Edito
16H10 - samedi 23 mai 2026

Philippe Radal : « Rémy Roure, témoin du XXème siècle et ami de de Gaulle, méritait bien une biographie »

 

Philippe Radal : « Rémy Roure, témoin du XXème siècle et ami de de Gaulle, méritait bien une biographie »

Philippe Radal, merci d’avoir accepté de répondre à Opinion internationale.

Vous avez décidé d’immortaliser Rémy Roure en écrivant sa biographie. Est-ce que vous pouvez vous présenter en quelques mots ? 

Comme Rémy Roure, je suis ardéchois de naissance. J’ai fait des études de droit et de sciences politiques. J’ai fait ma carrière dans la banque et ai été un des dirigeants du groupe BPCE. Depuis mon départ à la retraite, je suis dans le conseil. Par ailleurs, je suis président de la Société des amis du Musée de l’Ordre de la Libération et, à ce titre, je suis membre du Conseil de l’Ordre de la Libération, un ordre qui regroupe 1038 compagnons et dont Rémy Roure faisait lui-même partie.

 

Pourquoi avez-vous décidé de vous intéresser à lui et d’écrire ce livre ? 

Il y a quelques années, j’ai acheté le premier livre de de Gaulle, « La discorde chez l’ennemi », un livre extrêmement rare, tiré à quelques centaines d’exemplaires. Je me suis alors rendu compte qu’un seul article avait été réalisé sur ce livre lorsqu’il était sorti, écrit par un certain Rémy Roure. Je suis venu à m’intéresser à lui. J’ai découvert qu’il était ardéchois de naissance lui aussi, qu’il avait fait une carrière absolument remarquable de journaliste au Temps, au Monde et au Figaro. Il avait été un très grand résistant, déporté, fait compagnon de la Libération par de Gaulle avec qui il a entretenu une amitié de 50 ans, de 1916 lorsqu’ils étaient en captivité en Allemagne, à 1966 au décès de Rémy Roure. J’ai trouvé ce parcours passionnant.

 

C’est un personnage qui était largement tombé dans l’oubli avant que vous ayez écrit ce livre, n’est-ce pas ?

Absolument. Il me semble impératif de sortir de l’oubli ce personnage central de l’histoire de France. C’est d’autant plus regrettable que sa femme, sa sœur, son beau-frère sont morts en déportation pour faits de Résistance, qu’un de ses neveux a été fusillé à Lyon et qu’un autre a été déporté. Son fils unique, qui était un héros des combats de la Libération, est mort à Ravensbrück en 1945 tué sur le coup par l’explosion d’une grenade.

Rémy Roure s’est retrouvé seul après la guerre, toute sa famille ayant été décimée pour leur engagement dans la Résistance.  Rien que ces actes de bravoure méritent qu’on perpétue sa mémoire.

Cet homme peut aussi servir de référence pour les générations futures, il montre que l’on peut, même dans les situations les plus dramatiques, se relever. Il a eu un itinéraire d’autant plus extraordinaire qu’il est né dans un tout petit village de l’Ardèche et que rien ne le prédestinait à devenir un très grand journaliste. C’est par ses simples qualités intellectuelles et un caractère très entier qu’il a réussi à percer et devenir le journaliste de sa génération.

A ce jour, il n’y a qu’un lycée en Ardèche qui porte son nom, une place dans son village, un rond-point, un roman. Tout ceci est parfaitement disproportionné par rapport aux accomplissements de ce personnage et de sa famille. Il y a un devoir de mémoire à accomplir pour des gens qui ont tout sacrifié pour qu’aujourd’hui, la France ne soit pas soumise. 

 

Et comment est-ce que vous expliquez que des héros tombent dans l’oubli ? 

C’est la nature des choses. C’était quelqu’un de discret qui n’a pas cherché à briller de tout feu, malgré le fait qu’il soit multi-décoré. Sur Paris, par exemple, je n’ai pas la sensation que Le Monde et Le Figaro entretiennent la mémoire de celui qui fut la grande plume de son époque. On maintient le souvenir de quelques personnalités qui sont emblématiques, et ces quelques personnes sur des milliers qui se sont sacrifiées, nous les oublions tout naturellement.

 

Comment avez-vous trouvé de la matière pour écrire un livre sur un tel personnage ?

La première chose que j’ai faite est d’aller sur Wikipédia où j’ai découvert tous les livres que Rémy Roure a écrits. Ce qui a marqué un tournant dans mes recherches, c’est un mémoire d’histoire rédigé dans les années 1970 à Lyon sur Rémy Roure par une certaine Anne-Françoise Marty. Intrigué et n’ayant pas réussi à me procurer ce mémoire à la faculté, j’ai regardé dans les pages blanches si par hasard elle s’y trouvait.

J’en ai trouvé une près de Lyon et je lui ai fait un courrier lui disant : « Madame, soit vous n’avez aucun lien avec Rémy Roure et vous pouvez jeter ma lettre, soit vous en avez un et je vous demande de me faire signe ». Il s’est avéré qu’il s’agissait de l’arrière-petite-nièce de Rémy Roure et le lendemain, elle m’a appelé en pleurant, heureuse que l’on s’intéresse à l’histoire de sa famille.

Par le plus grand hasard, elle habite à trois quart d’heure de ma maison de campagne. Je me suis immédiatement rendu chez elle, dans le Haut-Beaujolais. Elle m’a alors sorti ses archives extraordinaires, 30 lettres inédites, des décorations, des photos, des écrits, etc. J’ai pu faire une première conférence sur Rémy Roure en 2017 et une deuxième en 2024. C’est à cette conférence que l’on m’a encouragé à écrire un livre regroupant toute la matière que j’avais accumulée. 

 

La France libre vous passionne, d’où vous vient cet intérêt pour cette période ? 

Tout d’abord, j’adore l’histoire. J’ai passé toute mon enfance en Ardèche où il n’y avait pas l’appareil culturel qu’il peut y avoir dans une grande ville. J’avais cependant la chance d’avoir des grands-parents à Paris avec qui je visitais des musées dès que je leur rendais visite, celui de l’armée, des légions d’honneur, etc.

Une fois installé à Paris, j’ai eu une double passion, une pour Napoléon et une pour de Gaulle. C’est ma passion pour de Gaulle qui m’a amené à m’investir dans l’Ordre de la Libération et à m’intéresser à la période. L’Ordre de la Libération est un véritable ordre de chevalerie que de Gaulle a créé le 16 novembre 1940, réservé vraiment à ses plus proches fidèles, qui l’ont rejoint à une époque où de Gaulle était un dissident. C’est un ordre national qui a aujourd’hui une nouvelle gouvernance avec le général d’armée Burkhard, l’ancien chef d’état-major des armées, qui a pris la direction de cette institution depuis le mois d’octobre. 

 

Dans quelle mesure Rémy Roure a-t-il joué un rôle important dans la carrière de de Gaulle ? 

Rémy Roure a entretenu une amitié de cinquante ans avec de Gaulle, qui s’est manifestée notamment dans les lettres que j’ai trouvées, tout à fait inédites et qui témoignent d’une proximité rare.

Entre les deux guerres, curieusement, c’est le petit ardéchois qui a aidé de Gaulle à être connu à travers les articles qu’il faisait. Et puis c’est Rémy Roure qui a présenté Paul Reynaud à de Gaulle, Paul Reynaud qui a fait la carrière de de Gaulle.

Plus largement, me semble que le fait de lire ce livre permet de découvrir la vie d’un homme qui est un résumé du XXe siècle.

Cet homme n’a pas seulement été témoin des deux guerres mondiales mais acteur, emprisonné pendant la première et résistant déporté pendant la seconde. Étant éditorialiste politique, il a aussi relaté et commenté les grands événements de son siècle.

Cet homme est un miroir du XXe siècle. Ce livre se lit comme un roman retraçant l’histoire d’un homme qui a réussi tout ce qu’il entreprenait dans un cadre dramatique très prononcé.

Il me semble important de souligner aussi que Rémy Roure a écrit des lignes extrêmement touchantes sur la déportation, sur cet « avilissement », selon ses propres termes. Sa qualité de journaliste en fait l’une des rares personnes à avoir relaté son expérience dans les camps de concentration en usant d’un style littéraire propre.

 

Propos recueillis par Laure-Emmanuelle Yang-Ting. Remerciements à Martine Delmas.