Elle, qui se veut « représenter l’espoir », en croyant encore à la possibilité de « vivre ensemble ou de coexister ».
Ne plus discourir mais agir !
Loin des grandes déclarations institutionnelles, qui n’atteignent presque jamais ceux qu’elles prétendent pourtant cibler en priorité, il devient alors urgent de s’attaquer concrètement aux racines de l’antisémitisme.
Les tribunes, les commémorations officielles et les grandes résolutions s’empilent sans franchir que rarement les portes de ces nombreux quartiers où de nombreux jeunes, souvent issus de l’immigration maghrébine, forgent leurs représentations dans leur famille, à l’école, au gré de leurs fréquentations ou des contenus qu’ils consomment.
Ne nous contentons pas de la facilité qui consiste à esquiver les sujets qui dérangent, de peur d’affronter le désaccord ; ou celle qui dispense d’aller à la rencontre de l’autre, précisément parce qu’il demeure inconnu.
Il convient d’approfondir le travail de terrain, la constance du dialogue et la transmission exigeante de l’histoire.
C’est le sens même du témoignage de Tal Madar : « vivre ensemble n’est pas un idéal abstrait, mais une œuvre quotidienne, qui exige un engagement renouvelé ».
La parole politique convainc surtout, à cet égard, ceux qui sont déjà disposés à l’entendre. Or le véritable combat se joue bien en amont, dans les salles de classe, là où les préjugés s’installent ou, au contraire, peuvent être déconstruits…
Les enquêtes montrent, année après année, que la connaissance de la Shoah reste lacunaire chez une part importante des jeunes générations. Or, c’est précisément sur cette connaissance que nous avons bâti, depuis des décennies, l’essentiel du rempart pédagogique contre l’antisémitisme en Europe.
Un rempart qui, de toute évidence, n’en est plus un.
Rappelons que si le procès de Nuremberg avait marqué une « rupture historique » après des siècles de persécutions contre les juifs et permis de constituer un socle éducatif cohérent, basé sur les témoignages et la transmission de la mémoire, cet acquis, dont la solidité est aujourd’hui testée, se trouve fortement réinterrogé…
Dans ce contexte, les préjugés sont d’autant plus tenaces qu’ils s’appuient désormais sur des discours tenus sans complexe dans l’espace public dès qu’il est question du Moyen-Orient.
L’initiative portée par l’Académie européenne Janusz Korczak, basée en Allemagne, porte une ambition, celle de lutter contre tous ces préjugés enfouis et de tout entreprendre pour favoriser la rencontre, une des conditions pour faire reculer tous ces stéréotypes et ces idées préconçues qui circulent…
Le principe est simple : une personnalité de confession juive se rend dans des écoles, des associations ou d’autres espaces de rencontre pour répondre, sans tabou, à toutes les questions qui lui sont posées.
En restant à l’écart des débats politiques, cette démarche privilégie le dialogue et l’échange d’expériences. Il s’agit de mettre un visage, de révéler une histoire et faire entendre une voix sur ce que signifie être juif aujourd’hui, transformant une réalité souvent perçue comme abstraite en une rencontre concrète.
L’enjeu est alors de sensibiliser les publics les plus éloignés des circuits mémoriels classiques, en faisant « bouger les lignes », par la force du témoignage vivant.
L’autre chantier majeur concerne bien entendu l’école où les enseignants doivent disposer de moyens intellectuels, pédagogiques et institutionnels adaptés plutôt que de céder, par crainte du conflit ou de la controverse, à la tentation d’éluder des pans entiers de champs de connaissance.
Concernant plus particulièrement l’enseignement de la Shoah, une approche fondée sur des archives locales, par l’intermédiaire d’un nom, d’une rue, d’une famille ou d’un destin que les élèves peuvent rattacher à leur propre environnement, suscite une compréhension que ne saurait produire un discours plus général, aussi rigoureux soit-il…
L’histoire prend toute sa force lorsqu’elle cesse d’être une abstraction pour devenir une réalité incarnée, proche et tangible. Des formations conçues et animées par des historiens, invitant les élèves à mener eux-mêmes une enquête à partir d’archives de la Seconde Guerre mondiale, constituent, à cet égard, une voie particulièrement prometteuse.
En confrontant directement les sources, les élèves découvrent la méthode historique, apprennent à distinguer les faits des récits et à développer un esprit critique bien plus durable que celui stimulé par une approche théorique ou magistrale.
Pour autant, le dialogue et la pédagogie ne sauraient suffire à eux seuls. Quand la prévention échoue, la réponse publique doit être à la hauteur de la gravité des faits incriminés.
L’espace d’expression des réseaux sociaux, devenu l’un des principaux vecteurs de diffusion et de banalisation de l’antisémitisme, ne peut s’ériger en « zone » de moindre responsabilité : les contenus illicites détectés méritent de faire l’objet de sanctions effectives, comparables à celles qui prévalent dans l’espace public.
A ce sujet, si l’antisémitisme tel que défini par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) constitue aujourd’hui une référence largement reconnue, son application demeure inégale selon les États.
Une harmonisation plus ambitieuse des critères d’identification et de qualification des actes antisémites renforcerait la cohérence de la réponse pénale et éviterait que des faits similaires soient appréciés différemment d’un pays à l’autre, notamment au sein même de l’Union Européenne.
Qu’attendre par ailleurs, dans ce climat de haine, du nouveau projet de loi contre l’antisémitisme et le racisme promu par la Ministre déléguée, Aurore Bergé, visant à réécrire le texte proposé par la députée de l’étranger, Caroline Yadan, qui avait alimenté la controverse, fondée, précisément, sur la crainte de l’amalgame entre « antisémitisme et critique de la politique étrangère de l’État d’Israël » ?
Présentée comme plus consensuel et transpartisan que le projet Yadan, cette nouvelle rédaction stipule que si le mobile antisémite et raciste, délit en soi, est établi, la disposition de « circonstance aggravante » s’appliquera systématiquement, censée ainsi combattre le sentiment d’impunité vis à vis d’auteurs de discours explicites et d’actes violents envers les personnes.
Quid cependant du regard porté par la justice à l’égard de tous ces propos véhiculés sur différentes plateformes numériques ou autres supports, s’apparentant à des contenus qui font, au moins indirectement, l’apologie du terrorisme ?
Si ce sujet peut déboucher sur des interprétations larges et sans fin sur le plan juridique, il ne peut être, pour autant, l’angle mort de ce combat mené contre toutes les formes de haine.
Un avenir à construire !
Tal Madar veut encore y croire et imagine un avenir plus apaisé, d’abord au sein même de la société israélienne, au sen de laquelle des juifs et des musulmans portent des valeurs de respect.
« (…) la question est de savoir si cette coexistence existera simplement parce que « tel est notre destin », ou si elle peut réellement devenir la possibilité d’une histoire commune, symbolique et narrative ».
Elle ajoute à ce propos.
« (…) je pense également que la solution se trouve, de manière surprenante (ou pas), dans le récit religieux et dans la capacité à coopérer avec des personnes juives et musulmanes modérées ».
Une position qui semble, sur la forme au moins, faire directement écho à l’ouvrage récemment coécrit par l’israélien Maoz Inon et le palestinien Aziz Abu Sarah, « La paix est notre avenir. Un voyage de réconciliation en terre sainte », publié, en 2026, aux éditions L’Arbre qui marche : deux auteurs, que tout oppose, ayant choisi, en surmontant les deuils et les souffrances, de donner une chance au dialogue et donc des raisons d’espérer…
Notre interlocutrice nous fait ainsi partager ses aspirations et celles d’une jeunesse israélienne résiliente qui ne demande qu’à vivre en paix avec ses voisins du Moyen-Orient et à coexister de « façon harmonieuse » avec le peuple palestinien (14).
Elle témoigne d’une certitude : la société israélienne et ses communautés, en dépit du contexte géopolitique, oeuvrent, sans bruit, pour la paix, dans la fidélité à l’État hébreu.
Et alors que d’autres citoyens israéliens se sont efforcés, en se substituant à l’État, de « faire revivre » Beeri, Nahal Oz et Kfar Aza dans le but, précisément, de pallier, dès le lendemain du « 7 octobre », aux urgences qui s’imposent et ainsi, de « refaire nation », en assumant, avec fierté, leur judéité.
Comme le souligne en quelque sorte Tal Madar, l’avenir d’Israël et du Moyen-Orient n’est pas écrit, il est encore à construire…
Que penser de l’initiative du « Conseil de la paix » impulsée par Donald Trump en faveur de la reconstruction de Gaza, préconisant – accord jugé historique -, après le désarmement complet du Hamas au sein de « l’enclave palestinienne » au sud, le retrait des forces israéliennes de la « ligne jaune » qui leur permette de contrôler, à ce jour, plus de 60 % de la surface de ce territoire (15) ?
Et alors que le porte-parole de Benjamin Nétanyahou assure, dans le même temps, que le Hamas prépare de « nouveaux massacres du type 7 octobre » et que, en dépit des efforts affichés par leurs nouveaux dirigeants, la démilitarisation de l’organisation terroriste était loin d’être acquise.
A ce jour, les autorités israéliennes ont, en tout état de cause, rejeté le plan américain, en conditionnant un éventuel retrait israélien de Gaza à cette démilitarisation effective du Hamas.
Que penser encore de la « solution à deux Etats », maintes fois débattue, censée garantir, à terme, une coexistence pacifique entre israéliens et palestiniens (16) ?
Une partie de la communauté internationale est bien décidée à faire pression sur Israël, convaincue que la reconnaissance de l’État Palestinien constitue la condition du « déblocage » du conflit.
Force est cependant d’admettre que l’effort doit être forcément partagé. Les Palestiniens ne peuvent faire l’économie d’un examen objectif de la situation, en assumant leur part de responsabilité.
La rationalité devrait l’emporter, condition de la réussite d’un renouveau du dialogue, sur la passion…
A cet égard, « si rendre la vie des palestiniens plus facile serait sans doute un moyen pour mieux tarir la source du terrorisme, encore faudrait-il que l’État hébreu puisse négocier une paix durable avec des interlocuteurs qui manifestent une réelle intention de négocier » (17).
Tal Madar donne alors, en guise de conclusion provisoire, le dernier mot à Einstein. « On ne peut pas faire la même chose encore et encore en espérant obtenir des résultats différents »
En attendant, le peuple d’Israël vit (« Am Israël Haï ! »)
* Amandine Meuzard, Historienne de la Seconde Guerre mondiale, procède à la reconstitution documentée de parcours individuels et collectifs, sur la base d’archives françaises et allemandes. Elle est aussi analyste auprès du think tank « Le Millénaire », auteur du rapport, paru en 2024, « Pour une laïcité du XXIe siècle, respectueuse de la liberté des cultes mais protectrice de notre civilisation ».
* Philippe Mocellin, Politologue, Docteur en science politique, Maître de Conférences associé de 2013 à 2019 à l’Université de Poitiers, expert auprès du think tank « Le Millénaire », contributeur à la Tribune Juive, est l’auteur d’ouvrages de sociologie, d’essais et d’articles géopolitiques, notamment sur la situation du Moyen-Orient. A également participé à la rédaction de l’ouvrage dirigé par Daniel Salvatore Schiffer, Critique de la déraison antisémite – Un enjeu de civilisation, un combat pour la paix, paru aux éditions Intervalles en 2025.
Notes
(1) Philippe Mocellin, Philippe Mottet 7 octobre, un an après, Géopoweb, octobre 2024
(2) Cf. Marie DURRIEU, diploweb.com/ Comment comprendre le conflit israélo-palestinien ? Août 2024 et auteur de l’ouvrage Du conflit israélo-palestinien au nucléaire iranien : l’humiliation, la variable oubliée des négociations, Editions L’Harmattan, 2021
(3) Frédérque Leichter-Flack, Un massacre, des massacres : les archives du 7 octobre et la mémoire, SciencesPo Centre de recherches internationales, décembre 2023
(4) Cf. Ce que le 7 octobre a véritablement révélé, in ouvrage collectif Critique de la déraison antisémite – Un enjeu de civilisation, un combat pour la paix, Intervalles, 2025
(5) Pour illustration et sans porter ici de jugement de valeur, les positions, toutes récentes, du président du parti arabe israëlien (Ra’am), Manson Abbas à propos de sa volonté « déclarée » de « jouer un rôle de pont pour la réconciliation et la paix »
(6) Cf. Sur l’armée, les guerres, la politique ou la religion, ce que les jeunes israéliens disent de leur pays, Le Monde du 19 juillet 2026 et voir également les débats autour de « l’enrôlement des étudiants se consacrant à l’’étude la Thora, jugé contraire à la loi juive » (les rabbins du Shas estimant que « forcer les étudiants de yeshiva à partir à la guerre, c’est nuire directement à la sécurité nationale »)
(7) Cf. Philippe Mocellin, Le peuple iranien, « oublié » du mémorandum du 17 juin 2026, ne se résigne pas, il attend son heure, Le Diplomate, 15 juillet 2026
(8) Cf. nos différentes contributions dans la Tribune juive à propos de l’origine et des conséquences de ce conflit au Moyen-Orient, ainsi que de la teneur des négociations, plus que chaotiques, menées autour de la gestion du détroit d’Ormuz et de l’avenir du programme nucléaire iranien
(9) Cf. L’histoire des origines de cette culture « de la défense collective au sein de la communauté juive organisée en Palestine, avant la création de l’État d’Israël, appelée le Yichouv », exposée par Gil Mihaeky, in La culture du combat en Israël, Valeurs Ajoutées Editions, 2026 et Le Grand entretien avec Gil Mihaely – La culture du combat en Israël : identité militaire, mythes fondateurs et défis existentiels d’un Etat en guerre permanente in Le Diplomate, 9 juillet 2026. L’auteur insiste sur la stratégie miliaire d’Israël ayant fait le choix de consacrer d’importants moyens pour sa défense, en « exploitant de manière optimale l’argent et les hommes pour maximiser sécurité et dissuasion sans mettre en péril la croissance, le bien-être et le niveau de service ».
(10) Gil Mihaeky indique que ces deux grands « pôles » de pensée sociologiques et politiques existent depuis la fin des années 1940.
(11) Cf. les travaux conduits par l’historien des idées, Pierre-André Taguieff, Du siècle « juif » au siècle anti-juif, Telos, 28 juin 2026 démontrant, en outre, comment des responsables d’extrême gauche auraient, à la fin du siècle dernier et dès la première intifada de 1987, mis en accusation l’État d’Israël, en « faisant des juifs, par un usage polémique de textes religieux, des criminels-nés ». Voir aussi sur ce point, Dominique Schnapper, Le retour de l’antisémitisme, Telos, 20 novembre 2025
(12) Certains intellectuels israéliens critiquent également « la politisation de la référence à la Shoah », érigée, selon eux, en « machine de guerre politique », cf. Telos, op.cit.
(13) La « nazification » des arabo-musulmans a aussi été bâtie en référence à l’engagement historique du « Grand Mufti » de Jérusalem ayant fait allégeance, en 1941, à l’Allemagne hitlérienne.
(14) Lionel Errera précise d’ailleurs que c’est Israël qui « paie le prix » de son engagement dans la guerre (…) « alors même que dans toutes les chancelleries, on se réjouit que le sale boulot soit fait » in Judaïsme En Mouvement. org, Israël post 7 octobre : témoignage sur la résilience et l’espoir, 29 septembre 2025
(15) La reconstruction de Gaza estimée à plus de 60 milliards d’euros d’ici 2036 par l’ONU et l’UE, cf. Le Monde du 20 avril 2026
(16) Cf. nos développements à ce sujet in Géopoweb, octobre 2024, op.cit. et aussi Arié Bensemhoun, Etat de Palestine : solution ou illusion ? David Reinharc Editions, 2026
(17) Cité dans notre contribution à l’ouvrage collectif, Intervalles 2025, op. cit.

















