
Un nouveau Parlement, des investissements industriels, un corridor ferroviaire entre la Chine et l’Europe, des projets dans l’uranium et les énergies renouvelables : le Kazakhstan lance un nouveau chapitre de son développement.
Un parc éolien de 1 GW appelé à sortir de terre dans le sud-est du pays. Cinquante millions d’euros investis par Alstom pour développer son réseau de maintenance ferroviaire. Une nouvelle installation d’Orano destinée à prolonger l’exploitation de l’un des principaux sites d’uranium au monde. Pris séparément, ces projets racontent trois histoires industrielles. Ensemble, ils dessinent quelque chose de plus large : un Kazakhstan qui cherche à valoriser autrement sa géographie et ses ressources, à attirer davantage de capitaux et à approfondir ses liens avec l’Europe.
C’est dans ce pays en mouvement que s’inscrit l’élection du 23 août 2026, la première organisée pour désigner les membres du Kurultai, le nouveau Parlement monocaméral du Kazakhstan. La réforme remplace l’ancienne architecture à deux chambres par une assemblée unique de 145 députés, élus pour cinq ans à la proportionnelle dans une circonscription nationale. 12,56 millions d’électeurs sont attendus dans les bureaux de vote.
Le changement institutionnel est important et prend tout son sens en le replaçant dans une évolution plus vaste. Derrière le Kurultai se joue aussi la question du modèle que le Kazakhstan veut construire pour les prochaines années : moins dépendant de la seule extraction de matières premières, mieux connecté aux grands marchés et davantage ouvert aux investissements, aux technologies et aux partenariats internationaux. L’ambition du Kazakhstan est claire : devenir le pont entre l’Asie et l’Europe.
Le Kurultai : une réforme politique d’ampleur
La création du Kurultai constitue l’un des changements les plus visibles introduits par la nouvelle Constitution, entrée en vigueur le 1er juillet 2026. Dans le cadre de la première élection qui se tient le 23 août 2026, sept partis ont enregistré au total 545 candidats pour 145 sièges, selon la Commission électorale centrale.
Cette réorganisation institutionnelle prolonge un cycle de réformes engagé au cours des dernières années. Lors de la rencontre entre les dirigeants de l’Union européenne et le président Kassym-Jomart Tokaïev à Bruxelles en juin 2026, l’UE a d’ailleurs pris acte de l’adoption de la nouvelle Constitution et de la poursuite de l’agenda de réformes. Mais le changement le plus facile à mesurer se trouve peut-être ailleurs : dans l’économie.
Le Kazakhstan a enregistré une croissance de 6,5 % en 2025, son rythme le plus élevé depuis 2011 selon la Banque mondiale. L’accélération a bénéficié de la hausse de la production pétrolière, mais elle ne s’y résume pas : la production manufacturière a progressé de 6,4 % sur l’année et les services de 5,5 %. Pour Astana, l’enjeu est de transformer la richesse du sous-sol en levier d’industrialisation plutôt que de rester essentiellement dépendant de son exportation.
Du sous-sol aux chaînes de valeur
Le Kazakhstan n’a évidemment aucune raison de tourner le dos à ses ressources naturelles. Elles constituent l’un de ses principaux avantages stratégiques et expliquent une grande partie de son poids économique. La question est plutôt de savoir ce que le pays peut construire autour d’elles. C’est là que l’Union européenne entre en jeu.
En 2025, les échanges de biens entre le Kazakhstan et l’Union européenne ont atteint 41,4 milliards d’euros. L’UE demeure ainsi le premier partenaire commercial et d’investissement du pays et la première destination de ses exportations. Mais la structure des échanges reste déséquilibrée et les combustibles et produits miniers représentaient encore 92 % des exportations kazakhstanaises vers l’UE, soit 28,2 milliards d’euros.
C’est précisément là que la relation commence à évoluer. Bruxelles et Astana ne parlent plus seulement de volumes de pétrole ou de minerai. Leur partenariat couvre désormais les matières premières critiques, les batteries, l’hydrogène renouvelable, les transports, le numérique et les technologies émergentes. L’objectif est de développer davantage de valeur ajoutée autour des ressources disponibles et de rapprocher les chaînes de production kazakhstanaises du marché européen.
Orano, Alstom, TotalEnergies : la France est déjà sur le terrain
La relation économique franco-kazakhstanaise repose désormais sur une présence industrielle bien installée. Plus de 200 entreprises françaises opèrent dans le pays, selon le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères. Et les échanges montrent aussi l’importance prise par le Kazakhstan dans l’approvisionnement français. En 2025, la France a importé 4,16 milliards d’euros de biens kazakhstanais et en a exporté pour 1,10 milliard, soit plus de 5 milliards d’euros d’échanges au total. Le Kazakhstan représente à lui seul plus de 80 % du commerce français avec les cinq pays d’Asie centrale.
L’énergie occupe une place centrale : les hydrocarbures ont représenté 3,62 milliards d’euros, soit 87 % des importations françaises depuis le Kazakhstan en 2025. La Direction générale du Trésor rappelle également qu’en 2024 le pays était devenu le deuxième fournisseur de pétrole brut de la France, avec 5,31 millions de tonnes, derrière les États-Unis. À cette relation énergétique ancienne s’ajoute un autre secteur stratégique pour la France : l’uranium. La coentreprise KATCO, détenue par Orano et l’entreprise nationale Kazatomprom, développe dans le sud du pays le site de South Tortkuduk. Le projet représente 190 millions de dollars d’investissement et dispose de réserves estimées à 46 000 tonnes d’uranium. La montée en puissance du site doit permettre à KATCO de retrouver une production de 4 000 tonnes par an.
Les renouvelables ne sont pas oubliées. Avec Mirny, TotalEnergies conduit un projet éolien de 1 GW, complété par 600 MWh de stockage par batteries. L’investissement atteint 1,2 milliard de dollars. À pleine capacité, prévue en 2029, l’installation doit produire suffisamment d’électricité pour couvrir l’équivalent des besoins d’environ un million de personnes.
Une position géographique idéale entre deux pôles majeurs
L’autre grand atout du Kazakhstan est sa position géographique. Le pays se trouve entre la Chine et la mer Caspienne, au contact de la Russie et au cœur de l’Asie centrale. Cette situation, longtemps perçue comme la contrainte d’un immense État sans accès direct aux océans, devient un avantage à mesure que l’Europe cherche à diversifier les routes qui la relient à l’Asie. C’est tout l’enjeu du corridor transcaspien, ou Middle Corridor. L’itinéraire relie la Chine et l’Asie centrale à la mer Caspienne, puis au Caucase et aux marchés européens. L’Union européenne le considère désormais comme une infrastructure stratégique et soutient son développement dans le cadre de Global Gateway. En juin 2026, la coopération UE-Kazakhstan s’est notamment traduite par un accord de financement de la Banque européenne d’investissement de 150 millions d’euros pour améliorer les connexions de transport kazakhstanaises.
Présent au Kazakhstan depuis 2010, Alstom y emploie plus de 1 300 personnes sur sept sites industriels. Le groupe investit actuellement 50 millions d’euros dans l’extension de ses capacités de maintenance ferroviaire à Astana, Almaty, Shu et Arys. Le programme doit créer environ 700 emplois supplémentaires. Ces investissements, Alstom les relie explicitement à la montée en puissance du Middle Corridor et à l’ambition du Kazakhstan de devenir un nœud ferroviaire entre l’Asie et l’Europe.
Pourquoi l’Europe regarde davantage vers Astana
L’Europe cherche aujourd’hui plusieurs choses à la fois : sécuriser ses approvisionnements énergétiques, diversifier ses sources de matières premières critiques, construire des chaînes industrielles plus résilientes et ouvrir de nouvelles voies commerciales vers l’Asie. Et le Kazakhstan peut répondre à chacune de ces préoccupations.
Lors de la rencontre UE-Kazakhstan de juin 2026, les deux parties ont placé au premier plan le corridor transcaspien, les matières premières critiques, l’énergie, mais aussi l’innovation, la recherche et le numérique. Un autre accord annoncé à cette occasion porte sur un projet pouvant aller jusqu’à 50 Airbus A320neo et A321neo pour Air Astana, pour une valeur annoncée de 7,145 milliards d’euros : un exemple supplémentaire de la manière dont la relation économique déborde désormais largement du seul secteur extractif.
Il existe donc deux mouvements qui peuvent se rejoindre. D’un côté, une économie kazakhstanaise à la recherche de capitaux, de savoir-faire et de technologies. De l’autre, des entreprises européennes qui cherchent de nouveaux marchés et des partenaires capables de sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement.
C’est sous cet angle que le nouveau Kurultai dépasse la seule actualité électorale. Le Parlement qui émerge du scrutin du 23 août appartient à un Kazakhstan différent de celui du début de la décennie : un pays qui réorganise ses institutions au moment même où il cherche à faire évoluer sa place dans l’économie eurasiatique. Pour la France et l’Europe, l’intérêt du Kazakhstan se lit ainsi sur plusieurs cartes à la fois : celle de l’énergie, celle des matières premières, celle des investissements et, de plus en plus, celle des nouvelles routes entre l’Europe et l’Asie.
Emma Ray















